Odyssée 2021 (#305) – « La méchanceté des vieilles »

Il existe peut-être, dans le monde, dans une officine, chez un apothicaire ou un sorcier, un élixir contre la méchanceté des vieilles.
Beaucoup de femmes aimeraient en boire quelques gouttes comme traitement préventif, pour s’assurer de ne pas ressembler un jour à celles de leurs consœurs qui font de leur âge avancé, une jachère de la gentillesse et de la joie de vivre et un terrain fertile aux herbes voraces de la méchanceté et de l’aigreur.

Avancer en âge largue les amarres d’une certaine tenue, d’un rôle factice joué toute une vie pour donner l’illusion d’une personnalité qu’en définitive on n’a pas. Tant bien que mal, ces personnes, à quelques hoquets près, ont réussi à donner le change, à faire croire à de la gentillesse, à du désintéressement. Mais ce que la vivacité, la vitalité et la force de la jeunesse permet de contenir, la vieillesse le débride.

On devient ce que l’on est au fond, ce que l’on est vraiment, ce que l’on a toujours été.
Méchante, chipie, jalouse tu es née ; méchante, chipie, jalouse tu mourras.

Le miel devient un vinaigre qui irrigue, dès lors, tout le comportement et tout le langage. Tout ce que leur vie leur a offert de déceptions, d’échecs, de désaveux, de regrets, marine dans ce vinaigre qui les empoisonne au plus profond de leur personne. Ainsi imbibées, ces vieilles ne peuvent plus rien supporter de la joie des autres, surtout celle des autres femmes ; même les femmes qui sont à peine plus jeunes qu’elles ne trouvent pas grâce.

Alors chacune de leur parole devient couperet, lance-flammes, poison et foudre.

Cela ressemble à l’un des contes de Charles Perrault, « Les Fées ».
Une jeune fille est envoyée puiser de l’eau, à l’imitation de sa sœur qui, ayant rempli la même mission un peu plus tôt, de si bonne et belle grâce, qu’elle se vit attribuer le don, à chaque parole, de répandre des roses, des perles et des diamants.
Mais la seconde mission tourne mal :
– « Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu’elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c’était la même Fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l’air et les habits d’une Princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille.
« Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j’ai apporté un Flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J’en suis d’avis, buvez à même si vous voulez.
Vous n’êtes guère honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. »

Puisque jour après jour, dans tous les cercles et tous les contextes, on côtoie des harpies, de méchantes marâtres qui usent de leur langue pour ruiner la joie des autres, il faut conclure qu’il existe véritablement, dans ce monde, une officine, un apothicaire ou un sorcier, qui fabrique un autre genre d’élixir, un qui condamne à la méchanceté les vieilles femmes aigries.

Ainsi, celles qui, sans effort, parviennent, au long cours de leurs vieux ans, à cultiver jour après jour des paroles gaies et amènes, qui résistent à la tentation d’en vouloir au monde et de vouloir lui faire la leçon, peuvent se considérer comme bénies par avance.

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