Odyssée 2021 (#330) – « iel – Le point de vue de l’objet »

J’ai été un cadeau. Quelque chose d’unique, de précieux, d’artisanal. J’étais de la couleur qui convenait à la personne, qui rehaussait sa personnalité, qui marquait son originalité. J’allais avec les filles parce qu’elles étaient filles. J’allais avec les garçons parce qu’ils étaient garçons. Et chacun était heureux parce qu’il se sentait reconnu pour ce qu’il était. Ce n’était pas une étiquette, c’était un titre de noblesse.

Mais cela, maintenant, c’est fini.

Les couleurs, c’était autrefois. Les nuances sont désormais à conjuguer au passé. Il ne reste peut-être, avec le noir, le blanc et leur union dans toutes les tempêtes de gris, que le rouge, celui du livre révolutionnaire de la Grande Marche, celui de la colère et de la revanche, celui des bouches grandes ouvertes vociférant des vindictes du fonds des âges, celui des plaies béantes jamais refermées, des plaies qu’il va falloir causer pour obtenir ce résultat et celui de tous les interdits jamais abolis.

Il n’y a plus d’hommes, plus de femmes ; il y a des « iel ». Une définitive antonomase épicène qui abroge l’Histoire. Pour ne pas souffrir de ce temps, pour oublier le goût de ces choses, ce joli foulard rose qui flottait au vent, cette veste fauve qui marquait la musculature, cette dentelle délicate affleurant au bord du décolleté, ce cuir robuste maintenant le pied, il va falloir détruire, casser, concasser, déboulonner, raser, araser, effacer, ripoliner, arracher, extraire, déraciner.

D’unique au monde, d’un à nul autre pareil, d’un nulle part ailleurs, d’un exceptionnel, d’un singulier, nous allons devenir « iel », monochrome, uniforme, plat ; invisible. D’ovoïde insaisissable, nous allons devenir bien carrés, simples et faciles à manipuler, à étiqueter et à ranger dans des boîtes. Pour chaque problème, il n’y a aura plus qu’une seule solution à trouver, une seule règle à édicter, une seule loi à promulguer.

De forts, nous allons irrémédiablement devenir faibles. Si avant, il fallait des milliers de solutions à des milliers de problèmes, sous peu il n’en faudra plus qu’une puisque nous ne serons plus qu’un. Un rien, comme un virus, un seul, un unique, pourra nous balayer. Ça fera des économies de moyens, de temps. Il n’y aura même plus besoin de rouge, puisqu’il n’y aura plus rien à combattre. Et plus rien à vivre.

Ce sera le vide. Le vide est masculin. Son féminin s’appelle la mort.

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