C-Ma Chronique – #6 – « Il est libre le masque ! »

« Il est libre Max
Il est libre Max !
Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler »

Que ce petit refrain qui tourne en boucle dans ma tête – depuis, depuis, oh ! au moins depuis que le politique et le scientifique se sont mis d’accord sur l’utilité du port de ce cache-trouille – est agréable.
C’est au final bien plus qu’un refrain, c’est un hymne, un hymne au rejet du masque.

« Il est libre le masque
Il est libre le masque !
Y en a même qui voudraient l’envoyer voler »

J’entends déjà votre : « Oh ! là, là ! », de parfait citoyen respectueux « à la lettre » des consignes sanitaires.
En voilà une qui commet un double délit : ignorance volontaire, insouciance irresponsable.  Le masque est le nouveau symbole de l’empire de la trouille, devenue une vertu, mais aussi un devoir et une quasi-sagesse.  Elle n’a pas peur ; quel défi à l’autorité !

Ne vous inquiétez pas.
Pendant plusieurs semaines, comme vous, j’ai été privée – et donc me suis privée volontairement – de la liberté fondamentale que doit garantir tout État démocratique : celle d’aller et venir à son gré.
Pendant encore plusieurs semaines, vous comme moi allons vivre, sous le masque, un confinement dans le déconfinement.
Alors, j’ai simplement décidé, sous le masque que je porte facilement sur le visage, dès que cela est, soit nécessaire, soit obligatoire, de faire fonctionner une de mes libertés fondamentales, une encore exempte du couperet Avia, qui n’a ainsi pas encore fait l’objet d’une loi : celle de penser.  Et de l’exprimer.

Penser, réfléchir, questionner l’injonction, même si celle-ci est reprise en cœur par la masse.  Cette masse, qui oublie si vite le goût des libertés perdues au point de ne plus se souvenir en quoi elles consistaient.  Après des siècles consacrés à son émancipation, l’Homme s’apprête, presque sans combattre, déchargé d’une énième de ses responsabilités ou de sa simple capacité à agir sur son devenir selon son bon sens et la morale commune, à s’asservir à la surveillance généralisée.

Ce phénomène a-t-il commencé avec le virus Covid-19 ?
À mémoire d’homme, à mémoire de celle qui écrit ces lignes, en quelques exemple: non.
– 20 novembre 1940, régime de Vichy : imposition de la « carte d’identité de Français » à tous les citoyens ; on sait à quelles fins barbares elle servira.
– Fin 70, le Sida : préservatif ; restrictions à la libération sexuelle
– Septembre 2001, attentats sur le sol américain : biométrisation des passeports, surveillance vidéo dans les lieux publics
– Novembre 2015, attentats sur le sol français : peur des barbus et des niqabs, contrôle des individus, fin de la République à visage découvert
– Pendant ce temps, téléphonie mobile, internet et smartphones aidant, nous avons offert, délibérément, nos données à des opérateurs privés exempts de toute légitimité et de tout contrôle démocratiques.

Et donc, 2020.

Si nous vivions aux grandes heures d’Athènes, le masque ferait de nous des « persona », des acteurs de tragédies ou de comédies.
Peut-être même des Antigone bravant toute autorité pour aller enterrer dignement nos morts ou même, ne serait-ce que leur chanter un « Te Deum ».

Si nous conservions un peu de rêve ou si l’on racontait encore ce genre d’histoires à nos enfants, nous pourrions nous prendre, avec malice, pour des Arlequin ou des Colombine, pour le Masque de Fer, pour Zorro, pour Arsène Lupin, pour un bandit de grand chemin, pour un desperados, pour Fantômette. Avec une certaine peur au ventre nous imaginerions des Hannibal Lecter. Avec un peu de sensualité, nous repenserions à la voilette délicieusement agaçante de Clara Dandieu-Romy Schneider se délectant de gorgées de champagne dans les premières minutes du « Vieux Fusil ». La suite n’est pas gaie.

Mais voilà.

Assis dans le métro, déambulant dans les rues, nous nous soumettons à porter ce masque, non pour vivre et nous regarder les uns les autres sous l’impulsion libre du charme et du mystère, mais pour, et sans replacer cette tragédie dans la longue durée de l’histoire humaine, au moyen de ce dérisoire et vain bouclier, protéger notre santé et celle des autres, illusoirement mieux que toutes les canicules de 2003, que toutes les grippes saisonnières qui ont bien plus sérieusement fauché leurs lots de victimes.

En 1917, que pensait le soldat, derrière son affût, de cette guerre meurtrière déclenchée pour un Archiduc assassiné en Bosnie-Herzégovine, à des milliers de kilomètres de lui ?
Pour la seule France : 1 400 000 soldats français et coloniaux décomptés morts, soit 27 % des 18-27 ans.
En 2020, que pense le salarié, derrière son morceau de tissus, de ces petites « couronnes » disséminées sur toute la surface du globe depuis un misérable marché du Wuhan.
Pour la France : 28 215 civils morts au 21 mai 2020.  Pour référence, en 2019, 612 000 personnes sont décédées.

Notre masque, c’est notre tranchée.

Ici, pour gagner, il va falloir faire preuve d’un peu de courage, en sortir, monter à l’assaut et gagner du terrain.  Parce que le virus, même sans fusil, ni baïonnette, s’il décide de passer outre le masque, y parviendra.  Allégé de tout paquetage, il se frayera le chemin qu’il veut, bien mieux qu’une balle, plus sournoisement que les gaz moutarde qui eux, étaient colorés.

Quel est notre courage ?
Allons-nous accepter une petite part de risque, forts de notre seule arme autonome : notre capacité de discernement, de temps à autre, pour tomber le masque et redevenir mobiles, agiles ; vivants ?

Quel est le courage que l’Histoire retiendra de nous et sera raconté, plus tard, à nos enfants ?
Allons-nous abandonner notre civilité occidentale faite de gestes charnels : poignées de mains, embrassades, accolades pour nous soumettre aveuglément, servilement à l’impératif catégorique du principe de précaution, à cet inatteignable « risque zéro », c’est à dire à l’hygiénisme et à l’inaction.

Le soldat de 1917 a vu, a touché les morts, ses compagnons tombés par centaines autour de lui.
Nous, dans notre immense majorité, nous contentons d’un inventaire statistique quotidien désincarné.
Mais la mort, en dehors des soignants, nous ne l’avons ni vue, ni palpée.

Pendant la Première Guerre Mondiale, même avec d’immenses difficultés, « l’arrière », les Civils, avaient tenus.  Les enfants avaient continué d’aller en classe.  L’État avait continué de fonctionner.  Les usines avaient, au ralenti, continué de tourner.

La peur nous sert désormais d’autorité et c’est à elle que nous obéissons, que nous nous soumettons.

Pendant ces semaines de confinement – pas des années – où nous avons laissé mourir seuls, beaucoup de nos êtres chers, et cela, sans dictature autre que celle de la contravention, sans invasion, sans obus, sans exode, nous avons tout laissé tomber.
Certains enfants, en septembre prochain, auront passé six mois hors de l’école. Ceux qui auront pu y passer quelques heures, l’auront fait dans la surinterprétation aveugle – Hannah Arendt n’est pas loin – des pages de consignes gouvernementales, coincés, prostrés dans des carrés ou des ronds tracés autour d’eux dans les cours de récréation, sensées pourtant être l’acmé des joies enfantines.
Des dizaines d’entreprises exceptionnelles auront le couteau sur la gorge, nos chers petits bistrots et bouchons auront mis la clé sous la porte.
La manne monétaire qui se répand sur nos finances sera notre Mont-de-Piété, notre vente à l’encan. Nous avons déjà ruiné toutes nos vieilles « Tantes » ; inutile d’espérer une manne inconnue. Il faudra céder nos bijoux de familles et sans doute aussi notre souveraineté.

Où est passé notre courage ?

Il faudrait se souvenir, sinon apprendre, de la conversion de Saint-François d’Assise : 
« Or, un jour qu’il se promenait à cheval aux environs d’Assise, voici qu’il rencontra un lépreux. Malgré son immense dégoût et l’horreur qu’il éprouvait, il ne voulut ni transgresser l’ordre reçu ni violer son serment, car il avait donné sa foi : il sauta de cheval et s’approcha pour embrasser le malheureux.
Celui-ci, qui tendait la main pour une aumône, reçut avec l’argent un baiser.
François remonta en selle, mais il eut beau, ensuite, regarder de tous côtés – aucun accident de terrain ne gênait pourtant la vue – il ne vit plus le lépreux.
Plein d’admiration et de joie, il renouvela peu après son geste : il visita l’hôpital des lépreux, distribua de l’argent à chacun d’eux et leur baisa la main et la bouche. Voilà comment il préféra l’amertume à la douceur et, vaillamment, se prépara aux exigences qui allaient suivre. »

A notre tour, sautons de cheval, quittons notre peur.
Le masque : oui.  Mais avec discernement, modération.  Où, quand, comment et pour la durée que nous déciderons par nous-mêmes.

Soyons courageux comme les Poilus, comme Saint-François.
Soyons libres, comme Max.

« Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu’il fait
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles
Il s’amuse bien, il n’tombe jamais dans les pièges
Il n’se laisse pas étourdir par les néons des manèges
Il vit sa vie sans s’occuper des grimaces
Que font autour de lui les poissons dans la nasse

Il est libre Max
Il est libre Max!
Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler »

C-Ma Chronique – #5 – « Cheveux au Vent »

Sans titre

Ce matin, comme tous les matins depuis de longues semaines, à longueur de pages, à mesures d’ondes et à kilomètres d’images, les plus éminents experts se déversent en doctes commentaires sur le sort de toute la planète minée par le virus de Wuhan.

Ce matin, à rebours de tous les matins depuis de longues semaines, un détail, des détails, de taille, changent soudainement dans nos vies malencontreusement perturbées de merveilleux irréductibles Gaulois.

Comme ce matin.
En nous réveillant, tout à fait fringants, beaucoup d’entre nous se seront tâtés pour vérifier leur état de santé et de s’exclamer, comme Shrek à son fidèle ami : « T’es pas mouru l’âne ! »
Non : « On n’est pas mouru ! »
Confinés docilement, quoi qu’en disent nos détracteurs d’urbi et d’orbi, nous avons participé au ralentissement de la propagation du virus pour lequel, finalement, nous n’aurons pas manqué de lits de réanimation.

Comme ce matin.
En donnant un tour de clé dans la serrure, insidieusement, une réminiscence de culpabilité s’est interposée subrepticement entre l’urgence et le plaisir de sortir : « l’ausweis » ; l’attestation de déplacement dérogatoire.
Une simple fulgurance néanmoins.  Nous pouvons enfin sortir seuls comme des grands, juste après les près de 10 000 prisonniers récemment libérés de leurs geôles.

Comme ce matin.
Guillerets, nous nous attendions à une débauche de sourires, de démarches tressautantes de légèreté et d’allégresse.
Que nenni !
Il n’y a guère que le marchand de journaux qui, lui, ne s’est jamais confiné pour éluder les mauvaises nouvelles, qui s’est habitué au terrible danger des postillons, aujourd’hui en suspension dans l’air glacé balayé par des rafales de vent tout juste printanières et qui maintient l’affichage labial d’un inexpugnable dynamisme.

Mais les sourires, s’il s’en étire quelques-uns, sont tous masqués.  Bandeaux bleus, rectangles blancs, coques bariolées façon soutien-gorge recyclés.
Rien à tirer de ce côté-là.

Comme ce matin.
Nous avons passé une tête, joyeuse uniquement par le symptôme d’un regard brillant, dans le chambranle d’une boutique amie, celle du fleuriste par exemple, ravis de constater sa réouverture, promesse de bouquets poétiques.
Mais l’ère glaciaire n’a pas encore atteint son point critique de dégel et l’enthousiasme sera pour plus tard, quand le thermomètre du PIB – et des achats-plaisir compulsifs – reprendra des couleurs.  Si la CGT le veut bien.

Mais ce matin, il n’y aura eu qu’un endroit, un seul, fidèle à son rôle, où par dizaines, nous aurons été assurés de retrouver un peu de réconfort et de bonne humeur.
Cela aura été chez le coiffeur.

L’Histoire, celle avec un grand H, retiendra une foule de faits sérieux, tragiques, dramatiques, tragi-comiques, pathétiques et j’en passe.

Il y aura eu, à côté, en ce 1er jour – historique – de déconfinement, le vernaculaire, les petits faits de rien du tout

Il y aura eu, des coups de ciseaux et des coups de brosses roulées sous le souffle chaud du sèche-cheveux.
Des gestes précis, qui, point par point, requinquent, restaurent, redonnent du lustre.

Tiens, tiens !
Encore quelques héros sans trompette, rescapés de l’inactivité forcée en attendant les masques, qui participent, peignes et pinceaux à la main, comme des sabres au clair, bacs et casques en défense, comme des boucliers, à la reconquête d’une envie d’en découdre.

Au moins avec une bonne tête.  Celle de l’emploi, il faut l’espérer.

Une fois cette bataille, certes très cosmétique, pliée.
Une fois la porte du salon soigneusement refermée.
Le soleil retrouve son zénith au cerveau ; et dans son hémisphère droit et dans son hémisphère gauche.

Enfin !  Cheveux au vent !
Par cette grâce capillaire, la combativité libérée, le masque, arraché avec rage, malmené et étrillé sous les assauts de petits poings vengeurs, tombe, vaincu, dans la première corbeille à déchets à portée de tir.