« Le Sourire »

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

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Création / Montage – Guillemette Callies – Reproduction interdite

En fait, tout a commencé chez le coiffeur.  J’ai une fâcheuse – ou plutôt une heureuse – habitude d’arriver en avance, histoire de faire une razzia de magazines et de rattraper mon retard en matière de ragots, potins, rumeurs, mondanités et autres superfluités.

Je fais comme ma mère, je lis les revues à rebrousse-poil en commençant par les horoscopes – passés – et les recettes de cuisine que je photographie avec mon smartphone mais que ne préparerai probablement jamais.

Bref.

Vous n’avez certainement pas ouvert ce billet pour connaître mes histoires de merlan, quoi que dans 99,99% des cas, on en ressort avec un grand sourire justement.  Et même qu’on dit tous que cela devrait être remboursé par la Sécurité Sociale.

Et c’est justement là où le bât – le sourire – blesse.  Ou plus exactement dans les magazines.  La photographie qui illustre ce billet est un montage que j’ai composé à partir de publicités et de reportages cannibalisés, découpés au fil des revues.  Si vous regardez cette image attentivement, vous constaterez qu’elle est composée au 2/3 de visages qui ne sourient pas.  Et vous pourriez prendre n’importe quelle pile de magazines, féminins ou non, chez votre coiffeur ou chez votre dentiste, le même ratio s’appliquerait.

Dans cette veine, vous pouvez allumer votre poste de télévision, il en ira de même.  Il y a bien sûr de nombreuses séquences de rires ; mais de rires forcés, organisés, fruits de rapports polis, de moqueries et de cynisme.

Mais le rire n’est pas le sourire.  Le rire n’agite pas les mêmes muscles du visage.  C’est un réflexe.

Le sourire est un mouvement inné. Il a des fonctions physiologiques, psychologiques vitales mais également une fonction d’attraction sociale apaisante.

S’il est inné, le sourire se construit et construit l’identité étape par étape.  Pour passer du sourire spontané et réflexe du nourrisson au sourire différentiel, volontaire ou émotionnel de l’adulte, il faut un long apprentissage qui dépend essentiellement de la mère.  En imitant sa mère, le nourrisson, le bébé, l’enfant – et ainsi de suite – en acquiert les nuances et les particularités culturelles.  La quantité de sourires et d’attentions que reçoit l’enfant influence directement ses propres sourires.  Une mère déprimée sollicitera moins son enfant qui sera plus insensible, aura un sourire plus discret.  A cet égard, il est avéré que les mères aient une sexualisation précoce de leurs gestes, de leurs soins et de leurs attentions au bénéfice de filles et au détriment des garçons.

Pour en revenir à la photo, on peut donc remarquer une frontière bien nette entre les visages fermés et les visages souriants.  Les visages qui tirent la tronche sont pour vanter de grandes marques de parfums, de sacs à mains.  Les mannequins sont accrochés à ces objets tels les esclaves de l’Antiquité égyptienne à leurs effets puisque leur (sur)vie en dépendait en cas de renvoi.  Manifestement, porter des marques hors de prix ne leur apporte pas la moindre satisfaction et ne leur tire aucun sourire.  On peut même dire qu’ils s’emmerdent ferme.  Comme quoi : des millions de dollars de marketing inutile ! Dommage que les antidépresseurs ne soient pas fournis avec les magazines !

D’ailleurs, à l’instar de ces magazines à la triste figure, si vous vous branchez – comme je l’ai testé moi-même en cobaye de mon propre propos – pendant quelques heures non-stop sur les chaînes de télévision, celles d’information en continue en particulier, pensez à vous réserver une cure anti-déprime.  Une approche verbale syntaxique uniquement intero-négative qui ne fera pas bander vos muscles zygomatiques.

Pour le troisième tiers de la photo, il faut noter que les rédactions n’ont pas encore sombré dans la réécriture culturelle, anticléricale et diversitaire puisque ce sont encore le couple, la famille, l’amitié, l’amour, le travail, la dé-consommation et le « sans-tech » qui prennent une pose plus avantageuse.

Encore faut-il séparer les vrais sourires émotionnels des sourires volontaires.  Il semblerait que les vrais sourires soient ceux qui laissent apparaître les dents.

Le sourire a toujours été représenté par les Arts.  Eh oui ! Même en musique !  Un sourire s’entend au téléphone.  Prenez l’exemple de la « Symphonie des Jouets » de Léopold Mozart, vous comprendrez dès les premières mesures qu’il n’a pas du sourire souvent dans son enfance.  Il semblerait cependant qu’en peinture, montrer ses dents soit une esthétique récente.  Le premier exemple de ce type serait l’autoportrait d’Elisabeth Vigée Le Brun avec sa fille.  Avant les progrès de l’hygiène bucco-dentaire et de la dentisterie, soumettre ses crocs à l’épreuve du pinceau était réservé aux personnages connotés négativement comme le peuple ou les sujets ne maîtrisant pas leurs émotions.  Passé le trac des débuts de la photographie, le « cheese » s’est imposé assez longtemps avant que le Diable qui s’habille en Prada ne remette un froid venu d’avant le XVIII° siècle sur le papier glacé.  Depuis tout le monde fait la tronche.

Si le sourire, hors contexte, hormis celui des nourrissons et du « lou-ravi », est dépourvu de sens, il joue un rôle de méta-communication.  Par exemple, lorsqu’on lit un article sur Michel Rostang ou sur Pierre Cornette de Saint-Cyr, le méta-message des photographies qui illustrent les articles sur leur passion pour leur métier, c’est que c’est vrai.  Que ces mecs kiffent leur métier.

Heureusement, il y a des gars – et de filles – qui ont encore leur cerveau en lien étroit avec leurs muscles.

C’est donc une preuve que le cerveau et le corps sont étroitement liés.  Sur le photo-montage illustrant ce billet – coin bas à droite – il y a une phrase accompagnant le sourire lumineux d’un homme : « trouvez le job qui va vous faire aimer le lundi ».  Et je citerai-là un de mes anciens supérieurs qui avait – a toujours – une phrase merveilleuse, qui interroge tous les matins : « si vous n’avez pas ou plus le sourire en arrivant au bureau, ce n’est pas la peine de venir ».  Encore faut-il que les managers soient attentifs aux (méta-)messages qu’ils font passer (notamment durant les entretiens de fin d’année).  Un manager peut convoquer tous les sourires de la terre, mais si lui-même est renfrogné, toute son équipe affichera de même.

Sourire, susciter le sourire est donc une éminente responsabilité : parentale, sociale.  Il est porteur de sens.  Il est un enjeux humain essentiel.

Dans les situations professionnelles – ou autres – difficiles, le sourire peut être le rempart, la digue, le pied-de-nez, l’arme, la réponse ; bref un instrument de lutte.

Le sourire, l’optimisme, relèvent d’une décision intérieure.

Si l’environnement joue un rôle évident dans notre propension à l’optimisme, nous en restons acteurs ; et rester acteur de ce sourire, de cet optimisme est une question de survie.  Dans un article récent de l’Équipe (« Sourire fait-il courir plus vite ?»), il est démontré que « sur les longues distances, sourire en fronçant les sourcils rend l’effort plus facile ».  Nous sommes donc, avec le sourire, acteurs de notre biologie.  Le sourire participe à l’homéostasie, l’ensemble des processus vitaux permettant à l’organisme d’œuvrer à son auto-conservation.  Les « affects », les sentiments, sont des perceptions mentales de l’état interne du corps et des émotions qui le modifient en permanence.  Les sentiments sont utiles à un organisme en ce qu’ils lui apportent à tout moment une information.

« Le challenge du sourire », se muscler un peu chaque jour, permet, même par temps rude, de s’orienter résolument vers ce qui est beau, vers ce qui marche et vers ce qui ne peut que faire du bien.

La conséquence heureuse, le cadeau est en bout de parcours comme franchir une ligne d’arrivée après un long effort, en l’occurrence de travail sur soi.  Le sourire, signe extérieur d’un optimisme naturellement bien musclé (sans dopage, ni paradis artificiels !), permet de régénérer la plasticité du cerveau en dépit d’une supposée stabilité de nos connexions neuronales façonnées par nos comportements.

Ce sourire, cette méta-information, se répercute sur notre environnement lequel répond en conséquence.

Voilà le cœur de mon propos.

Il faut combattre ce cancer politico-médiatique de la phraséologie intero-négative, de l’auto-flagellation, de l’auto-négation, de la dépersonnalisation, de l’acculturation, de la repentance, de la victimisation, de la résignation.  Là se trouve la source de cette plastique chagrine qui tue notre sourire.  Il faut bannir de notre décor, de notre esthétique ces tapisseries médiatiques de visages compassés, inquiets, blasés, méprisants, passifs, asexués.

Pour ainsi restaurer une psyché tournée vers la joie.

Le sourire a diverses fonctions : calmer l’agressivité, accueillir, rompre les tensions entre étrangers, consoler, encourager une action ou une réponse amicale, rompre l’isolement.

Alors, il faut risquer le sourire jusqu’à l’eutrapélie : une bonne humeur, une vraie joie intérieure construite de choses et d’amitiés simples.

Cela ne se fera pas par magie.  « Aide-toi et le ciel t’aidera » semble gueuler mon très cher Johnny Cash : « We have to get back to injecting ourselves into our work.  Otherwise, we’re regurgitators, and not even good ones.  You’ve got a song you’re singing from your gut, and you want that audience to feel it in their gut too.”

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

Ce ne sont pas les médias, ce ne sont pas les marketeurs, ce ne sont pas les politiques, ce ne sont pas les stars, ce ne sont pas les parcs d’attraction, ce ne sont pas les coachs, ce ne sont pas les « 10 leçons pour réussir ceci », ou les « 5 méthodes pour éviter cela » qui changeront nos vies.

C’est à chacun de se remettre à inventer un sourire, un sourire qui ne soit qu’à soi, à nul autre pareil et qui par sa singularité, sa force atteigne les autres dans leur cœur et dans leurs tripes.

Et je détourne une phrase de Roger Pol-Droit, réinventer son sourire, c’est : « disposer de soi-même, décider de son seul désir, changer les lois – des médias – au lieu de s’y plier ».

Ainsi, il faut se rappeler que le sourire se cultive en face à face. 

Laisser les portables dans nos poches pour que nos bébés n’imitent pas ces milliers de têtes penchées sur l’épaule dans un torticolis cellulaire et se rappeler, à chaque seconde, que le temps « perdu » à se pencher sur eux est une rente illimitée pour leur futur bonheur.

Retourner dans les magasins et rendre le sourire aux centaines de centres villes agonisant.

Remettre quelques outils entre nos mains pour renouer avec le beau geste et la belle ouvrage.

Se battre pour que notre décor, notre environnement quotidien : maisons, rues, villes, routes, parcs, jardins, forêts, plages, littoraux, sauvegardés, entretenus amènent un sourire de joie esthétique au premier regard.

Regarder les œuvres d’art, les monuments et les statues du passé non comme des condamnations éternelles mais comme des causes, certes malheureuses, mais spécifiques et temporaires qui nous ont permis d’arborer aujourd’hui un sourire libre, un sourire « sapere aude », qui ait le courage de s’appuyer sur son intelligence propre et non sur des diktats.

Et ainsi faire chaque jour, de chaque sourire un antalgique aux douleurs du monde, une source de chaleur, une lumière irradiante, un mouvement naturel de l’âme – urbi – qui remplit les âmes – et orbi.

Et faire rayonner cette émotion chère au regretté Jean d’O :

« La joie est une grâce venue d’ailleurs.

Elle éclate.

Elle nous transporte.

Elle nous ravit au-dessus de nous-mêmes. »

 

Sources :
– Patrick Drevet, « Le Sourire », Gallimard, 1999
– Antonio Damasio, « L’esprit ne peut exister sans le corps », Les Echos, décembre 2017
– Stefano Lupieri , « L’Optimisme, ça vaut le coup d’essayer », Les Echos Week-end, octobre 2016
– Robert Cormack, « Where are our Guts », Octobre 2017
– “L’Art pour Credo”, Paris VIII°, N091, Magazine municipal
– Colette Monsat & Hugo de Saint Phalle, « J’ai horreur de la cuisine à la télé », Michel Rostang, Le Figaroscope, novembre 2017
– Nadine Coll, « La Vie sans Tech », Version Femina, 2017
– David Abikern « Confession d’un serial shopper », 01 Net Magazine, 2017
– Guillaume Bregeras, “New York, la Solitude du Coureur de fonds”, Les Echos Week-end, novembre 2017
– PascalRondeau, « Sourire fait-il courir plus vite ? », L’Equipe, 3 novembre 2017
– Roger Pol-Droit, « Disposer de soi-même », Les Echos, 14 octobre 2017
– Jean d’Ormesson, « Le Guides des Egarés » », Gallimard, 2016
– Wikipédia