« La Note Bleue »

En préambule de cette nouvelle excursion au pays de la « curiosité », je vous propose de faire le marché dans votre mémoire de tout ce qui vous a touché dans votre expérience musicale, de vous rappeler tous les morceaux qui vous ont ému ; tous ceux qui, chaque fois que vous les entendez, sollicitent une région particulière de votre mémoire et qui vous transportent au pays de vos émotions ; toutes vos émotions.

Tout ceci pour explorer deux univers : celui des « FRB », que je ne connaissais pas moi-même jusqu’à la récente lecture d’un article* de vulgarisation scientifique et celui de la « note bleue » que je connais bien mieux.

Les « FRB », lointains et peu explorés.

La « note bleue », si proche mais ignorée.

« FRB » : fast radio burts ou impulsions radio rapides.  Ce sont des impulsions radio de forte amplitude dont la durée n’excède pas quelques millièmes de secondes.

« Note bleue » : son « aux teintes douces qui correspondent aux suaves ondulations saisies par le sens auditif (G. Sand). »

Des scientifiques, à l’aide de radiotélescopes ultra puissants, ont observé la seule de ces radiosources à s’être jamais manifestée de manière répétitive.  Leur lieu d’émission ne se trouve ni dans la Voie Lactée, ni dans des galaxies proches de la nôtre, mais bien plus loin.  A plus de trois milliards d’années-lumière de notre Système solaire, dans ce qui pourrait être le cœur d’une galaxie active très faiblement lumineuse.

George Sand, par le seul effet de sa main posée sur l’épaule de Frédéric Chopin, donne la définition de la « note bleue », une émotion fugace, dont le mode d’émission passe par les doigts du compositeur parcourant le clavier et rejoint, de manière répétitive, le cœur d’une galaxie très proche, très active et intensément lumineuse : le cœur.

Ces source radio ont une signature très particulière qu’elles laissent dans les détecteurs : elles s’y manifestent sous la forme d’un signal dont la fréquence diminue rapidement avec le temps.  Cet effet est lié à la dispersion des ondes radio survenue lors de leur traversée de régions de l’espace riches en gaz et en électrons.

La « note bleue » a une signature très particulière et sans cesse renouvelée.  C’est un signal qui traverse les espaces perturbés de bruits et d’interférences de la galaxie de notre cœur.  C’est un signal dont la fréquence est continue mais qui est négligé par le peu de cas que nous faisons souvent de ces déflagrations fugaces, de ces doux « croustillements » qui bouleversent notre système.

La dispersion de ces ondes radio serait due au fait qu’elles auraient eu à voyager longtemps à travers le cosmos, pour arriver sur Terre à ce point transformées.  Si c’est le cas, si c’est un phénomène à même de générer des signaux radio perceptibles sur de telles distances, si ces ondes dépassent les limites de la Voie lactée et notre amas de galaxies, cela impliquerait des sources d’une puissance phénoménale : l’équivalent, sur quelques millièmes de secondes, de celle cumulée…de 500 millions de soleils !

Ces ondes ont voyagé.  Longtemps.  La « note bleue » a ainsi des propriétés semblables à ces « FRB ».  Revenez au préambule, rassemblez la mémoire que vous avez de toutes les notes qui vous ont touché : la blanche et la noire cristallines d’un piano, les pincées enflammées d’une guitare, le fluide enivrant d’une voix de soprano.  Et si, en musique, un silence est un son qui reprend son souffle, alors la légère brise d’un baiser qui s’approche provoque, dans un espace qui dépasse notre cosmos corporel, un « big bang » de quelques millièmes de secondes à la puissance de plusieurs millions de soleils.  La durée de ce « big bang » s’atténue avec le temps. Il suffit cependant d’une note rejouée, d’une échappée sonore pour que l’émotion se renouvelle avec une puissance équivalente.

Ces « FRB » se manifesteraient dix mille fois par jour sur l’ensemble de la voûte céleste et seraient causés par des cataclysmes cosmiques violents et rapides comme des fusions d’étoiles à neutrons ou leur brusque effondrement en trou noir.

« Dix mille fois par jour ».  Ramené à la durée de la vie d’un homme : combien de fois connaissons-nous des « notes bleues » ?  Est-ce que, même, nous les identifions ?  Qu’elles soient l’effet de cataclysmes violents causés par des myriades de joies indisciplinées ou par des hordes de peines plus épaisses que des trous noirs.

Pour percevoir nos « FRB », nos « notes bleues », il faut y consacrer du temps.  Du temps et de l’attention pour saisir, au milieu du flot incessant des sons qui nous assaillent, la note qui nous touche le plus, celle qui nous remplit d’émotions, de la plus triste à la plus exaltante.

Les scientifiques se sont intéressés à une « FRB » particulière : « la FRB 121102 », l’unique impulsion radio connue pour être répétitive, en mobilisant une armada d’instruments.  Ils ont braqué vers la zone d’émission identifiée une vaste panoplie de télescopes et de satellites.  Le résultat montre l’existence à cet endroit du ciel, de ce qui pourrait être une galaxie naine d’un genre particulier.

Avez-vous effectué un travail semblable à celui d’un radiotélescope pour comprendre quels sons vous touchent ?  Avez-vous braqué tous vos sens, comme une « vaste panoplie de télescopes » vers la zone identifiée qu’est votre cœur ?  Votre cœur « sensible » à « des longueurs d’ondes différentes ».

J’ai fait ce travail avec toutes les musiques que j’aime.

Une écoute, une réécoute et encore une autre.  Jusqu’à la lassitude.

Les graves. Les aigus. Les trilles.  Les volutes.

Isoler chaque instrument, chaque voix.

Je me suis concentrée sur chaque élément comme s’il était seul.

J’ai sondé chaque mesure pour découvrir celle qui me touchait le plus.

Pour parvenir, à ressentir, pendant quelques « millièmes de secondes », la seule promesse tenue de la musique :

« La note bleue »

Edgar Morin déclare : « Nous, les êtres humains, connaissons le monde à travers les messages transmis par nos sens à notre cerveau ».

Nos sons, comme les « FRB », racontent du monde, de nos mondes particuliers, des histoires millénaires, des cataclysmes ; des histoires humaines, violentes ou douces, rapides ou lentes, haineuses ou amoureuses.

Quel est le premier homme à avoir réalisé que frapper de sa massue la peau tendue d’un tambour produisait des vibrations – des sons – plus jolies, plus agréables à l’oreille que les coups de cette même massue assénés sur le crâne de son ennemi ?

Quelle est la première mère à avoir réalisé que le vibrato de sa voie adoucie apaisait son enfant au milieu de la nuit ?

Quel est le premier couple à avoir compris que, comme un rossignol, vocaliser ses intentions amoureuses garantissait des « cataclysmes cosmiques violents et rapides comme des fusions d’étoiles » au plus profond du cœur ?

Qui a compris le premier la puissance magique des sons, des ondulations, des modulations, des rythmes combinés ensemble ?

 – Les premières élévations des violons d’Yvan Cassar dans sa réorchestration de                 « Toulouse » de Claude Nougaro.

– La fuite d’une source fraîche de montagne.

– L’emballement presque hiératique des noires et blanches de la « Wanderer Fantaisie » de Franz Schubert.

– Le premier rire clair d’un enfant.

– Les longs coups de scalpel des archets incisant les cordes de « l’Adagio » de Samuel Barber.

– Les trilles enthousiastes du merle qui, chaque matin, irradient de joie votre journée.

– Les choeurs aériens et implorants du film « Mission » composés par Ennio Moricone :  « On Earth as it is in heaven ».

– Un « je t’aime ».

– Les exultations divines de la « Messe du Couronnement » de Wolfgang Amadeus Mozart avec la précieuse envolée féminine de « l’Agnus Dei » dont l’intensité vous conduit jusqu’au ciel, un ciel peuplé d’anges aux voix invocatrices.

– Le vent dans les arbres.

– Les joutes vocales des « Highwaymen » dans « Against the Wind », « Bobby McGee ».  Jeux de voix empreint d’amitié d’où émergent, tour à tour, celle grinçante de Willie Nelson, celle ronde de Waylon Jennings, celle éternellement adolescente de Kris Kristofferson et enfin, celle identifiable entre mille, puissante, chaude, envoûtante de Johnny Cash.

Nous sommes, sans pourtant nous éloigner, même d’une infime mesure de nous même, souvent ignorants de cette sensation pure, harmonique qui ne se qualifie pas, qui caresse l’âme.

Cette fraction de bonheur pur, la « note bleue ».

Contrairement à une « FRB », dont on ne sait pas encore si elle est bénéfique ou maléfique, nous, nous avons le pouvoir de produire chaque jour une « note bleue ».     Mais aussi, malheureusement, le pouvoir de produire des « notes grises », des « notes noires ».

Mieux qu’une « FRB », une « note bleue » se trouve partout, un peu chaque jour, dans presque chaque geste, dans chaque attention, dans chaque mot.  Même dans nos silences.

La musique, toutes les musiques, nous transfèrent vers de minuscules bonheurs intimes, vers d’infimes jouissances où tout est toujours neuf, renouvelé.

Si chacune de nos « notes bleues » possède la puissance d’une « FRB », alors le résultat serait une harmonie d’une puissance phénoménale.

Si chacun d’entre nous semble capable de faire naître une infinité de « notes bleues », alors leur combinaison ferait naître une harmonie.

Dont le monde, notre galaxie naine d’un genre particulier, pourrait être la partition.

* Source: « Le Monde » / 11-01-2017 : « Une mystérieuse source extragalactique enfin localisée »; Vahé Ter Minassian