CMachronique 2022 – « Monologue d’une relique »

– « Ce que les hommes en chair et en os ignorent, c’est que les objets sont des univers et ont une âme.

– Ah ! Pardon vous êtes là, vous me regardez ! Salut !
Tout à ma philosophie, je ne vous vais pas vu.

– Je me présente, je suis Tempex, le réveil.
– Oh, je ne suis pas jeune pour le coup. Je fais partie de la génération qui se remonte à la main.
Dans le genre ferraille qui est le mien, les rides s’appellent stries, striures, rouille, écailles, cabosses.

– Bref, j’ai une âme. Je surveille la ponctualité de celles des quelques humains pour qui j’ai sonné le début de journée depuis… Depuis ? Voyons, que cela me revienne. Ben : 1938, l’année où je suis sortie de l’usine.
Ah ! Ça ne rigole pas ma génération, on est du solide.

– Enfin, la dame chez qui je trône dans une bibliothèque, entre une bible culinaire de Curnonsky reliée pleine peau et trois volumes en maroquin des Mille et une nuits, me considère comme un précieux souvenir ; une relique familiale même.
– Pas un gramme de poussière. Elle me bichonne, même si, il faut le reconnaître, je suis devenu un peu moche.

– J’ai cassé une de mes oreilles ; je ne peux me sonner moi-même que du côté droit du marteau.

– Ma vie n’est pas triste. Tous les jours, elle me remonte : ça me fait du bien de sentir un à un mes ressorts se tendre. Ça me réveille, pourrait-on dire !

– Ah ! Pardon deux minutes ! Onze heures viennent de passer. Je souffre un peu quand ma grande aiguille doit s’étirer jusqu’en haut du cadran. Je grippe un peu quand il faut que je marque pile l’heure. Je ne suis plus ni très souple, ni très costaud. Mes rhumatismes rendent ce travail pénible surtout quand je suis en fin de ressort. Je me sens mieux à partir de cinq et je souffle jusqu’à trente-cinq. Après, je serre les pignons pendant trente minutes. Mais tant bien que mal je remplis ma mission vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

– Je l’aime bien ma proprio ! Elle est la seule à ne pas voir mes défauts. Je crois qu’elle tient à moi et bien sûr à mes battements de cœur que pourtant, tous mes contempteurs, ses visiteurs, ses enfants, son mari, jugent insupportables. Elle me défend contre tous.
– Dire que je ne peux même plus lui sonner dignement mes sentiments ! »

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