Odyssée 2021 (#136) – « Adam naquit à jeun »

« La cuisine est le plus ancien des arts parce que Adam naquit à jeun*. » Citation dont on peut allonger la sauce de cette manière : « et c’est encore en mangeant que l’on en parle le mieux ».

Il y a dû y avoir quelques erreurs dans la rédaction de l’Ancien Testament puisqu’un Nouveau, Testament, s’écrit à chaque bon repas entre amis.
Certes, au moment de se mettre à table, nous sommes, à quelques calories près, des Adam affamés, des « Gargantua » braillant.  S’il lui faut un peu plus qu’une pomme, celle du premier homme n’a eu besoin que d’être cueillie (Pfuh !! aucun mérite Adam !!), l’homme contemporain a, depuis, trouvé une satiété intermédiaire entre le jeûne édenien et la boulimie du bébé rabelaisien en se sustentant à moindre frais que ces mille quatre cents pipes de lait, soit environ deux cent soixante-dix litres par jour. 
Écologiquement, c’est moins bien qu’une pomme mais plus durable qu’une surpopulation bovine.

C’est certainement cette tension peureuse entre le disette originelle et l’abondance pantagruélique qui nourrit les conversations les plus animées et les plus passionnées d’une bonne société attablée.
Que c’est bon de conjuguer « manger » au passé simple, à l’imparfait, au futur, en mangeant au présent.  Se délecter, les délices à la bouche, des délices passés et des délices à venir.

Autant d’apôtres que d’évangiles, chacun sa pâmoison gustative, comme une bonne nouvelle à annoncer, à commenter, à théoriser, à prêcher.  Sans devoir même user de la moindre admonestation virulente, qui serait sans doute vaine d’ailleurs, puisque, en principe, tous sont déjà des disciples convertis à la bonne chair ; leur Éden est une table ronde, leur Gethsémani, un frigo vide, leur chemin de croix une supérette avec portes vitrées à chaque station.
Chacun va librement à confesse, l’un s’accusant d’un homard grillé, l’autre d’une céleste mousse au chocolat, dont une main leste aurait flagellé les blancs à coup de sucre de sorte qu’aucun sédiment peccamineux ne puisse y faire son diable.  Aucun juda, aucun reniement, tous sont témoins, tous se pardonnent.

Ainsi se produisent les miracles.
D’un maigre projet dans de pauvres paniers, ils savent faire une multiplication de saveurs.  Le flacon, d’une coupe à l’autre de la Cène, remplit, s’emplit et ne se vide jamais ; du moins tant qu’on en parle.
Les miracles ont leurs adeptes ; c’est d’aussi loin que le port tout proche que les marins, pauvres pécheurs, traînant leurs offenses à pleins filets, viennent pour être instruits, absouts et convertis.

Comme ils l’avaient appris, peut-être chez Silène, Épicure ou encore Brillat-Savarin, mais plus certainement le long de multiples Damas où ils n’ont pas chu mais couru, Max prit le pain, Ben prit le vin ; tous mangèrent, tous burent et tous crurent au nouveau Triduum : homard, bar et cubi sans fond.
Seigneur, remplis de cet Esprit, les disciples d’Étretat, ensemble et d’un même pas, reprirent la route ; les uns à droite, les autres à gauche, pour répandre cette nouvelle foi.

* Jean Anthelme Brillat-Savarin, « Physiologie du goût »

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