365 Nuances de 2019 – #320 – «Une vie, des hommes»

Un billet, court, chaque jour.

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Dans son roman remarquable : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon », d’une lecture fluide, d’un style limpide, Jean-Paul Dubois narre la vie de Paul Hansen.

Paul Hansen purge, dans une prison québécoise, une peine de deux ans pour avoir agressé violemment, le Président du syndicat de Copropriétaires d’une vaste résidence bourgeoise et cossue de Montréal.
Français de naissance, Danois de sang, Canadien d’adoption, Paul Hansen a quitté la route d’une vie sans la moindre embardée, pour un coup porté au plus intime de ses valeurs : exister, ne pas être un fantôme servile.

« Une vie, des hommes »
À chaque homme son histoire.
Chaque homme, pivot de l’histoire d’autres hommes.

Le roman parle de l’altruisme.

Pas de l’altruisme de salon, pas de l’altruisme des discours, ni même de celui des Commandements, il parle de cette capacité que chacun pourrait avoir, à imaginer, ne serait-ce qu’un instant, à prendre conscience, à minima, que toutes les créatures qui l’entourent ont une histoire propre, qui construit un rapport au monde unique et qui suppose des insupportables intimes, des limites à ne pas franchir, des blessures à ne pas réouvrir.

Ce n’est pas par hasard que le roman débute sur une naissance, sur la naissance de Paul Hansen.
Dès le début, le romancier pose la question de savoir en quoi, les conditions dans lesquelles un enfant a été conçu, impriment dans sa vie future, comme une marque indélébile, comme un trait d’union entre deux destins, comme une réponse aux non-dits de cette procréation.

Le geste criminel de Paul Hansen en est-il vraiment un ?
Plus exactement, ce geste est-il volontaire, conscient ou est-il une réponse avec effet retard, à l’absurde du couple que formaient ses parents.  Un couple que tout opposait, et qui, faute d’avoir résolu cet absurde par lui-même, l’a laissé s’imprimer dans l’inconscient de leur fils, pour, sous l’étincelle d’une insurmontable humiliation, d’une frustration sous pression, s’exprimer dans la violence.

En creux, le roman soumet à notre réflexion, un des éléments concomitants de l’altruisme, du souci des autres, de la conscience que nous pouvons avoir de leurs souffrances semblables aux nôtres : la responsabilité.

La responsabilité de nos mots, de nos actes, de nos non-dits, de nos mensonges et de la vie que nous transmettons, qui n’est pas que biologique, mais bien plus profonde, plus atavique, plus anthropologique.
En procréant, en donnant la vie, en mettant au monde, nous inscrivons des histoires intimes anciennes, dans des histoires intimes à vivre.

365 Nuances de 2019 – #319 – «Entretiens de Royaumont»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Ce vendredi et ce samedi ont vu s’épanouir la XVIème édition des Entretiens de Royaumont.
Ces Entretiens sont à la fois un lieu et un moment.

– Un lieu
L’Abbaye de Royaumont.
L’Abbaye fut fondée par Saint-Louis au bénéfice des Moines Cisterciens et achevée en 1235.
Le Roi aimait ce lieu où il passa de longs séjours.
Il prenait place à côté de l’abbé, mais ne cherchait point à occuper une situation privilégiée.  Il servait les moines à table, demandait à leur laver les pieds dans le cloître selon une habitude et soignait les moines malades.

Aujourd’hui, l’Abbaye, avec une Fondation, se consacre aux Arts de la Musique et de la Danse et accueille chaque année, les Entretiens fondés et animés par Jérôme Chartier.

L’esprit monial, encore très présent, se met au service, protège les échanges : une sorte de concile civil sur les enjeux contemporains.

– Un moment :
Un moment où le temps ralentit, s’arrête presque.
Deux journées consacrées à la pensée sur un thème précis, décliné dans différents registres et partagé par des invités de tous bords.
Le passé religieux de cet écrin, où les portables ne passent pas, fournit certainement un terrain favorable à la réflexion.
La beauté du lieu favorise un état d’esprit ouvert à l’art de la parole, au bel esprit, à l’échange, à l’ouverture à l’autre.
Chaque participant se met en devoir d’exprimer son expérience, ses convictions, sans frein, sans jugement, avec juste ce qu’il faut de relance et de contradiction pour permettre un débat vivant mais serein et respectueux.

En 2016, le thème fut « Croyant et Citoyen ».
Toutes les Fois, toutes les convictions, tous les vécus, toutes les spécificités nationales de l’expression religieuse : dans la sphère publique, en entreprise, dans l’enseignement, dans les Associations, étaient représentées pour donner à comprendre les enjeux, les spécificités, les solutions, les vertus, les excès.

Cette année, 2019, le thème fut « Le Capitalisme peut-il être responsable ? »
Encore une fois, le sujet a été exploré dans tous ses aspects, jouant sur la diversité des orateurs, autant par leur profil que par leurs origines et leurs sensibilités politiques.
C’est une expérience rare de voir autour d’une table, des personnalités aussi diverses que des grands dirigeants, des syndicalistes, des Hommes de foi, des Ministres, des hommes et des femmes engagés dans le renouveau de la notion de capitalisme.

Les entretiens de Royaumont combattent la posture idéologique pour favoriser la réflexion de fonds.

Il est impressionnant de réaliser combien les énergies intellectuelles ont pris la mesure des urgences du monde autant sur le plan social qu’environnemental.
Il est impressionnant de voir comment l’ensemble des acteurs se mobilise pour contrer les tentations de retour en arrière, les abus financiers, commerciaux, technologiques en insufflant de l’éthique, de la vitalité, de la créativité à leurs pratiques, en redonnant sa valeur à la responsabilité individuelle pour plus d’humanité.

Le capitalisme, au moins le capitalisme européen, prend le chemin de redevenir responsable, il semble vouloir replacer l’Homme au cœur de ses préoccupations.
Cette édition des Entretiens montre avec éclat, ce que l’Humanisme judéo-chrétien, fondement de l’Europe, donne comme force, comme options à opposer, pour contrer les  capitalismes atlantiques et asiatiques sauvages et débridés.

Les Entretiens, comme toute forme de débat, où le politiquement correct qui ferme les espaces d’expression est banni, permet d’occuper le terrain des idées avant celui de l’action.

La question qui reste en suspens est celle de savoir si, face à l’ampleur des enjeux, solidaires et environnementaux par exemple, les transformations iront assez vite.

365 Nuances de 2019 – #318 – «Billet doux»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Pour son anniversaire, aujourd’hui, Marie m’a commandé un billet.
Mais pas n’importe quel billet.

« Tu ne veux pas m’écrire un petit billet doux comme tu en as le secret ? »

Un billet doux.
Pour faire plaisir.
En guise de bougies à souffler, des mots à lire.
En guise de cadeau, des mots bien emballés.

Donc, aujourd’hui, ce sera, sur commande, un billet court. Et doux.

C’est cocasse comme caprice parce que la première idée qui m’est venue à la lecture de l’expression, c’est celle du nom donné à un parfum : « Billet Doux » de Fragonard.

Commencer un billet doux par l’évocation d’un parfum, cela devrait faire l’affaire.  D’autant qu’après des recherches, j’ai noté que la marque précise les vertus de l’élixir grassois :
– « une eau de parfum qui rend hommage aux plus belles fleurs de la Riviera : œillet du poète, pivoine et fleur de frangipanier associés à la bergamote, le citron et la mandarine sur un fond de cèdre et de vanille… »

Là, avec ça, je pense que je devrais faire mouche.

Mais ce serait dommage de risquer de décevoir, en quantité autant qu’en qualité, une cliente difficile.

Alors, je vais quitter la métaphore.
Pour revenir à Marie.

Dont le prénom, rime avec ce qui lui va le mieux : énergie.
Un rappel de : bergamote, citron et mandarine ; que d’agrumes, que de vitamines.
De l’énergie, Marie en a à revendre.
Plein d’enfants, un mari, un métier d’avocate et surtout, surtout, des kilomètres, des kilomètres de course à pied.

Sans que le sourire, jamais, ne la quitte !

Oh ! Marie, tu le savais !
Que tu as bien fait de me commander ce billet.

365 Nuances de 2019 – #317 – «Zéro Euro»

Un billet, court, chaque jour.

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Aujourd’hui, jeudi 28 novembre, tout Américain qui se respecte, célèbrera la célèbre fête de «  Thanksgiving ».
Dans la tradition des origines, ce jour d’action de grâce jour est censé se vivre sans nourritures ni boissons abondantes comme c’est aujourd’hui la coutume, mais plutôt comme un jour de prières et de jeûne.

Comment en est-on passé des prières et du jeûne à la débauche de consommation ?
Comment en est-on arrivé à des journées entières, des vendredis complets, des « Black Friday », de culte de l’intempérance.

Aujourd’hui, on vous prie, on vous conjure de consommer.
Tout pousse à se ruer dans les temples, les cathédrales de la consommation.

Acheter, acheter et encore acheter.
Accumuler, collectionner, des trucs et des bidules.
Allons-y !

« Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et des pelles à gâteau!
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres
Un avion pour deux et nous serons heureux ! »

C’est Boris Vian qui a écrit, en 1955, cette « Complainte du Progrès », sentant bien, hélas, la pente sur laquelle s’engageait la société.

Acheter, acheter et encore acheter.
Consommer, consommer et encore consommer.

Et remplir des décharges entières.
Peu de temps après.

Mais l’antidote est là, le goupillon pour repousser le diable du commerce :
– le  dieu « Zéro Euro ».
Un petit Esprit qui vous pousse, du fond de votre conscience, à ne pas verser un liard, un centime à cette messe noire là.

365 Nuances de 2019 – #316 – «Croiser le fer !»

Un billet, court, chaque jour.

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C’est amusant de déambuler sur le pavé aux premières lueurs des matins d’automne.
On y voit toutes les débauches, des déballages, toutes les sortes d’incongruités domestiques.

Un rien, un rien de rien, donne une idée baroque, une lubie rêveuse, une pause excentrique.

Ainsi, ce matin, j’ai pu croiser le fer.
À repasser.

À rêvasser autour de l’objet, posé là, comme un arrêt sur image, le pantalon, négligemment étalé dessus, encore froissé, en attente d’un progrès, d’une transformation, je me suis demandé si, dans une réminiscence de vie douillette, dans une maison, un appartement bien à l’abri des malheurs du monde, un sans-domicile ne se serait pas essayé à reproduire, à mimer, ne serait-ce que l’espace d’un instant, recollant l’objet à l’idée de ces regrettées contingences domestiques, le geste banal de saisir un fer et de repasser.

Cette table, jetée avec indifférence, certainement remplacée par une autre, plus propre, plus moderne, plus neuve, a dû lui attirer l’œil, invoquer, dans un flash, le souvenir d’une vie d’avant, où il y avait toutes ces petites tracasseries à accomplir pour être une personne propre sur elle.

Combien, dans sa vie d’avant, il a dû pester contre cette corvée.
Combien il donnerait, pour, de cette vie d’avant, retrouver cette corvée.

C’était une simple digression, une simple échappée à partir d’un rien, d’un objet de rien.
Une carte postale involontaire sur la vie des autres.
Les autres qu’on voit, et tous ceux qu’on ne voit pas.
Qu’on ne voit plus.