Récits des Corps

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Remerciements à Franquette Levieux & Opéra Nationale de Paris

Vendredi 15 juillet, 19:30

Sagement assise au milieu des spectateurs de l’Opéra Bastille, j’attends le lever de rideau.  Depuis hier, jeudi 14 juillet, je refuse d’écouter les médias.

Un Monsieur tout en noir longe le rideau encore tiré pour se placer au milieu de la scène et prononcer une phrase toute simple : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en hommage aux victimes du drame de Nice, je vous demande de vous lever et d’observer une minute de silence.  Malgré les circonstances, l’Opéra de Paris et le Corps de Ballet ont décidé de maintenir la représentation ».

L’assistance n’hésite pas un instant.  Elle se lève comme un seul, dans un bruissement sourd de drap de velours sombre qui aurait été déployé sur la salle.

Et le silence.  Pur.  Nu.

Une minute.  Et je pleure.  C’est tout.

Je n’ai pas vu les images du drame mais je pleure.

Je pense à Charlie Hebdo, à l’Hyper Casher, au Bataclan, aux terrasses de café, à ce papa et cette maman à Magnanville.

Et à Nice.

Rien ni personne ne bouge.

Tous ces corps inertes.

Le rideau se lève, le spectacle commence.

Tous ces corps en mouvement.

Justin Peck.  « Entre Chien et Loup », sur le concerto pour deux pianos de Francis Poulenc.

« Peu à peu les danseurs vont retirer leurs masques, passant de l’anonymat à la reconnaissance progressive.  Lorsque le premier danseur est dépossédé de son masque, les tensions sur scène basculent brusquement : alors qu’il retrouve la vue, il se voit confronté à la masse collective aveugle.  Ces changements dans les relations sont alimentés par les ruptures musicales de la partition.  Et progressivement, tous les masques tombent. »

Nice, le premier danseur ; la masse collective aveugle.  La rupture musicale dans ce soir de fête.

George Balanchine.  « Brahms-Schönberg Quartet ».

« Le mouvement dévore l’espace ».

A Nice, plus qu’ici.

Ce que disent les corps ; le récit de ces corps.

Ici, dans la danse, les corps aspirent à autre chose que la violence.

Ici, dans la danse, les corps aspirent la violence.

Les notes s’égrènent.  Coups de marteau aux intensité modulées.

Le piano marque les temps de fuite.

Trilles gaies, trilles solennels, trilles tristes.

Échos.

Les danseurs remplissent l’espace de leurs bras, de leurs jambes.

Leurs mains se prennent, se défont.

Ils se jettent, se rejettent, s’élancent, se poursuivent, se heurtent, s’évitent.

Debout, assis.  A droite, à gauche.

Ils virevoltent, tournoient, fuient.

Ils se synchronisent et se désynchronisent.

S’unissent, se désunissent.  S’éparpillent et se rassemblent.

Ce que racontent ces corps est beau.

Sans s’en rendre compte, dans le tableau de Justin Peck, ils racontent Nice.

Feu d’artifice à Nice, emballement.

Feux de couleurs sur scène, déchaînement.

George Balanchine : « La seule chose importante est le mouvement lui-même ».

Ce mouvement-là, ces mouvements-là, ce soir, font mal.

Se superposent les corps plaqués, projetés, brutalisés, foudroyés de Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher, du Bataclan, des terrasses de café, de ce papa et cette maman à Magnanville.

Et de Nice.

Et, alors que j’écris ces lignes, de Saint-Etienne-du-Rouvray.

L’idée de ces corps maltraités se confond avec l’intensité chorégraphique de la danse.  George Balanchine : « Voyez la musique, écoutez la danse » ; c’est ce que j’ai vu et entendu.

Le mouvement dévore l’espace

Émotion profonde.

Le spectacle fini, il me faudra rentrer à pied pour trouver un semblant de sérénité.

Que font les Hommes de leur corps ?

Mort peinte, sculptée, photographiée, filmée qui dansent dans nos mémoires.

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Image brutale de ce soldat à Verdun.  Heurté par la balle ; un visage tordu de douleur.

La mort cingle la vie.

Quelle grâce dans l’impact et le trépas.

Chorégraphie de la Guerre.  Macabre esthétique.

Corps nus et décharnés, alignés, imbriqués les uns dans les autres dans des fosses ou dans des fours, dont l’immobilité dévore le cœur.

Corps jeunes : français, américains, canadiens et de tant d’autres pays, fauchés à la fleur de l’âge, à fleur d’eau, à fleur de sable un brumeux matin de juin.

Villages de Bosnie, routes perdues du Rwanda.

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« Le ballet peut éventuellement raconter quelque chose, mais c’est l’élément visuel qui est essentiel.

Ballets de morts, c’est tout ce que ces scènes racontent.

Que font les Hommes de leur corps ?

Ballets de vivants, c’est toute la vie que ces mouvements racontent.

Autre lieu, au cœur du mois d’août.

Musée du Louvre, département des Antiquités grecques et romaines, un après-midi.

Sagement assise en tailleur au milieu des statues blanches, j’observe.

J’écris, au fil de l’eau, avec l’intention initiale, grâce aux Antiques, de rendre hommage par la plume, à la plastique masculine du plus bel exemple de chute de reins qu’il m’ait été donné de voir.

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Recherche d’inspiration dans l’impression visuelle donnée par ces statues à l’esthétique pure et parfaite.

Installée comme je suis, le flot des badauds prend le dessus comme le débordement d’une rivière.  Mon intention initiale reflue, submergée par la variété des réactions des visiteurs au spectacle de cette nudité.

Les visiteurs qui défilent dans un ballet continu réagissent différemment devant cette nudité ; selon leur sexe, leur âge, leur nationalité.  Curieux spectacle que celui de ces regards gênés qui rasent le sol, de ces regards insistants, amusés, émoustillés, de ces rires contenus ou déployés, de ces mains qui touchent, de ces discussions sérieuses, critiques, admiratives, murmurées.

Que racontent ces corps ?

Ces corps dansant.

Ces corps idéalisés dans la danse

Ces corps posant.

Ces corps idéalisés dans le marbre.

Leur récit premier est avant tout un récit de vie, de beauté, d’admiration, d’amour.

Nudité ?

Que nous sommes tous nés nus.

Que nous avons tous pris chair de deux corps nus : homme et femme.

Que nos corps sont capables de tous les miracles, de toutes les beautés, à commencer par celle de donner la vie.

Contre ces corps massacrés.

Contre ces corps blessés, souffrants.

Contre ces corps au cœur de tous les travers, les excès humains : viols, maltraitance, négligence, expérimentation, guerre, torture, trans-humanisme.

« La violence humaine s’enracine dans l’arbre de l’évolution », mais tous nos Arts montrent que de génération en génération, nous luttons pour nous extraire de la violence.   Au fil des siècles, nous avons renforcé notre capacité à moduler la violence en changeant notre environnement social.

Nous avons gagné, presque partout dans le monde, de nous raconter chacun librement par nos corps.  Chaque guerre, chaque attentat nous rappelle comme nous sommes des corps fragiles à qui l’on fait tout dire, tout subir.

Aux deux extrêmes.

Le pire et le meilleur.

C’est avec « Les Uns et les Autres » de Claude Lelouch que va s’achever le récit de cette émotion du 15 juillet.

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Histoire de destins qui se croisent, récits de corps qui se synchronisent et se désynchronisent.  S’unissent, se désunissent.  S’éparpillent et se rassemblent.

Et ce « Boléro » final de Maurice Ravel.  Le danseur raconte, dans un crescendo orchestral, tous ces drames, toutes ces luttes, tous ces combats pour exorciser la violence, tout ce désir de beau, tout cet élan vital, toute cette énergie.

Sa danse sculpte ces récits.

Sa danse unit tous les drames, toutes les peines, toutes les blessures.

Sa danse guérit, purge, transforme, transcende.

Les corps se défont mais se reprennent toujours.

Pour raconter la vie.

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