365 Nuances de 2019 – #362 – «Shabbat Shalom»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Il y a les grandes théories, les grands discours et puis il y a les gens sans gloire, le quotidien sans gloire ; la vie samaritaine tout court.

Il n’y a pas de hasard, ni de fatalité.  Il y a bien plus certainement une mécanique invisible, de petits rouages, des bons et des moins bons, dans lesquels chacun insère ses propres petits rouages, consciemment ou inconsciemment, et qui vous amène, par crantage à un lieu L, à un point P, à un instant I.

C’est en deux phrases comme celles-là que pourrait se résumer la petite aubaine de ce matin.
Mais vous savez bien que je vais vous en conter plus.

Après ma séance de course à pied, je me récompense d’un petit café tranquille au bistrot du coin qui jouxte une syna.
Une synagogue pour les non-initiés.

Je sors de cette parenthèse pour me porter de mon pas tranquille vers la maison quand j’observe un Monsieur qui semble hésiter sur un obstacle, sous le porche d’un immeuble ; en arrêt devant un digicode.

J’ai su immédiatement ce dont il s’agissait.
Nous sommes samedi, c’est Shabbat, le Monsieur en question ne peut pas toucher à l’électricité, ne peut pas composer son code.

Alors, enjouée, je lui propose de le faire pour lui.
Là, il a été d’abord étonné puis médusé.
Mais il m’a répondu que son problème n’était pas là, mais en face, à la syna.

Il s’explique.
Le Rabbin et quelques fidèles, coincés par les mêmes rituels de Shabbat, ne peuvent pas y entrer.
Ils sont coincés dehors.

Alors, toujours enjouée, je lui propose de faire demi-tour et d’aller faire le code de la syna.
Il a répondu que ce serait bien et que cela rendrait service.
Il était toujours très étonné et toujours très médusé.

Mais ceux qui ont été encore plus étonnés, encore plus médusés, ce sont les ouailles devant la porte et surtout, surtout, le Rabbin avec une généreuse et longue barbe poivre et sel.
Lui, il a carrément eu un bug.
Une goy, en cheveux, en tenue de running moulante, qui arrive à grands pas et lance :
– « Il paraît que vous avez besoin de moi pour faire le code !? »

Ce sont les ouailles qui se sont mis sur play et l’ont rattrapé.
– « Mais oui, mais oui.  Allez-y ! »

Nécessité fait loi.
Alors, le Rabbin a fait un pas de côté, sans me regarder, sans trop s’approcher et m’a chuchoté le code que j’ai pianoté avec soin.

Je me suis esquivée aussi vite que j’ai débarqué en lançant quand même un leste et joyeux :
– « Shabbat Shalom ! »

C’est la fin de cette historiette sans grande gloire, sans tambour ni trompette, sinon celle de s’être mis à la place de l’autre, d’avoir suffisamment de culture de l’autre et ainsi de pouvoir lui apporter l’aide qui lui correspond.

Pour le hasard, j’aurais couru un kilomètre de plus ou de moins, j’aurais rêvassé cinq minutes de plus ou cinq minutes de moins au-dessus de mon espresso, je ne me serais pas intéressée depuis longtemps au contenu et aux rituels de la Foi des autres, que j’aurais manqué ce lieu L, ce point P, cet instant I.
Je serais passée à côté de ce moment, sans même imaginer qu’il puisse être cet excellent moment.

Ne serait-ce que ces petites secondes à considérer la tête étonnée et médusée du Rabbin avec une généreuse et longue barbe poivre et sel !

Il me reste maintenant à trouver un Curé qui a perdu ses clefs ou un Imam aphone !!!

– « Shabbat Shalom ! »

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