« Flâneries 2023 » – # 146 – « Comment sont fabriquées les choses »


Lorsque l’on balaie du regard les objets qui nous entourent et qui outillent nos gestes quotidiens, de la cafetière jusqu’à la brosse à dent électrique, de la tondeuse à gazon jusqu’à l’emblématique automobile, à aucun moment on ne les associe à leur méthode de fabrication. Exception faite peut-être des meubles de nos grands-mères, pour lesquels on parle-là d’artisanat, d’art presque. Et pourtant, comme nous ne fabriquons plus rien nous-mêmes et que les ateliers se sont éloignés et isolés du train de nos quotidiens, il faut bien que cela se passe quelque part et repose sur quelques mains. Hier, tout cela se passait dans le village, plus tard, cela s’est déplacé à la périphérie des villes, aujourd’hui c’est en Asie.

Le titre L’Établi prend, dans le film de Mathias Gokalp, un double sens : le plan de travail sur lequel s’échine l’ouvrier à la chaîne et le statut social de l’intrus et infiltré de l’histoire : Robert Linhart, normalien et professeur agrégé de philosophie.

Robert Linhart est l’auteur du roman éponyme dont est adapté le film. Il s’est fait embaucher chez Citroën comme ouvrier spécialisé niveau 2, immédiatement après les mouvements sociaux de Mai 1968 qui ont agité la France. Dès les premières heures, épuisé et les mains ensanglantées par la manipulation et l’assemblage des pièces de 2CV, Robert découvre l’asservissement et le harassement du travail à la chaîne. Cependant, il poursuit avec entêtement son projet de raviver le feu révolutionnaire au sein de l’usine alors que la majorité des ouvriers, éreintés par les agitations du printemps, contraints économiquement par des salaires déjà modiques, est rentrée dans le rang, ploie sous la charge de travail et les cadences soutenues. Le feu sera cependant mis aux poudres quand la Direction décidera, faisant fi des Accords de Grenelle, de se rembourser des heures perdues pendant les grèves en exigeant des ouvriers qu’ils travaillent trois heures supplémentaires par semaine à titre gracieux. La grève prendra, tournera mal, sera cassée par des fidèles de la Direction, prendra l’eau. La majorité des ouvriers reprendra le collier, une partie sera renvoyée. Robert Linhart, après un passage en psychiatrie pour remords d’avoir mis tant d’ouvriers et leurs familles en grande difficulté, reprendra son poste de Professeur ; de l’établi à l’établi : échec et mat.

Tous ces ouvriers rêvent d’une voiture, d’une petite maison en pleine propriété, de confort moderne. Nous avons expérimenté et expérimentons toujours des désirs similaires. C’est la fameuse Complainte du progrès. Avec ce film, comme avec les romans de Zola, comme dans quelques lignes de L-F. Céline, se mesure le prix réel des choses que nous possédons ou que nous rêvons de posséder : la sueur et l’accablement d’autres hommes. Mais comme Robert Linhart, quoi que conscients de cet enfer, nous dormons dessus. « Ne croyez jamais d’emblée au malheur des hommes. Demandez-leur seulement s’ils peuvent dormir encore…si oui, tout va bien. Ça suffit. »

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