Odyssée 2021 (#56) – « C’est bon de rire ! »

McFly et Carlito !
Ces deux méritent un grand remerciement pour avoir permis une belle poilâde.
Que c’est bon cette fissure dans le carcan !
Que c’est bon de rire !

– « Non, mais c’est le Président de la République qui nous demandé de faire une vidéo justement sur les gestes-barrière. »
– « Ouais, le Président ! Je m’appelle Brigitte moi ? »

C’est pourtant vrai.
– « Emmanuel Macron est OK pour un concours d’anecdotes ! »
C’est bien un appel à la fanfaronnade !
McFly et Carlito ont su y répondre par un hymne nouveau : « Je me souviens »

Là où on attend la chute, c’est sur la contrepartie du défi !
10 millions de vues ; et hop ! À l’Elysée !  Wech !
– « Bon bah on va faire un feat avec le président ! »
Cela sent l’annonce officielle d’un début de campagne électorale ?
– « En avant 2022 ! »

Ça va rapper, slamer dans les QG !
– « Yo !  On se meet Brut & sans filtre sur le réseau ! »
– « Yo !  Tes dorures de l’Elysée, ton pt’i pois rouge sur le revers, chanmé, tu vas le faire ! »

Là, on a du « je vous ai compris », grande formule !
C’est de la phrase historique.  Il y a du contenu, du programme et de la conviction derrière.
Quant au message de campagne, au slogan, au cri de guerre ?

– « Lâchons tout !  Lâchons-nous ! »
Nous y sommes déjà, alors, tant qu’à faire, buvons le calice jusqu’à la lie.

Il va y avoir des Chefs de protocole à reconvertir.  C’est au moins une première certitude.
– « Je me souviens de ce monde où les seules barrières étaient celles dans les champs de vaches. »
Là, les barrières, elles ont sauté.

Odyssée 2021 (#55) – « La musique au corps »

« Je ne sais pas ce que ces deux Italiennes étaient en train de chanter.
À dire vrai, je ne veux pas le savoir.  Il vaut mieux ne pas dire certaines choses.
Je crois que c’était quelque chose de si beau que cela ne peut pas s’exprimer avec des mots ; c’est pour cela que notre cœur en souffre.
Ces voix s’élevaient plus haut et plus loin qu’aucun prisonnier n’aurait pu rêver.  C’était comme un oiseau merveilleux qui venait voleter dans nos cages.  On ne voyait plus nos murs.
Pendant ce court instant, chaque homme de la prison s’est senti libre. »

Cette réplique est tirée du film « The Shawshank Redemption » (en français, le titre est peu vendeur) avec Tim Robbins et Morgan Freeman.

La musique prend tous les sens, tout le corps et tout l’esprit.
Les mélomanes le savent.

Il suffit d’observer, en plein effort, un musicien ; comme il obéit aux variations de son instrument.
Maria Callas, Natalie Dessay, Philippe Jaroussky, Placido Domingo.  Ils sont en fusion avec leur voix ; ils ondulent sur les notes comme des flammes autour des bûches.
À regarder les expressions de visage et le jeu corporel des grands chefs d’orchestre, comme Jean-Christophe Spinosi, se ressent comme une incandescence, une puissance venue du plus profond de leurs fibres corporelles.

Tous sont déjà les instruments de leur musique.  Elle passe par eux. Et nous traverse tous.
D’ailleurs, Jean-Christophe Spinosi l’évoque lui-même et résume assez bien la réplique du film citée plus haut :
« Regardez-vous dans une glace et dites que cela ne vous fait rien. »

L’air en question, dans le film « The Shawshank Redemption », est « L’air de la Lettre », « Canzonetta sull’aria », extrait des « Noces de Figaro » de W. A. Mozart.
Il est vrai que la mélodie emporte l’importance des paroles.  Elle pénètre, sans que l’on puisse se défendre, y opposer la moindre résistance, jusqu’au plus profond de nos épidermes, jusqu’au plus infime de nos neurones.  Elle fait place nette.  Elle laisse un espace pour la grâce.

Imagine-t-on des centaines de prisonniers, d’hier et d’aujourd’hui, que tout condamne, de leurs crimes à leur détention, dont les corps ont été les instruments et les proies de la plus insigne violence, qui les poursuit au quotidien dans leur geôle, résonner, sans qu’ils puissent y résister, de toutes les fibres de leur peau, aux ondes pénétrantes de ces voix féminines.
Ces voix chassent tout.  Elles purifient tout.

Ce serait le moment, à cet instant de néant et de grâce, de commencer autre chose ; de, sur ce vide exempt de toute émotion négative, réécrire une nouvelle partition.  Comme une nouvelle chance, une main sur la poignée d’un nouvel avenir à ouvrir.
Les bases d’une nouvelle foi : en soi, aux autres, au monde.

Cela se vérifie dans nombre de pièces musicales, autant sacrées que profanes, de Charpentier à Fauré, de Saint-Saëns à Debussy.
Lorsque le corps vibre à l’unisson des instruments et des voix, on comprend ce que c’est que la foi.
La musique au corps et la haine au dehors.

Odyssée 2021 (#54) – « Châteaux endormis »

Comment naissent les ruines ?

Nous, Français, sommes au pied d’un arc-en-ciel.
Toute l’histoire de l’Occident s’inscrit dans nos pierres, dans nos ouvrages d’art, dans nos chemins.
La France est couverte de merveilles.
Nous pourrions, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, de Belfort à Fort-de-France, de Saint-Pierre-et-Miquelon à Papeete en passant par Saint-Denis, Matā’utu et Nouméa, laisser glisser nos mains, sans pause, sur ses murs rugueux et y sentir l’Histoire du Monde.

La France est un pays où, aussi, le soleil ne se couche jamais.

Comment naissent les ruines ?
Elles naissent de l’abandon, du désintérêt, d’abord superficiel, puis abyssal, des Hommes pour ce qu’ils ont chéri.
Parfois, cette rupture est provoquée par des crises, des révolutions.  D’autres fois, ce sont les progrès matériels qui en invalident l’usage.
Souvent, c’est la cupidité, petite sœur de l’ignorance et compagne de l’arrogance, qui voue ces merveilles à un cruel silence, même après qu’elles aient abrité des générations de vies ordinaires autant qu’extraordinaires.
La petite autant que la grande Histoire.

Aujourd’hui, la France se couvre de châteaux endormis.
Malgré l’énergie, la créativité, la pugnacité et l’amour de centaines de propriétaires et de directeurs d’établissement, par forfait, notre patrimoine, verrouillé, se meurt.
Sans ressources, donc sans entretien, il s’effrite et périt.

Ce sera ainsi que, faute d’un sursaut immédiat, dans quelques temps, on expliquera aux enfants que c’est de cette indifférence que sont nées les ruines.

Odyssée 2021 (#53) – « Je dis ça…, »

Nous sommes tous à y penser, plus ou moins secrètement, à longueur de journées, de week-end ensoleillés, où il ferait bon, comme dans « le bon vieux temps », qui ne date jamais que d’il y a un an, s’attabler à une terrasse, à la table d’une belle enseigne au menu soigné, s’accouder à un zinc, siroter un petit noir en devisant avec le patron.

« Plus ou moins secrètement » est devenu la règle.
Cela ressemble à une expression courante qui nous agace tous :
– « Je dis ça, je dis rien ! »

Un charmant journaliste, Quentin Périnel, en 2016, avait rédigé une amusante chronique sur cette saillie qui nous horripile tant elle est la démonstration d’une certaine lâcheté, de la peur d’imposer son opinion, de ne pas assumer un reproche.

Les terrasses vides, les salles aux tables retournées prenant la poussière, le réflexe d’emmener sa chérie pour un tête à tête amoureux, l’habitude de retrouver une amie tôt le matin autour d’un express pour bien commencer la journée, le but de promenade pour un régal bien mérité après l’effort ou une descente à ski, la fin de semaine autour d’un bock pour se lâcher un peu en chargeant son taux d’alcoolémie.

Tout cela nous désole et nous manque terriblement.
Mais on ne peut pas le dire.
Au risque de prendre une remarque acerbe de la part de citoyens zélés.
Mais on ne peut pas dire ce doute qui nous taraude : que si les bars, les restaurants, étaient véritablement la source indiscutable de la propagation du virus, alors celui-ci aurait franchement marqué le pas.

Mais, à presque un an jour pour jour du 1er confinement, force est de constater que même sans ces lieux de gourmandise, de partage et de joie, le virus prospère quand même.

Je vous rassure.
– « Je dis ça, je dis rien ! »
Mais si !  En fait, j’assume ce doute.  Sans douter longtemps que beaucoup partage le même doute.

Odyssée 2021 (#52) – « Petite Voisine »

C’est une septuagénaire à l’énergie débordante.
Francine est pétulante même.
Rien n’entame cette aura jaune, orange, rose, bleue, verte.

Sans doute, rien que pour ces rayons-là, il faut remercier les canicules brûlantes, les froids à pierre fendre, les épidémies pénitentiaires ; ces excès qui nous ont permis de devenir les meilleures voisines.

Nous avons tous en nous une petite part d’« Amélie Poulain », une corde fine qui ne demande qu’à vibrer d’un peu de sympathie pour ceux qui nous entourent.
Il faut reconnaître que certains tempéraments en facilitent plus ou moins l’usage.
C’est ici bien le cas.
Menue, blonde et coquette, elle raconte tout avec humour.  Un simple fait prend de la tournure, une anecdote devient une histoire.
Rien n’est décret quoique dit avec une franchise que l’expérience et la sagesse autorisent.

Il y a les proches que l’on aime ; bien sûr.
Il y a l’art, ironiquement, de venir en aide avec agitation, de se répandre et se démultiplier sans s’engager.
Il y a aussi la philanthropie du bout du monde, celle qui envoie un chèque pour réparer le mal dont on ne souffrira jamais.

Et, il y a là, sur le pas de la porte, au seuil de votre quotidien, des liens d’amitié à créer, un jeu subtil, discret, respectueux, à nouer.
Un service, quelques mots, une soupe fraîche, quelques courses.
C’est tout un art, un délicat équilibre, que d’être là ; sans envahir.