365 Nuances de 2019 – #134 – « Une vie en 45 minutes »

Un billet, court, chaque jour.

J’étais très en avance pour mon train.  Ce qui n’est pas désagréable.
Rien ne presse.
Musarder, zoner.

Gare de Limoges.  Une des plus belles gares de France.  Un jour férié.
Il n’y que l’échoppe du marchand de journaux qui soit ouverte.  Elle fait également office de cafétéria.
Puisqu’il n’y a rien d’autre, avec le guichet SNCF, pour mettre un peu d’animation, de vie dans cette gare.

J’attends tranquillement au soleil que l’heure se pointe.  Assise sur le renflement du mur.
Un café en main.
« Paisible »

Et puis, il est venu devant moi.
« Bonjour !  Vous n’auriez pas une cigarette ? »
Ma réponse négative aurait dû l’éloigner, mais je devais avoir une bonne tête de confidente puisqu’il est resté.

Il s’est présenté.
« Il », porte le nom en double prénom d’un grand acteur des années cinquante en noir et blanc.
Il ne m’a pas demandé mon nom.

Pas égoïste, je lui propose d’aller se chercher un café, à défaut de clope.  Il hésite ; pas habituel ce genre de geste.
Je lui donne les sous.  Il y va.  Et revient.
Il ne s’assied pas.  Il sirote.  C’est chaud.

Il entame la conversation en me demandant d’où je viens ; « Paris ».
« Ah, mais je connais bien Paris.  J’y ai habité. À Chantilly aussi.

Et comme une bouteille dégoupillée, il me raconte sa vie.
Une vie, la sienne, en quarante-cinq minutes et un café.

Il est à la rue, et son récit m’explique pourquoi.  Une longue série de pas de chance.
Il est sous tutelle.
Il va prendre ses repas prépayés dans un centre social.
Il a deux filles qu’il ne voit plus.
Son père battait sa mère le jour de l’arrivée des Allocations familiales.

Son copain d’infortune est mort sous ses yeux, dans ses bras, en décembre, juste avant Noël, dans leur chambrée, d’une embolie pulmonaire.
Il voulait être incinéré.
Il n’a pas su quoi faire des cendres.
Son tuteur a fait changer le matelas.

Ses paroles passent de lui à moi qui reste silencieuse.  Il n’attendait pas de commentaire.
Pas triste.  Pas gai.  Résigné.
Il m’a semblé qu’il ne voulait que poser tout ça, là.
À une oreille neutre, sans impatience.

Je crois qu’il était content du café.
Le train fut annoncé.
Et je lui ai dit au revoir en lui serrant la main.

J’ai emmené ses paroles un petit moment avec moi.
J’étais un peu moins légère et lui sans doute un peu moins lourd.

J’étais très en avance pour mon train.
Je sais maintenant pourquoi.

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