« Born in Gonesse »

Gonesse vers 1780 (carte de Cassini)
Gonesse vers 1780 (carte de Cassini)

1979.  Un Français, presque né à Gonesse – il y aurait passé ses années de lycée, ça crée des liens – devenait un « one-hit wonder » : un artiste connu que pour une seule chanson, avec « Born to be alive ». Je nomme ici Patrick Hernandez.

Je vous laisse écouter, bouger, chalouper un brin avant de reprendre votre lecture.

Essayez de laisser de côté le refrain et réécoutez le premier couplet :

« People ask me why

I never find a place to stop

And settle down, down, down

But I never wanted all those things

People need to justify

Their lives, lives, lives »

Gonesse, vallée du Groult (Croult), peuplée depuis le néolithique, capitale du drap de laine au Moyen-Âge et célèbre dans toute l’Île-de-France pour son « pain du chapitre ».

Remerciements à Siah Croult https://www.siah-croult.org
Remerciements à Siah Croult
https://www.siah-croult.org

Fournisseur officiel du boulanger de Notre-Dame de Paris.  Donc une vaste réputation pour la qualité de son blé du terroir.

Et puis, et puis. Rien.  14,7 % de chômage et un crash de Concorde plus tard.

Rien.  Sinon, « Born to be alive ».

Et Europacity.  Europaquoi ?

Capture d’écran 2016-05-06 à 16.29.28

Les plus belles terres arables d’Île de France transformées à coups de pelleteuses en «living city».

Tuer de la vie naturelle, pour créer de la vie artificielle.  C’est-y pas beau ça ?

D’ailleurs, dans la profession de foi du projet, c’est au point 7 : « réaliser un écosystème urbain, modèle de la transition écologique».  Regarder la vidéo, c’est presque magique.

Un écosystème !

Mille arbres Porte Maillot, et tout un tas de projets du même acabit fleurissent.  Des projets de ce type, il y en a des dizaines en France et de par le monde. Notez bien qu’ils ont l’honnêteté de parler de « réinvention ».  Non, parce que se placer plus haut que ce que la Nature a prévu d’elle-même, ils ne peuvent pas encore nous le vendre.

Nous sommes encore trop nombreux à avoir passé des vacances dans la vraie campagne.  Et à savoir que les chèvres, les vaches et les cochons, ça pue.

De la neige en plein désert.  Des fermes « urbaines ».

Disparu le fumier, plus d’odeurs. Élevage et cultures hygiéniques.

Et tout ça pour quoi.  Pour du « commerce récréatif », du « tourisme de shopping ». Sous le bruit des 1 500 avions de Roissy.

Dans le roman régionaliste de Claude Michelet, « Des Grives aux Loups », publié la même année que la sortie de « Born to be alive », le roman se termine sur l’héroïne du roman, Mathilde Vialhe, qui, à un âge très avancé et des années de labeur agricole dans les rides, quitte pour la première fois sa Corrèze natale, pour visiter Paris.  Elle n’était jamais allée plus loin que Tulle.

Oui, il est possible de passer toute une vie au même endroit en étant heureux.

Il est possible de vivre sans fièvre acheteuse.

Comme chante Patrick Hernandez :

« Je n’ai jamais voulu de toutes ces choses dont les gens ont besoin pour exister »

Et aujourd’hui encore, en France, partout dans le monde, il y a des gens qui veulent ça : vivre chez eux, là où ils naissent, du travail de leurs terres.

Ce reportage sur les ravages de la ruralité par Monsanto vous édifiera radicalement.  Allez à cette image (1:48:23), pour entendre les mots très simples d’un paysan Paraguayen : «Moi, ma famille vit en ville et je ne veux pas y aller. (…) En ville, il faut tout acheter, même la nourriture».

Dans des fermes urbaines bio, après avoir quitté des terres ancestrales polluées ?

Oui.  Tout citadins que la plupart des lecteurs de ces lignes sont – moi incluse – il est possible de vivre une vie entière, heureux ; au même endroit.  Et sans en avoir plein ses armoires.

Récemment des Chinois anonymes, de la firme Hongyang, ont fait la une pour avoir acheté à prix d’or des terres agricoles en plein Berry.

A prix d’or.  Car il y en a qui n’ont pas oublié que la terre, la bonne vieille terre, est faite pour être cultivée et nourrir les Hommes.

Entre les prédateurs Chinois, et les promoteurs hexagonaux, il va être dur pour nous pauvres Gaulois, de reconnaître d’où on vient. Et peut-être même d’y rester.

Mais en fait, ce phénomène pourrait s’appeler de la « circum-prédation ».  Un boomerang colonial ?

1492.  Christophe Colomb premier apprenti circum-navigateur,

Je cite un passage de son journal de bord daté du 16 décembre 1492, soit deux mois et deux jours après avoir abordé en premier Européen, ce qu’il croyait être les Indes, le Cathay (la Chine) ou Cipango (le Japon).

« Que vos Altesses veuillent croire que ce grand nombre de terres sont si bonnes et si fertiles, spécialement celle de cette île Hispaniola, qu’il n’est personne qui le sache dire et personne qui ne puisse le croire s’il ne le voit (…) Ils n’ont pas d’armes, sont tous nus, n’ont pas le moindre génie pour le combat et sont si peureux qu’à mille ils n’attendraient pas trois des nôtres.  Ils sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on leur fasse bâtir des villes, à ce qu’on leur enseigne à aller vêtus et à prendre nos coutumes.»

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Rien ne me poussera pas à refaire l’Histoire, à porter de jugement.  Mais, pour en revenir à « Born in Gonesse », tous hommes connectés que nous soyons, nous ne sommes pas plus armés, plus habillés, plus ingénieux que ces Caraïbes qui croyaient voir débarquer des Dieux.  Pour sauver nos terres.  Pour nous sauver nous.

Les Grands Explorateurs de 2016 sont tout autant avides d’or, sous une autre forme, tout autant persuadés du bienfondé de leurs conquêtes.

Gonesse, autre Cathay ?  Les navires ne s’appellent plus Pinta (ce qui en espagnol ancien signifie la « peinte », la maquillée, autrement dit la fière putain), mais portent d’autres drapeaux amiraux tout aussi flamboyants et envoyés à la conquête de nouvelles richesses par des souverains moins catholiques, mais tout aussi rapaces.

Qu’on ait été tout nu aux Caraïbes au XV° siècle, ou qu’on soit tout habillé à Gonesse au XXI°, qu’on vous plante des croix au milieu d’une nature quasi vierge, ou des « shopping centers » au milieu de plaines en sursis, ce qui importe c’est de savoir si on a encore le droit de savoir d’où l’on vient.

Et d’y vivre.

Si ce « où » existe encore et s’il ressemble encore à quelque chose de vivant.

Et Maxime Le Forestier de nous rappeler :

Je suis né quelque part

Je suis né quelque part

Laissez-moi ce repère

 

Toujours « né à Gonesse » ?