365 Nuances de 2019 – #136 – «Les maisons-fantômes»

Un billet, court, chaque jour.

C’est peut-être ainsi que sont nées les cités perdues.

Un jour, des hommes, des femmes libres ont décidé qu’ils trouveraient mieux ailleurs.
Un jour, des hommes, des femmes contraints n’ont pas eu d’autre choix que de s’exiler ailleurs.

Alors, ils ont pris leurs affaires, sûrement quelques souvenirs sous les bras, histoire de recréer une demeure.  Ailleurs.
Ils ont laissé là, vidés, quelques murs vieux de plusieurs centaines d’années.

Au départ, la maison n’a pas eu le choix.  Elle n’y croyait pas.
Elle ne croyait pas à ce silence soudain.

Et puis, autour d’elle, d’autres logis se sont vidés.
À un rythme irrégulier.  Mais toujours avec la même irréversibilité.
Alors, elle, comme le feront les autres, s’est recroquevillée dans son silence et son abandon.

Elle a essayé de tenir son rang, de rester bien digne, propre, soignée.
Son toit bien peigné.  Ses volets soigneusement maquillés.  Sa façade bien fardée.

On ne sait jamais, quelqu’un pourrait revenir ?  Un retour.
On ne sait jamais, je pourrais séduire à nouveau ?  Un coup de foudre.

Cela n’est pas venu.  Alors, elle s’est laissé aller.
Comme une vieille fille résignée.  Une maîtresse abandonnée.

D’autres spécimens se sont intéressés à elles et à ses consœurs : les herbes folles, les lierres, les araignées, les loirs, les oiseaux de nuit.
Ils se sont attachés à elle.  Ils ont pris racine, tissé leur toile, creusé leurs galeries, bâti leur nichoir.

La pluie a méthodiquement délavé sa parure.
Stagnant de-ci, de-là.  Creusant quelques rides profondes, imbibant le moindre tenon.

Le vent s’est joint au désastre, soufflant sous les tuiles, déchaussant les cheminées.

La vieille fille a la charpente robuste.
Elle a eu des bâtisseurs consciencieux, habiles.  Ils ont soigneusement choisi et posé chaque pierre, chaque poutre.
Elle est d’une solide constitution, elle veut tenir, elle peut résister.

La vieille fille voit bien que récemment des maisons plus jeunes se sont dressées au milieu d’elle et de ses consœurs.
Elles sont blanches, presque immaculées, sans tâches ni ridules.

Mais elles sont seules au milieu de leur jardin nu.
Elles sont neutres parce que sans histoire.  Sans généalogie.  Presque sans âme.
Elles abritent, elles logent.

Alors, maison-fantôme au milieu des autres maisons-fantômes, elle conserve un léger espoir.
Elle maintient de toutes ses dernières forces ses beaux atours. Elle dissipe son charme à tous les regards, elle bataille avec panache contre ses jeunes adversaires sans classe.

Elle refuse de s’effondrer.
Elle fait des rêves.

Un prince, une famille, des amoureux ?

Avec une clé.
Faire mentir la loi des cité perdues.

 

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