365 Nuances de 2019 – #122 – « En fait, il faut tout sauvegarder »

Un billet, court, chaque jour.

Un maire, en Gironde, veut faire inscrire des « bruits » au Patrimoine immatériel de l’humanité.
Des bruits, qui sont l’essence même des espèces vivantes ; ceux qui constituent la source initiale de musique :  le bruit des animaux dans nos campagnes.

S’appesantir sur la nécessité d’une telle requête reviendrait à dénoncer le rapport absurde, qu’ici et là, s’est établi entre l’homme et son environnement.
Comment certains hommes en sont-ils venus à un tel degré de méconnaissance du fonctionnement des espèces vivantes, pour en rejeter une des substances intrinsèques : leur voix ?

Pour s’en sortir avec un peu d’humour, il faudrait détourner de sa petite misogynie sans méchanceté, une chanson (1960) de Serge Gainsbourg et la dédier à cette autre espèce vivante devenue insupportable.

Le ramier roucoule
Le moineau pépie
Caquette la poule
Jacasse la pie
Le chameau blatère
Et le hibou hue
Râle la panthère
Et craque la grue
Toi, toi, toi
Toi
Sois belle et tais-toi
L’éléphant barrète
La jument hennit
Hulule la chouette
Bêle la brebis
Le crapaud coasse
Piaule le poulet
Le corbeau croasse
Cajole le geai
Toi, toi, toi
Toi
Sois belle et tais-toi
Le cerf brame, l’âne
Brait, le lion rugit
Cancane la cane
Le taureau mugit
Le dindon glougloute
Et braille le paon
La caille margotte
Siffle le serpent
Toi, toi, toi
Toi
Sois belle et tais-toi

Le « sois-belle et tais-toi » s’adressant ici, avec dédain, à ceux de l’espèce humaine qui faucheraient sans scrupules tous les trésors sonores de nos vies rurales pour pouvoir s’assourdir sans limite de leur brouhaha technologique ou plus tragiquement encore, gagner deux minutes de sommeil en plus.
J’offre à l’absurde un concert de sons, une suite musicale : «Le Carnaval des Animaux», dont Camille Saint-Saëns décrivait une partie comme :
« Les uns crient cocorico, très haut, les autres gloussent et caquettent, très bêtes. »

Sans se douter que ces sons « très bêtes », évoqueraient un jour des récriminations humaines.
En fait, il faudrait tout sauvegarder.  Sauf ça.

365 Nuances de 2019 – #121 – « Que c’est joli ! »

Un billet, court, chaque jour.

Je n’ai pas encore retrouvé la possibilité de courir.  Guérir prend du temps.  Alors je marche.

Autre rapport à l’effort, autre rapport à la performance, autre rythme et donc, autre rapport au temps.

Tout est toujours aussi joli, cependant, ce n’est pas tout à fait le même : « que c’est joli ».  Ce ne sont pas tout à fait les mêmes liens qui se tissent avec les éléments.
Les éléments effleurent la course ; ils imprègnent la marche.

Le paysage est le même mais, au rythme de la course, sa perception passe sensiblement en retrait de l’effort physique.  Il faut arrêter le temps pour en regoûter la texture.
En marchant, même à une allure soutenue, l’attention aux détails du chemin gagne en acuité.  Le temps du pas vous lie à sa texture.
L’œil comme l’esprit glanent le charme des plus petites choses, celles qui, chacune à leur place, expriment la puissance insoupçonnée de leur insignifiance ; les tesselles d’une mosaïque aux mille nuances.

« Que c’est joli ! » vient crescendo, comme une épargne scrupuleuse, des sensations mises de côté une à une, comme de petits sous gagnés un par un et cachés dans un bas de laine.

Si en courant, le compte se remplit à l’occasion, presque uniquement de beautés ou de charmes très saillants, et marchant, les plus petits détails gagnent enfin leur valeur.
Marcher n’est plus flamber, c’est thésauriser, construire un patrimoine imperceptible, respectueux du moindre sequin.

365 Nuances de 2019 – #120 – « Le cerveau seul »

Un billet, court, chaque jour.

En cours de théologie (oui, je suis des cours de théologie chrétienne.  Histoire de croire en connaissant ce à quoi je crois…), en plein exposé d’anthropologie chrétienne, alors qu’était évoquée la manière dont venait à nous l’idée de Dieu, le sujet s’est posé sur le fait que cette idée de Dieu, en 2019, pourrait ne s’envisager que désincarnée.

Un philosophe contemporain, en vie, très médiatique prône une telle vision.

Merci à toi Jésus-Christ d’avoir fait le job, mais maintenant que nos civilisations, grâce à ton sacrifice, ont mis l’Homme au centre des enjeux avec le bonus de l’exigence de s’aimer les uns les autres, il est possible de s’assumer tout seul, avec ses angoisses et surtout celle de la mort.
Allez, cessez de croire naïvement en la vie éternelle ; vivez le bonheur de la minute : uniquement le présent, sans projection vers l’avenir, sans espérance.

L’amour humain comme ultime sens de la vie.  (Oui, certes !)
Laisser tomber Dieu.  Ayez la foi, comme ça, seulement en l’amour d’esprit à esprit.

Juste le cerveau.  La vie, l’amour, l’espérance : détemporalisés, désincarnés.

Sans corps.
Passeport pour le transhumain ?
Le corps comme une machine sous SAV avec extension de garantie.
Et l’esprit ?

Cela m’a rappelé une nouvelle de Roald Dahl : « William and Mary« .
En bref :
William meurt.  Mais a offert, post-mortem, son cerveau à l’expérimentation d’un collègue neurochirurgien, Landy.
« La tête et le cerveau n’ont pas besoin d’être reliés au corps pour rester en vie. »

Passons les détails des écœurantes manipulations chirurgicales et venons-en au moment où la veuve, Mary, se trouve devant un bocal rempli de liquide, où flottent un des yeux et le cerveau de son défunt-vivant-mari.
Œil et cerveau reliés par moult tubes et tuyaux à un cœur artificiel.

« Vous sentez-vous tout à fait bien William ? »
Question posée à un œil sans visage.  Macabre et terrifiant.

Cette épouse, qui n’a jamais été heureuse avec ce mari froid et autoritaire, sans aucun égard, réalise la domination sans limite qu’elle pourrait désormais exercer sur cet œil et ce cerveau sans corps, sans accès à la parole et sans possibilité de se défendre.
Elle allait pouvoir lui imposer toutes les réponses aux frustrations qu’elle avait vécues.

« Je désire le ramener à la maison. »
D’un regard froid et vengeur, elle tire une bouffée d’une cigarette qu’elle n’aurait jamais été autorisée à fumer du vivant de William, et rejette la fumée sur l’eau du bassin où « se trouve son mari ».
– « Je me demande si je ne préfère pas mon mari sous sa forme actuelle ? »
Pas de disputes, pas de critiques, pas d’ordres à respecter.
Il est « à disposition ».

Un cerveau, un esprit sans corps.  Livré au bon vouloir d’une épouse rancunière qui va donner cours à toute la vengeance possible.
Sans défense.
Là, on s’aperçoit que le corps est le bouclier de l’âme.

Juste le cerveau.  Voilà ce qu’il reste dans la foi du philosophe.
Ne considérer que le cerveau et faire fi du corps.
À certains égards, cela ressemble au cas Vincent Lambert.

C’est peut-être pour cela que Jésus-Christ a été envoyé, corps et âme sur terre.  Nous sommes des êtres incarnés ; le corps est l’habitacle de l’esprit et l’esprit ne vaut que par le corps.
L’un sans l’autre serait livré sans recours à la merci d’une volonté extérieure, possiblement souvent mal intentionnée.

365 Nuances de 2019 – #119 – « Wow »

Un billet, court, chaque jour.

« Wow »

« T’es wow ! »

« Le « wow » est en vous ! »

Rien que ça !
Et qu’est-ce qu’on est si on n’est pas « wow »!

  • la positive attitude : mais qu’est-ce que c’est ?
  • assumer sa singularité : on l’est tous, singulier, non ?
  • la fierté d’être soi-même : pas tous les jours quand même.  On n’est pas des dieux.  Et même les dieux…
  • l’énergie folle en chaque femme.  Ou en chacun.  Pas possible de carburer à l’identique tous les jours.

Tout ça pour des chaussures.
Est-ce que l’on ne pourrait pas se reposer un peu ?

Car au fait, il n’y a que Cendrillon à qui s’est arrivé de transformer sa vie en trouvant chaussure à son pied.
Sinon, le « wow », ça se bosse.

Circulez.
Restez vous-même, ça fonctionne bien aussi.

365 Nuances de 2019 – #118 – « Le bel écho d’une note »

Un billet, court, chaque jour.

D’une ligne à une autre, au fil des couloirs sans fin aux carreaux de salle de bain, le métro aligne sa monotonie.  De l’attendu.  Les pas se posent, cadencés, avec une banale bonne volonté ; rien de plus.
Ils savent où ils doivent vous conduire.

Et puis, s’insinue une note (ouvrir le lien avant de poursuivre).

Vous la connaissez.  Vous la reconnaissez.
Vous aviez besoin d’avoir cette émotion et d’avoir le cœur remué à ce moment précis.
Les notes qui vous manquent tapent toujours juste.

Quelque part, dans les couloirs, un musicien assemble quelques notes dont l’écho vous touche.
Les couloirs changent de lumière ; ils s’éteignent presque.  C’est votre esprit galvaudé qui les illumine ; c’est le son qui rayonne à travers vous.

La clarinette, au son si délicat, pénètre les couloirs du métro.  Et s’insinue, implacablement, dans les lignes de la mémoire, dans tous les détours de votre sensibilité.
Vous avancez, toujours, vers votre correspondance, mais la voie musicale est tracée dans votre esprit.
Vous tenez mentalement la note.  Vous poursuivez le concerto à et pour vous seul.

Le décor bétonné s’efface pour s’emplir de notes.
Vous ne voyez pas le musicien, mais son concert vous poursuit.
Il vous le donne, vous le prenez.

Et la magie vous accompagne jusqu’à la fin de votre trajet.
Il faut revenir à l’air frais, sortir de ce tunnel, pour que le charme tombe avec la dernière note.

Son bel écho s’achève.

C’est fini.