C-Ma Chronique – #4 – « Étude d’un Cas Confiné »

On ne peut, à soi seul, décréter sa morale comme morale universelle.
Aller au-delà de l’apparente vertu ?
Certains poussent l’indécence à faire la publicité de leurs actions comme l’exemple, la vitrine d’une personnalité, forcément irréprochable, mais qui, en creusant un peu, prêtent à redire.
Ici, pour ce récit, s’il peut y avoir du mérite à courir un marathon dans son parking, pour bien montrer qu’on est un parfait confiné, il n’y en a aucun à se faire admirer, privilégié en terrasse autour d’une côte de bœuf, quand, ailleurs, des millions d’autres confinés sont et seront voués à la plus sévères des famines.
L’indécence abroge alors toutes les vertus supposées et ainsi, toute légitimité.

Sans titre

« Pauvre fille »
C’est ainsi que le marathonien du confinement a clos l’affaire.  Quelle belle erreur !
Voici une histoire que j’amorce par sa chute.  La médiocrité de cette sortie vous conduira, au fil de ce texte, vers la médiocrité de son auteur.

Chapitre 1 : la mèche lente

Monsieur est un coureur à pied qui se pavane dans un groupe.  Il est toujours au top.  Il raconte à qui veut, ses exploits, ses blessures.  Il donne aussi des conseils.
Ah, ses conseils !  Des leçons, plutôt !
Peu importe votre science et votre ancienneté dans le métier ; Monsieur n’aura jamais tort.  Il sait déjà tout et mieux que tous.

Avec le confinement, point de collègues de bureau, point d’auditoire.  Il aurait pu lui manquer une scène pour vanter ses exploits.
Qu’à cela ne tienne.  Il lui est resté les réseaux sociaux.

Une vertu, meilleure, évidemment que celle des autres.
Monsieur respecte scrupuleusement le confinement et affiche, photographies à l’appui, ses côtes de bœuf, au soleil, en terrasse, et ses prouesses pâtissières.
Personne ne peut mieux que lui.

Il attend les « like », les applaudissements virtuels.
Son public ne lui fait pas défaut et le porte aux nues.

Encensement collectif de Monsieur.
On le trouve bien génial, épicurien, et bien moral, normal, d’afficher sa chance de confiné privilégié et bien nourri, quand, de par le monde – Inde, Nigéria -, par exemple, des millions crèvent de faim.
Personne n’ose lui en faire la remarque, ne prend le risque d’ébrécher son arrogance.

Lui, ne court pas dehors.  Le bon petit.
Respect des consignes gouvernementales oblige.  Il fait du vélo sur sa terrasse.

Non content de s’afficher le plus vertueux, il conspue ceux qui ne rejoignent pas ses dogmes, et vont, courir, seul, sans toucher personne que le printemps et les brins d’herbe.

Dans le « Hussard sur le Toit », Monsieur aurait été le manant dénonçant, par ses cris à la foule, Angelo se désaltérant à la fontaine.  Les coureurs à pied de plein air sont devenus ses « Angelo », les empoisonneurs à dénoncer.

On peut courir sans déroger aux consignes.
Une heure, dans un rayon d’un kilomètre.

Monsieur pourrait condescendre que les autres sauraient s’arranger des règles en les mâtinant de leur bon sens, capables qu’ils seraient d’user de leur liberté tout en faisant montre d’un sens aigu de leurs responsabilités.
Mais cela ne lui suffit pas, il faut qu’il édicte sa loi en plus des Lois et que les autres s’y rangent.

Sur les groupes de conversation, notre héros aux mille vertus s’indigne, gourmande méchamment les séditieux, se pose en « père la vertu » mais, voyant son peu de réussite, s’extrait de son trône.
– « Je ne peux pas cautionner cela » qui pourrait se traduire plutôt par :
– « personne ne se soumet à mon autorité morale, personne ne se range à ma loi ; je vais aller sévir ailleurs et trouver un meilleur public pour mes vertus. ».

Incapable d’être vraiment chef par lui-même, outré par ces manifestations d’indépendance, d’optimisme et de cette capacité à prendre de la distance avec la parole officielle, il excommunie ses amis d’hier.
Fi du bon sens, de la capacité des autres à réfléchir et à se discipliner par eux-mêmes.
Si ce n’est pas sa loi, alors vous avez tort.

Il ne se refait pas.
Il a besoin d’un exploit.  Il le trouve : courir un marathon dans son parking.

Quelles sont les vertus prophylactiques de la course à pied dans les parties communes de son immeuble ?
Quand on sait que les gouttelettes de sueur se répandent sur toutes les surfaces et survivent entre trois et cinq jours sur l’acier, cinq sur le verre, deux à six jours sur les plastiques.
Ces arguments ne sont malheureusement pas ceux que Monsieur a décrétés.  Il sait mieux, il fait mieux que tous et inverse la logique sanitaire à son profit

– « Je cours 42,195 le jour » ; « je cours 42,195 la nuit » ; « je n’ai croisé personne ».

Là encore, il se glorifie sur les réseaux et tous applaudissent.
– « Bravo, le messie de la foulée en copropriété ! »
L’édile se comporte en son confinement avec la même duperie qu’en temps ordinaire.  Son comportement en la matière éclaire son comportement par ailleurs.  Le voile se déchire sur la réalité du personnage.

Tout ce qui paraissait jusque-là anodin change d’adjectif.

Quand il donne rendez-vous pour courir tôt le matin, vous savez qu’il triche, qu’il prend le temps de s’échauffer avant, pour être certain d’être plus rapidement affuté que les autres et de pouvoir les « baser », leur montrer qu’il est le meilleur.

Sa voix, qu’auparavant on trouvait sans défaut, prend la sournoise tonalité du mielleux, du fausset, du patelin, de l’hypocrite.
Il veut toujours avoir raison, le dernier mot.  S’il n’est pas certain de trouver face à lui, un public en émoi devant sa personne, son aura et sa verve, il s’éclipsera pour se préserver de ces païens.

Ce genre de personnages, nous les avons finalement croisés, nous les croisons et les croiserons tout au long de nos existences.
La Bruyère les évoque dans « Les Caractères » :
– « Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent. »
Nous, spectateurs ordinaires, les regardons répandre leur fiel, leur médisance, leur miellerie.

C’est ce genre-là, avec lequel nous avons partagé les bancs d’école, qui, ondulant d’une fallacieuse bonhomie, s’approchait du professeur pour mettre en avant leurs œuvres, pour médire ou dénoncer un petit camarade.

C’est ce genre-là qui, dans la rue, conspue et dénonce ceux qui, inciviques suprêmes, oublient de ramasser les déjections de leur roquet.  Il chemine dans la ville, calife à la place du calife, garde-champêtre auto-proclamé, ajoutant sa hargne aux lois.

C’est ce genre-là qui minaude auprès du grand patron pour montrer qu’il fait ses heures voire plus, qui ne le contredit jamais ou qui : « pardon de me le permettre, ce que vous dites est très judicieux, mais il me semble que … » et place l’idée ou la remarque piquée aux collègues.

C’est ce genre-là qui, sur les réseaux sociaux, montre comme il est bon dirigeant, publie ce qui va dans le sens du vent sans rien inventer ni concevoir par lui-même, minaude que, malgré les grèves, il sera bien à l’heure à vélo.

C’est ce genre-là qui, à votre plus grande surprise, grossit les rangs politiques.  Il s’y égaye à son aise, aux côtés de phénomènes tout aussi retors, qui louvoient, godillent et se recyclent au gré des courants et des têtes de file.

C’est ce genre-là qui a parsemé l’histoire et, souvent, ses versants les moins glorieux.  Il y a, en eux, un peu des Charles-Hubert et Julie Poissonnard, les crémiers de l’Occupation de Jean Dutourd dans « Au Bon Beurre ».

Ils ne pensent pas au bien, ils ne pensent pas aux autres, ils ne pensent pas « honneur », ils pensent toujours et d’abord aux avantages qu’ils pourront tirer d’une situation tragique où les repères sont brouillés.
Ils suivent une tendance, profitent des faiblesses de leurs congénères, s’inféodent à l’autorité du moment et à l’autorité d’après, pourvu qu’ils y trouvent le moyen de se mettre en avant et d’en tirer profit.

Ce n’est pas sans un certain écœurement, une certaine pitié, que nous les voyons débaucher leur art en particulier auprès des chefs.
Dans notre simplicité, notre franchise, nous observons le jeu auquel se font prendre ceux qui les laissent tisser leur toile d’influence et les illusionner.
– « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »
Ils font mal à ceux qui observent leur flagornerie d’un œil lucide, mais causent encore bien plus de tort à l’image de ceux qui les écoutent, leur prêtent foi, crédit et droit de cité.
C’est là un grand mystère.
Comment, ceux qui nous dirigent, en entreprises et autres sphères, peuvent se laisser ainsi berner.

Chapitre 2 : la charge explosive

Pour en revenir à l’histoire et au « Monsieur-Vertu » qui s’offusquait, dans son cercle d’influence, que certains puissent mettre en doute sa parole de pharisien.
– « Je ne peux pas cautionner cela » vaut sentence.
C’est l’excommunication.

Finalement, le jour s’est fait et la vraie nature du personnage a émergé.  Alors, œil pour œil, réseau pour réseau, il ne restait qu’à placer, au bout de cette mèche lente, la charge explosive : un simple post, non nominatif, sur ma page.

« Courir un marathon dans son parking
est le truc le plus con, le moins sanitaire des paris en ce moment !
Y’a vraiment des tarés »

À chaque corbeau, son fromage.
À chaque connecté, sa vanité.
À chaque Achille, son talon.

J’avoue ma faute, mais ce n’est pas sans un certain déplaisir que j’ai tendu le piège, que j’ai placé, au bout de cette mèche lente, la charge explosive.

Une charge inspirée des dialogues légendaires du film « La Septième Compagnie ».
– « le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge ! »
– « le fil vert sur le bouton « con », le fil rouge sur le bouton « taré » ! »

Je ne sais lequel des deux boutons l’a énervé en premier, mais il a choisi, seul, victime de sa vanité, de s’y reconnaître ; soit dans le bouton « con », soit dans le bouton « taré », soit encore dans les deux en même temps.

Le jeu provocateur en valait bien la chandelle ; « pauvre fille », venant de l’un, « con » ou de l’autre, « taré », résonne finalement comme un beau compliment.
Ce « maracon » valait bien une « pauvre fille », sans doute.

 

 

 

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