« Flâneries 2023 » – # 107 – « Magnet moche »


Il n’y a aucune exception, lorsque l’on retourne l’objet à la recherche de l’étiquette, cela est fabriqué et importé de Chine. Il n’y a que de rares dérogations ; chaque voyage est l’occasion de rapporter l’un de ces bidules appelés magnet. Ce peut être une image plastifiée, un médaillon façon cloisonnée, un moulage aux formes réalistes et aux couleurs criardes des caractéristiques essentielles du lieu visité. L’Acropole pour Athènes, le cèdre pour le Liban, un Piaggio pour Naples, un tram pour Lisbonne, le Palais de l’Île pour Annecy. Le meilleur du genre revenant à la reproduction d’une œuvre d’Art, les « Nymphéas » par exemple ; à aimanter dans les vapeurs grasses de la cuisine.

Ce doit être le symptôme d’un besoin d’afficher sa présence quelque part ; une indication silencieuse qu’on a « fait » tel lieu, comme on exhibe une photographie de soi devant un monument, qu’on a « vu » telle exposition, quitte à faire passer un bout de plastique pour une preuve d’amour de l’Art. Cela pourrait aussi être un indice de mauvais goût, de vulgaire, de plouc ou comme l’a autrement dit Charles Baudelaire, un « plaisir aristocratique de déplaire ». C’est en effet étrange, même pour celui qui dépense quelques piécettes, cinq euros en règle générale, d’aimer ces choses grotesques et de mettre autant de sérieux à choisir de la laideur.

À l’unité, cela ne produit qu’un mince effet, voire une certaine indifférence. En revanche, accumulé en colonie, plaqué en rangs serrés sur le panneau métallique du réfrigérateur ou de la chaudière, le magnet devient un véritable manifeste, une revendication, non seulement par rapport aux goûts dominants, mais aussi aux siens propres. Le magnet en résine tient presque lieu d’insulte à la porcelaine de Sologne ou au bureau Empire du salon ; sans parler de la panière en argent qui s’empresse de s’oxyder pour ne pas avoir à refléter une telle horreur. Le magnet compte cependant dans sa généalogie des ancêtres prestigieux comme les étiquettes sur les valises, les danseuses en coquillages, les cuillères blasonnées et les dés à coudre en porcelaine.

Ce que l’esthète snob ou l’observateur superficiel ne peuvent déceler, c’est la part de souvenirs et de pensées affectueuses qui donnent à ces mochetés une haute valeur. Le non-initié ne peut imaginer le sourire vainqueur d’avoir trouvé la boutique la plus kitsch, d’avoir choisi le magnet le plus laid d’entre tous les laids. Il ne peut se représenter le moment de panique, en dernière et ultime minute, à la gare ou à l’aéroport, où trouver un tel objet soulage de l’oubli impardonnable. Dans tous les cas, bien ou mal emballé, tant escompté que complètement dépourvu d’effet de surprise, du statut de machin moche, le magnet passe à celui de trophée sublime.

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