Odyssée 2021 (#309) – « Trois versions »

Petit jeu d’écriture créative à partir d’un article de presse, à partir des quelques lignes relatant un fait divers. L’entraînement tous azimuts, la PGP : préparation générale de la plume, c’est bon pour la performance.

Version #1
Ce froid jeudi d’automne, une masse chiffonnée pendait mollement à une clôture grillagée, comme suspendue à un fil invisible. Le ballot fut repéré par Gérard P., un employé des espaces verts de la ville de Caen qui prenait son service et entamait sa première inspection matinale.

Saisi par la forme étrange, la vision gênée par un brouillard diaphane et humide à peine fendu par les lueurs glauques de quelques lampadaires lointains, il ne comprit pas immédiatement ce à quoi il avait affaire. S’approchant, croyant d’abord à une bâche ou à un tas de vêtements, il fut pris d’effroi par l’évidence macabre : un corps inerte.

Paniqué, il fouilla fébrilement les poches de sa veste, peinant à trouver son téléphone dont il mit quelques secondes à retrouver le mode d’emploi. Il composa le 17. Ce fut l’agent au bout de la ligne, à force de « je vous écoute » répétés, qui le tira de sa stupeur.
Il hoqueta, bafouilla de son mieux quelques mots à l’opérateur qui promit des renforts immédiats. Il hurla qu’il fallait certainement faire quelque chose mais il lui fut formellement interdit de toucher à la victime et même de déranger quoi que ce soit.

Seul, dans la verdure qui enserre le parc des Expositions de Caen (Calvados) devenue lugubre et glaçante, le cœur à l’effort, meurtri de ne pouvoir rien faire, il dut attendre l’arrivée des renforts. Les bruits mécaniques et métalliques du trafic d’une voie ferrée passant à proximité alourdissaient son angoisse. Des gouttes d’une sueur froide perlaient sur toute la surface de son corps ; ses yeux agités de tics nerveux, fixaient le corps sans pouvoir s’en détacher. Il perdit la notion du temps.

Ce furent les halos puissants et saccadés des gyrophares qui l’extirpèrent de son marasme et les sirènes aigues qui cinglèrent son corps qui se redressa sans qu’il ait à le lui commander.

Les Pompiers, épaulés par les forces de Police, décrochèrent le corps qui se révéla être celui d’une jeune fille dont on sut, plus tard, qu’elle n’avait que vingt ans.
Ni les Pompiers sur place, ni les soignants de l’immense centre hospitalier universitaire de Caen ne purent quoi que ce soit pour inverser le sort : la jeune fille succomba quelques minutes à peine après son admission.

Les Secours prirent soin du jardinier au teint blême et à l’allure titubante. Ils le couvrirent de ce genre couverture grise épaisse et sans souplesse que l’on ne connaît que chez eux. Les policiers essayèrent de l’interroger mais, Gérard P. était si choqué qu’ils n’insistèrent pas, le firent examiner par un médecin, le reconduisirent chez lui, lui promettant de revenir dès le lendemain pour recueillir son témoignage.

D’après les premières constatations policières, des éraflures striaient les mains et les avant-bras de la jeune fille trouvée tête en bas. Elle était accrochée au grillage par toute la surface des deux jambes de son pantalon en jean noir épais et incrusté aux coutures de strass façon Swarovski.
Elle se serait un peu débattue pour tenter de se dégager, mais ivre – les analyses ont montré un taux d’alcool élevé – ses forces auraient décliné rapidement, engageant son agonie.
Les médecins présument que la victime a sombré rapidement dans l’inconscience et qu’elle n’a pas dû souffrir.

Une enquête a été ouverte pour comprendre le scénario et les circonstances du drame. Il s’agit maintenant de déterminer le temps qu’a pu passer la victime ainsi suspendue, la raison de sa présence dans cette partie isolée de la ville où aucun bar, aucun établissement de nuit n’est répertorié.

Nous ne manquerons pas de suivre l’affaire et de vous tenir informés des évolutions de l’enquête sur ce drame dont la jeunesse de la victime, dont nous ne pouvons à ce stade divulguer l’identité, n’a pas manqué d’émouvoir, non seulement le principal témoin, mais l’ensemble des protagonistes impliqués dans sa découverte.

Version #2
À PJ Calvados ; DG Caen – stop – jeudi 4 novembre 2021 – stop – émetteur : antenne de Police de Vimont – stop –  corps femme âgée 20 ans trouvé à 6 :30 par employé municipal – stop – lieu : parc des expositions – stop – témoin sous le choc ; interrogatoire sur site impossible ; reporté vendredi 5 novembre – stop – réanimation victime sans effet ; décès 07 :54 au CHU – stop – victime trouvée pendue clôture zone Nord parc – stop – victime pas identifiée ; recherches en cours – stop – premiers constats : sujet alcoolisé ; membres supérieurs couverts blessures – stop – zone criminelle sécurisée attente experts – stop – autorités locales demandent renforts DG Caen – stop – autorités locales demandent urgence désignation enquêteur – stop.

Version #3
Vingt ans. Retrouvée morte ou proche de l’être,
Accrochée par tes lambeaux de vêture à un échalier,
Perdue seule aux confins de la ville.
Vingt ans. Évanouie sans doute dans les vapeurs d’alcool ;
As-tu souffert l’agonie ? Aucun soin n’a pu te secourir.
Tes appels se sont-ils perdus dans les herbes folles
Et dans l’écho puissant des trains qui passaient,
Indifférents à ton sort ?
Le jardinier qui t’a trouvée est,
Lui aussi, comme mort.
Qui t’a poussée là ? Qui t’a fait ce tort ?
Seule dans le trépas, tu ne seras pas seule dans l’injustice.
Tous ceux qui t’ont vu là feront parler ton supplice.

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