« Flâneries 2023 » – # 57 – « L’héroïsme du doute »


Jean Birnbaum a publié Le courage de la nuance en mars 2021, la pandémie avait fait son œuvre autant dans l’atmosphère collective que dans la mécanique de pensée de chacun d’entre nous. Le point de jonction entre ce philosophe essayiste et certains lecteurs est une mise en retrait de l’univers de l’ultra-communication que sont les médias et les réseaux sociaux qui se révèlent être désormais une exacerbation visible, lisible, inscrite, des phénomènes de meutes où règnent la vindicte, l’insulte et la propagande dogmatique.

Le courage de la nuance est l’art de se tenir sur la corde raide des idées sans jamais rallier un camp, avoir un rapport aux idées et aux convictions simplement ancré dans la vie ; soit l’opposé de la lâcheté, cette passivité de la pensée qui fait adhérer aux pires idéologies. Pour démontrer cette nécessaire discipline intellectuelle, particulièrement aujourd’hui, Jean Birnbaum convoque Albert Camus, Georges Bernanos, Hannah Arendt, Raymond Aron, George Orwell, Germaine Tillion et Roland Barthes et puise dans leur approche du monde la matière première de ce qu’il appelle la franchise hardie, un jeu équilibré entre l’indignation radicale et la lucidité.

Les sept essayistes, aussi les essayistes-romanciers, ceux qui refusent de séparer le savoir de la littérature, sur lesquels le philosophe s’appuie, ont tous eu à s’exprimer par les mots à des époques où l’Histoire tentait de les vider de leur sens, de les manipuler. Il est vraisemblable qu’en 2023, une nouvelle forme de totalitarisme, moins incarné, plus insidieux, prenne de l’essor. Cela se matérialise, à nouveau, notamment dans le fait que non seulement les États mais aussi des groupes dogmatiques, tentent d’imposer leurs idéologies aux intellectuels et aux enseignants. La pensée nuancée, celle qui désigne et décortique les failles dans les raisonnements, est étouffée par ces pouvoirs-là, médias en tête. Raymond Aron concluait que dans cette configuration l’opposition est un crime, alors qu’en démocratie réelle elle tient lieu de service public.

En dédicace, Jean Birnbaum cite Marc Bloch dans L’étrange défaite : « Que chacun dise franchement ce qu’il a à dire, la vérité naîtra de ces sincérités convergentes. » Juste après, en introduction, il cite Albert Camus (Le Siècle de la Peur, Combat, 1948) : « Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison. » En fait, il s’agit dans cet essai de redonner de la force à l’amitié comme condition du dialogue, là où la sphère médiatico-étatique répond par la surdité, cherche à créer d’emblée le désaccord, là où les commentaires prennent le dessus sur l’œuvre elle-même, le travail fouillé lui-même. Ce qui relie les penseurs rassemblés dans cet essai, ce qui en fonde l’enseignement principal, c’est l’éthique de l’amitié, soit l’idée que même corseté par le plus radical des théories et des dogmes, rien ne résiste au face à face réel, à deux visages qui s’entreregardent vraiment, à deux paroles qui refusent de se figer ; rien ne résiste à l’héroïsme du doute.

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