Odyssée 2021 (#283) – « Au fait, combien de kilomètres ? »

Sur le quai du métro, il y a déjà deux coureurs. Au fil des stations, le nombre augmente ; short, bouteille d’eau à la main ; on les repère. Au changement, convergence de candidats à l’effort venus d’on ne sait quels quatre coins. L’ambiance chauffe, les coups d’œil fusent de l’un à l’autre : il a quoi comme marque de runnings ? Ça sent l’effervescence ; tous sont si contents d’entrer dans cette fête, presque neuve après les affres de la pandémie, que contrôles et autres contraintes restent anodins.

Stade Émile Anthoine, la pelouse est encore clairsemée ; dans une heure elle sera bondée. Pas de file d’attente aux toilettes ; presque royal ! Quelques pas nous amènent à la tente de DEFI, l’association d’aide aux malades pour laquelle je courrai pour la huitième année. Axelle et Marie-Sylvie nous attendent avec un sourire généreux mais las de s’être levées très – très – tôt pour nous accueillir, pour que tout soit prêt. Alors c’est avec un plaisir véritable que je découvre le maillot rose vif à leurs couleurs : « on ne court pas comme des malades, on court pour des malades. »

Nous les aurions commandées que les conditions de course n’auraient pu être meilleures : air bien frais, frisquet même : la peau se couvre de petites coquetteries de poule ; mais, surtout, le soleil s’étire en nuances roses et orangées. Autre belle surprise, nous serons en petit comité : 12 000, la moitié du compte habituel. Quel luxe de ne pas être entassée comme du bétail.

Juste avant le top départ, le sentiment que tout va bien, qu’il n’est besoin de rien, prédomine. L’enjeu n’est pas la performance mais de participer à une fête : être là avec une amie, croiser des têtes connues, bavarder avec des inconnus.
Échauffement comme pour un entraînement ordinaire.
Alors, quand les filins nous libèrent, c’est avec une quasi-satisfaction que je laisse le flot s’élancer. Moteur diesel je suis, moteur diesel je reste ; il faut bien deux kilomètres pour entrer dans la course et aborder l’avenue Marceau, la colline de Chaillot justement nommée avec sa grimpette de bienvenue. C’est le moment de s’installer dans un rythme comme on enfile un vêtement confortable, d’égrener les kilomètres de façon positive : au lieu de « je n’ai parcouru que cinq kilomètres » se dire « il ne reste plus que quinze kilomètres ».

Coup d’œil, Églantine est dans le sillage. Faire la course ensemble : une promesse est une promesse.

Paula Radcliffe raconte que pour contrer ses coups de mou, elle se concentre sur des exercices de numération, de 1 à 100, à l’endroit, à l’envers, de deux en deux, histoire de leurrer le corps qui, parfois, rechigne un peu. Moi, je cherche des histoires, des anecdotes, des distractions ; il y en a pléthore.

Un sans-dossard rejoint une amie-avec-dossard ; dialogue :
« C’est gentil de venir faire mon lièvre. »
« Oh, tu sais, de toutes les manières il fallait que je fasse mon fractionné ! »
Moi, j’aurais tiqué.

Le dos des autres est instructif. « BA 120 Cazaux » : ça, c’est l’Armée de l’Air ; AS machin, Sporting truc : ils sont venus en régiments. Gilet jaune fluo : un aveugle et son guide ; tous l’encouragent, qui d’une parole chaleureuse, qui d’une tape sur l’épaule ; et le concurrent de répondre avec une joie qui égaye tous les coureurs.
« Mais, ils ont un problème avec le kilométrage. » Oui ; mais non ; toi, tu passes sous les ponts, les tunnels et tu zigzagues.

Ne pas oublier de s’hydrater. Savoir boire. Le grand Serge Cottereau dit qu’il vaut mieux ralentir ou s’arrêter pour le faire calmement ; les secondes perdues seront vite rattrapées.

Quelle chance ! Éric, « Président des Crazy », attend porte de Saint-Cloud, au chevet de Sainte-Jeanne, pour encourager chacune de ses ouailles.
Ah, les interminables quais ! Supplice particulièrement délicieux après le pont d’Iéna, d’où, d’une rive, on aperçoit, sur l’autre, les plus rapides atteindre déjà l’écurie.
Sous le pont, arrive aux oreilles la sirène de la rame de métro qui passe juste à la seconde et dont le conducteur, inspiré ou initié, nous envoie ses salutations.
Une au-moins-septuagénaire, aux poses de poupée et effets Barbara Cartland, nous encourage à tue-tête.
Un coach, poussant de la voix son client, agace un brin : « allez, on prend des forces dans la descente, le tunnel on se calme pour pousser à la remontée ». Non mais ! Il ne peut pas penser seul ton client ?
Des cloches sonnent à toute volée. Serait-ce l’appel de celle de 10 :00 ou l’envoi de celle de 9 :00 ? Quoi qu’il en soit, je serai en retard.
Encore deux kilomètres, bientôt l’heure du déjeuner dominical : on s’affaire aux terrasses. Jet d’eau, serpillière, colonne de chaises, armadas de table ; ils n’ont pas osé l’odeur des frites et du poulet grillé.
Du haut du parapet : « Allez, les petits derniers ! » Coup d’œil assassin : « T’as qu’à y aller, toi, avec ton brushing impeccable ! »

Au fait, suis-je présentable ? Bientôt les photographes. Serai-je glamour avec mes mèches rebelles qui collent au front ?

Dernières foulées, les vociférations du speaker prédisent une médaille autour du cou.
Coup d’œil : Églantine est là. Promesse tenue, nous franchissons la ligne ensemble.

Au fait, il y en avait combien des kilomètres ?

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