365 Nuances de 2019 – #326 – «James Book»

Un billet, court, chaque jour.

Version 2

Après coup, son geste, son mouvement m’a fait marrer.

L’homme en question, assez élégant de sa personne, en entrant dans la rame, pas tout seul, avec ses deux mètres de haut, faisait figure de garde du corps, de dur à cuire, de malabar.

Bref, du genre à qui il faut causer meilleur.
Certainement une personne à laquelle il faut s’adresser avec quelques égards.

Il s’est installé contre l’accordéon du métro.
En prenant son temps, histoire de s’assurer une certaine stabilité dans l’avenir, au moins celui du trajet.

Franchement, sa tête foutait la trouille à t’envoyer un «ferme ta gueule» de Général cinq étoiles.
Pour parler franc, il n’avait pas, de prime abord, un physique facile, un naturel engageant à la conversation.

Les gants de cuir noir, pour ne laisser aucune trace ni empreinte en se livrant à ses basses besognes, ajoutait à son aura criminelle.

Il y avait une gosse bosse dans la poche de son trois-quarts marine très chic.
Tout à coup, il y a mis la main pour en extraire le truc.
Pour le sortir, il s’y est pris d’un geste rapide, souple et parabolique.

L’idée m’a traversé, une fraction de seconde, qu’il allait sortir un flingue, un refroidisseur.

Mais en fait de morlingue, il a sorti un bouquin.
Ma potentielle crise cardiaque a été déçue.

Pas longtemps, car le lascar a pris la pose.
Une pause dont il ne m’a pas fallu longtemps pour identifier la ressemblance avec un célèbre pourfendeur en smoking, amateur de vodka-martini, « shaked, not stirred ».

Un très mâle agent secret qui navigue « par les océans et les bibliothèques »*,  qui navigue, droit comme un i, impassible comme le spectre, dans la ville et dans le métro.

Un lecteur assassin de « Moby Dick ».

J’ai nommé ici : « James Book ».

* Herman Melville, « Moby Dick »

365 Nuances de 2019 – #325 – «Coup de Froid»

Un billet, court, chaque jour.

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2° ?
3° ?
Peut-être 4° ?
Coup de froid : sûrement.

L’air saisi le visage.  Il réveille d’un coup.
L’air entre dans les poumons comme un courant d’air agite une porte, s’engouffre dans une pièce et chamboule tout sur son passage.

Les globules s’affolent.
La fine peau des joue picote.

Il faut se désengourdir vite.
Le froid est insistant, il ne vous égarera pas en chemin.
Il faut le semer.

Se lancer sur la trace comme on se jette à l’eau.
Inutile de tergiverser ; ici, pas le temps, comme pour un bain, de tremper l’orteil pour informer le corps de ce qui va suivre.

Le corps le sait d’emblée.

Alors, on lâche les hésitations, on les laisse derrière soi.  Là, sur le pas de la porte.
S’élancer, s’y mettre, se donner de la peine et puis de l’envie.

Et aller tailler dans la brume, comme on coupe, on prend, on dévore une part de bonheur.

 

 

 

365 Nuances de 2019 – #324 – «Adieu au Sahel»

Un billet, court, chaque jour.

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« natio » : naître en latin.
Naître de quelque chose, naître d’un groupe homogène, dans les caractéristiques desquelles un individu a plaisir, fierté à se reconnaître.

« natio » a donné Nation.

Une Nation est une lignée, une origine, une force complémentaire pour qu’un individu, en plus de posséder une identité unique, singulière, se sente en filiation avec une communauté de semblables, comme appartenant à un tout solidaire, à un ensemble riche de valeurs communes, partagées.
Un individu, une partie d’un tout, sans lequel le tout ne serait rien.

Treize soldats, treize hommes, ont eu la force de sacrifier la petite somme humaine qu’ils représentaient au bénéfice d’un tout, une Nation, la leur, la France et au bénéfice de la communauté des peuples du Sahel, d’autres Nations, celles d’autres frères humains.

Nous avons la chance de vivre en France.
Pays où demeure encore bien vivace, pour nombre de ses Citoyens, le sentiment d’appartenir à une Nation.

Même sans connaître ces treize hommes, ces treize soldats, même sans savoir ce qu’est une guerre, ni même ce que c’est de combattre, chacun de ceux qui comprennent ce que faire partie d’une communauté solidaire signifie, a d’importance, peut se sentir touché par leur mort.

Le tout, la Nation, souffre, lorsque l’un des siens, l’un de ses membres est attaqué, assassiné.

Que ressentent ces autres frères humains ?  Ceux du Sahel ?
Sentent-ils la valeur de ce sacrifice et la valeur du sacrifice de leurs familles ?
Probablement rien.
Nos treize soldats ne leur sont rien.
Leur mort ne leur retranche rien.

Alors, dans cette anesthésie des sentiments humain, dans ce mépris de la vie donnée, il est peut-être temps de laisser ces autres Nations se blesser seules et elles-mêmes ou se ressouder seules et par elles-mêmes.
De les laisser assumer la guérison de toutes leurs parties malades et d’œuvrer courageusement à reconstruire, voire à déjà construire, un tout qui leur ressemble.

Il est peut-être temps de dire adieu au Sahel.

365 Nuances de 2019 – #323 – «Comme dans une œuvre peinte»

Un billet, court, chaque jour.

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Les brumes automnales laissent les premières lueurs du soleil s’étirer dans l’horizon glacé.
Quelque part près de l’Oise, se dessinent avec le jour, les lignes au crayon d’un jardin dépouillé de ses attraits par l’insensible saison.
Tout bruit s’éloigne à pas feutrés tant il se monterait importun dans ce décor figé comme dans une œuvre peinte.

Je suis allée chercher quelques vers appropriés chez Stéphane Mallarmé.

« Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
– Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon. »

Pour commencer la journée sous le signe de l’enchantement, de la poésie et ainsi, de la gratitude.

365 Nuances de 2019 – #322 – «La Chanson de Roland»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Le 18 novembre, devant trois dirigeants de « l’Istituto para el Dialogo Interreligioso de la Argentina », représenté par trois de ses dirigeants : le Père Guillermo Marco, le responsable musulman Omar Abboud et le rabbin Daniel Goldman, le Pape François prononçait les mots suivants :

« Il est important que nous démontrions que nous croyants sommes un facteur de paix pour les sociétés humaines et que nous puissions ainsi répondre à ceux qui nous accusent injustement de fomenter la haine et d’être la cause de la violence. Dans le monde incertain d’aujourd’hui, le dialogue entre les religions n’est pas un signe de faiblesse. Il trouve sa propre raison d’être [en français dans le texte] dans le dialogue de Dieu avec l’humanité. Il s’agit de changer les attitudes historiques. Une scène de la Chanson de Roland me revient comme un symbole, lorsque les chrétiens vainquirent les musulmans et les alignèrent devant le font baptismal, un [chrétien] tenant une épée. Et les musulmans avaient à choisir entre le baptême et l’épée. C’est ce que les chrétiens firent. C’est une mentalité qu’on ne peut plus accepter aujourd’hui ni comprendre et qui ne fonctionne plus. »

J’espère que le Pape François, en se servant d’un héros de l’Histoire de France, de celui qui a mené le combat contre des envahisseurs sanguinaires, pensait aux vingt-et-un chrétiens coptes égyptiens égorgés en 2015 sur une plage en Lybie ou au Père Jacques Hamel, égorgé dans son église en 2016.

L’Histoire situe la Bataille de Roncevaux en 778.
A cette date, le Judaïsme comptait déjà plus de 3 800 ans de sagesse.
A cette date, le Christianisme comptait presque 778 ans de réflexion.
A cette date, le Mahométisme en était à un peu plus de 100 ans de construction.

Avec, aujourd’hui, près de 2019 ans d’évolution spirituelle, de Concile en Concile, la foi Chrétienne n’a cessé de se penser, de se remettre en question, d’interroger sa doctrine et sa Tradition, de réviser, d’amender, de réformer son rapport au monde, au temporel, au contemporain.
La foi Chrétienne, de Saint-Paul au Père Hamel, a eu son lot de martyrs.  L’actualité, de l’Orient à l’Occident, se charge d’en augmenter le nombre chaque jour.

Aujourd’hui, la foi Chrétienne, pourtant malmenée de toute part, à commencer par de telles usurpations de l’Histoire prononcées par ceux-là même qui ont reçu pour mission de la défendre, a retrouvé son sens et sa mission première :
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ».
La foi chrétienne a su faire sienne, le restant du commandement du Lévithique :
« Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. »
Aujourd’hui, la foi Chrétienne, regarde avec fierté, la part de son passé et nombre de ses Saints qui ont apporté au monde défrichement et aménagement des territoires, médecine et santé, instruction et éducation, pensée philosophique et démocratie.

Pointer du doigt Roland à Roncevaux, revient à reprocher aux Hébreux d’avoir engendré Abraham et Moïse, à la langue Grecque d’avoir permis de diffuser la Bible, à Rome d’avoir légué son organisation politique au monde, aux Américains d’avoir débarqué en Normandie.
Pointer du doigt Roland à Roncevaux, s’est se mettre en posture de Juda ou de répéter la trahison de Pierre avant que le coq n’ait chanté trois fois.

Il est à espérer qu’au moment où il a prononcé ses mots :
– « Une scène de la Chanson de Roland me revient comme un symbole, lorsque les chrétiens vainquirent les musulmans et les alignèrent devant le font baptismal, un [chrétien] tenant une épée. Et les musulmans avaient à choisir entre le baptême et l’épée. », le Pape François ait eu une pensée émue pour les Moines de Tibhirine, les victimes du 11 septembre 2001, pour les morts du Bataclan, pour les vingt-et-un chrétiens coptes égyptiens égorgés sur une plage en Lybie ou le Père Jacques Hamel, égorgé dans son église.

Eux, n’ont même pas eu ce choix-là.