Odyssée 2021 (#179) – « Quatre saisons pour deux violettes »

Dans Kyôto, Yasunari Kawabata, l’orphelin qu’il a été, raconte le manque, la perte et l’injustice, au travers des retrouvailles de sœurs jumelles dans Kyôto, qui en 1962 comme le Japon, est en pleine transformation. Il y peint, par petites touches, la nature divinisée et les temps changeants, l’empathie envers les choses et la sensibilité pour l’éphémère.

Chieko et Naeko, des sœurs jumelles, sont séparées dès leurs premiers jours. La première, abandonnée dans un parc de Kyôto, est adoptée par un couple de marchands de kimonos. La seconde est recueillie, après la perte de ses parents naturels, par un couple de bûcherons dans les montagnes de Kyôto. Sœur des villes, sœur des bois : le destin, bien injuste jusque-là, leur permet de se retrouver dans un temple, un soir de fête traditionnelle d’été.

« Sur le tronc du vieil érable, les violettes avaient éclos… ». L’érable symbolise les amoureux et les violettes l’honnêteté. L’incipit du roman marque l’intrigue et le ton de ces retrouvailles que fondent une quête de vérité, de sens et un jeu amoureux coloré des nuances d’une société japonaise en pleine mutation.

Chieko est élevée dans le Japon citadin, cosmopolite et affairiste, très choyée par un couple aisé. Elle est nourrie à la fois de traditions et d’une culture sophistiquée, ouverte sur une occidentalisation feutrée mais inéluctable. Naeko grandit assez seule dans le Japon rural, traditionnel et laborieux. Elle semble soumise à la fois à son sort et à une condition sociale à peine dérangée par la modernité.

Kawabata est un orphelin absolu : de père et de mère dès la naissance, de sœur ensuite et très rapidement de grand-mère ; il sera élevé par un grand-père aveugle. Ainsi, il a éprouvé intimement les sentiments de perte et de manque. Il les déroule dans toute son œuvre, couronnée en 1968 par le Prix Nobel de littérature et les déploie dans le roman Kyôto, ville où il a vécu deux ans pour en réunir la documentation.

Cryptomère, cerisier, chrysanthèmes, pin rouge : la symbolique des fleurs et des arbres émaille l’histoire. Chaque espèce illustre une des quatre saisons qui chapitrent l’histoire et soutiennent une pérégrination poétique et folklorique dans la ville.
Si Kyôto peut être lu d’une traite, un jeu de poésie, de métaphores, un canevas subtil d’oppositions et de similitudes, imposent une promenade dans les mots comme dans un jardin japonais. Le roman exprime un cycle complet de vie. L’histoire des jumelles, des deux violettes, éclot au printemps, fane ensuite pour préparer une saison nouvelle. L’érable marque le spleen japonais et la variation des sentiments.

Kyôto est aussi une fine peinture sociale. Chieko l’oisive s’enroule dans une ceinture aux motifs inspirés de la peinture occidentale de Klee qui rompt l’harmonie du vêtement traditionnel. Naeko la travailleuse admire une ceinture brodée de pins rouges et de cryptomères, dont elle doute de jamais avoir l’usage. Deux jeunes hommes, Ryûsuke pour le Japon cosmopolite, et Hideo pour le Japon traditionnel leur tendent la main pour passer d’un état à un autre ; Chieko pour se mêler des affaires, Naeko pour quitter ses montagnes.

Les démons de Kawabata sont nombreux, mais il ne force pas l’entrée dans leur monde. Avec son amour profond pour le Japon, il promène le lecteur dans la capitale de cœur des Japonais : Kyôto. Kawabata tisse un tissu à trame complexe dont les fils montrent une profonde recherche esthétique, une émouvante quête du beau. Par les mots, il reprend les codes de la peinture à l’encre japonaise : « si vous peignez bien une branche, vous entendrez le vent l’effleurer »[1]. Ici, les sentiments affleurent.

Les saisons, la variété de signes, toutes les facettes de Kyôto, montrent que c’est en s’exposant au changement que l’on accède à la vérité. La réalité, parfois douloureuse, décrite avec pudeur par un jeu de miroirs, invite, non plus à échapper au monde, mais à s’y affirmer.

[1] Chin Nung, peintre chinois, 1687-1763

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