C-Ma Chronique – #8 – Les petites lignes l’Histoire

Un simple livre de poche complaisamment offert par un bouquiniste sur les quais de Paris.
Cinq lettres, trente pages : « Les Lettres Portugaises ».
Et toute une série de correspondances privées et diplomatiques.

Le tout signé en 1669 par un certain Guilleragues ; Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues.

Cela aurait pu se contenter d’être la lecture de l’une des proses les plus joliment tournées de la littérature française, tant les références, le vocabulaire, la syntaxe et les tournures que l’on y rencontre représentent ce que le Grand Siècle, le XVIIème siècle, celui des Boileau, Saint-Simon, Madame de Sevigné, a produit de plus délicat.

Mais « Les Lettres Portugaises » par la singularité de leur histoire et les hauts faits de leur auteur, donnent matière à penser plus loin.
Ces « Lettres » et cette « Correspondance » portent à ajuster une autre focale sur l’Histoire, à chausser des lunettes plus grossissantes que ne le permet le simple regard.

L’Histoire ne peut pas se lire simplement avec les yeux, et surtout pas avec les lunettes du présent.  Il faut laisser une autre focale – la recherche et la curiosité personnelle – mettre en évidence ces petits détails, ces petites lignes, qui en éclairent les subtilités invisibles aux profanes et plus certainement aux idéologues qui s’accommodent de les ignorer.

« Les Lettres Portugaises » de Gabriel de Guilleragues sont une des plus grandes et une des plus sinueuses énigmes de la Littérature française.
Un nombre conséquent de littérateurs, critiques et chercheurs, autant français qu’étrangers, se sont penchés, dès leur parution, sur l’identité véritable de leur auteur trop modeste et trop dévoué au service du Roi, pour en tirer de la gloire.

Après près de trois siècles de combat franco-portugais pour leur attribuer une paternité, d’enquête au mot à mot entre les « Lettres », les « Correspondances » avec et entre ses contemporains, le « dossier » a pu être classé en 1950 par Frédéric Deloffre ; Gabriel de Guilleragues est bien l’auteur de ces chefs d’œuvre.

Dans « Les Lettres Portugaises », Gabriel de Guilleragues a écrit, se substituant par la plume à une femme éplorée, trempant cette plume sensible dans l’encre du chagrin féminin, cinq « Lettres » d’amour désespéré à un amant de passage, de quelques heures ; à un séducteur, lâche et inconséquent.
Dans les « Correspondances », adressées à Louis XIV, à ses Ministres : Pomponne, Colbert, au Pape Innocent XI, à Madame de Sablé, à Racine, Gabriel de Guilleragues donne à suivre le vécu quotidien de la Grande Histoire, des grandes heures de la France que l’on ne raconte plus sur les bancs d’école.
Il fut, huit années durant, un brillant représentant du Roi Soleil auprès de la « Porte » : l’empire Ottoman.

Dans « Les Lettres Portugaises », comme dans les « Correspondances », on apprend l’Histoire par le menu détail : des nuances sociologiques, des faits historiques ; les unes méprisées, les autres amnésiés.

Il y a trois leçons à retenir à l’issue de cette découverte.

– La première leçon porte sur les biais de recherche.

La qualité d’une enquête, et ses conclusions, repose sur l’honnêteté de l’Historien, sur la qualité et l’authenticité des sources, sur leur concordance et leur convergence, non pas pour défendre un point de vue, pour accommoder une idéologie mais pour établir une vérité la plus objective possible.
Les siècles de joutes enflammées sur l’auteur véritable des « Lettres », avant que Guilleragues ne soit dûment légitimé, montrent comment la vérité historique est une bataille ardue qui requiert constance, pugnacité et qui ne peut se livrer que sur la base de faits avérés, strictement replacés dans leur contemporanéité.

– La deuxième leçon porte sur les dangers de la généralisation : tirer d’un événement, d’une source unique et d’une seule nature, une règle universelle.
Condamner en bloc un peuple, une génération et ses descendances, un genre humain, pour les méfaits de cas particuliers, est une hérésie intellectuelle.

Ici, dans ces cinq « Lettres », il serait facile de donner comme principe que les hommes sont des séducteurs, des prédateurs inconséquents.
Lire ces « Lettres », par exemple avec les yeux haineux de l’extrémo-féminisme actuel, permettrait de décréter que les hommes sont invariablement des « chiens » pour les femmes, et ce, depuis la nuit des temps et qu’en conséquence, que tous sont à combattre avec rage et qu’ainsi, il faut renoncer, unilatéralement, à « regarder leurs films, à écouter leur musique ».

Mais si on change de focal, et que l’on observe les siècles de productions littéraires, musicales, artistiques ; leur quasi-totalité sont des hymnes, des odes, des hommages à la féminité, au pouvoir des femmes sur les hommes et, souvent, des mises en exergue, par des hommes, des souffrances des femmes et des injustices qu’elles subissent bien souvent.
Et ce, même si le quotidien des femmes, la réalité de la vie de femmes, depuis des siècles, de façon générale et grossière, tend à démontrer le contraire.

Dans les « Lettres portugaises », Gabriel de Guilleragues se met à la place d’une femme, une novice en l’occurrence, séduite et abandonnée par un officier français, pour écrire, décrire le cheminement de son désespoir amoureux.
Il ne se joue pas de ce désespoir, il ne le moque pas, il ne le méprise pas.  Bien le rebours.  Chaque ligne, chaque mot illustre sa profonde compréhension du cœur féminin, des enjeux et carcans sociaux des femmes de son époque.
Il en démontre, de tout son art littéraire, les ressorts, les drames et les conséquences.

– La troisième leçon porte sur la Grande Histoire elle-même et sur notre prétention à juger, du haut des moyens techniques, de communication dont nous disposons aujourd’hui ; de leur sophistication et de leur instantanéité.

Gabriel de Guilleragues a été l’Ambassadeur de Louis XIV auprès de la Cour Ottomane de 1679 à 1685, à une époque où le moindre voyage était une épopée, où la moindre missive avait toutes les chances de ne jamais parvenir à destination, et où, même si elle atteignait son but, ce n’était qu’après plusieurs semaines, plusieurs mois de cheminement chaotique.
Le diplomate du XVIIème siècle était chargé d’une mission dont il connaissait les grands principes mais pour la réussite de laquelle, seuls son jugement, sa loyauté, sa probité et son courage servaient de rouages.

Guilleragues avait pour mission d’accéder au « sofa » auprès du vizir Kara Mustafa, au lieu du « tabouret », avilissant pour le rang de la France, que le Marquis de Nointel, son prédécesseur, avait eu le déshonneur d’obtenir pour le Roi.
Malgré des imbroglios nés des audaces du Marquis Duquesne, Lieutenant général des armées navales, Gabriel de Guilleragues parvint à obtenir d’un vizir belliqueux et très hostile aux Chrétiens, non seulement tous les honneurs dus à la France et au Roi : le « sofa », mais également l’immunité des vaisseaux français en Méditerranée et la protection par la France des Lieux Saints.

Ces petites lignes de l’Histoire font émerger de l’oubli l’époque où les Souverains savaient où était le rang de la France, qui lui devait le respect et surtout, où ils s’appuyaient sur des Hommes qui avaient, rivés à l’esprit, non seulement leurs intérêts et mais surtout l’Honneur de leur Patrie.

Voilà en trois clés de lecture ce l’on peut tirer de l’Histoire, non seulement quand on chausse les bonnes lunettes, mais avant tout quand on accepte de voir.

L’Histoire est bien plus complexe, subtile que ne le laisse entrevoir le manichéisme actuel.  Souvent, ceux qui dissertent, qui hurlent aux loups, qui s’autoproclament juges-ex-machina, qui condamnent et qui coupent des têtes en place publique, sont à la nuance ce que l’iceberg est au flocon : ils achètent et vendent l’Histoire en bloc, sans entrer dans ces détails qui en changent toute la construction.

Gabriel de Guilleragues, un Gascon, encore un, après d’Artagnan, Cyrano, Henri IV, Aliénor d’Aquitaine, au travers de quelques écrits, oubliés du grand nombre mais ressuscités par quelques érudits, montre que nul ne peut, sans discrédit intellectuel, juger du haut de son présent confortable, où les progrès, même imparfaits et toujours perfectibles, ont permis à l’humanité de cheminer vers plus de paix et d’altruisme que les piailleurs ne permettent de le réaliser.

Un autre Gascon, Gaston Phébus, avait pour devise :
– « Toca-i se gausas ! »
– « Touches-y si tu oses ! »
Beaucoup devraient tenir cette devise pour une mise en garde contre les jugements hâtifs et simplistes sur l’Histoire.

C-Ma Chronique – #7 – Gouverner dans le jardin à la Française

Au cœur d’une crise sans précédent, alors que les prémices d’un marasme accentuent l’ampleur et la profondeur des doutes qui plombent la société Française, j’ai cherché le germe d’une réflexion positive, d’un élan utile au renouveau de nos fonctionnements qui ont montré leur essoufflement et leurs limites.

Au travers de la presse écrite et des nombreuses tribunes, souvent remarquables, publiées pendant cette période, j’ai décelé un manque : celui d’aller retrouver en nous-mêmes, dans les racines de notre Histoire, un idéal, aujourd’hui égaré, éreinté par la critique et l’insulte, qui permettrait de faire de notre richesse profonde un atout pour redevenir puissants.

Ce manque, je l’ai identifié depuis bien longtemps, au cours de virées et promenades dans toute la France, en observant tout simplement les rues, les façades, les églises, les jardins.
Par exemple, Paris et ses jardins, même les alentours du Palais de l’Élysée, souffrent d’un grand laisser-aller : des avenues entières sont colonisées par la jachère, les herbes folles.
Indiscipline, ordures, saleté, anarchie, désorganisation, paresse sont les mots qui me sont venus à l’esprit.

Pour revenir aux tribunes parues dans la presse qui ont cherché à expliquer la crise : ses origines, ses conséquences -, à imaginer des solutions, elles passent à côté de ce défaut criant dont témoigne pourtant cette prolifération d’herbes folles : l’abandon.  Autrement synonyme de laisser-aller, de sauvagerie.

De décivilisation.

Abandon d’une esthétique ataviquement française, qui trouve ses origines dans notre Histoire la plus ancienne et qui symbolise bien plus qu’une relation violement dominatrice de l’homme à la Nature : le jardin à la Française.

Beaucoup de grandes plumes sont allées chercher les analyses, la comparaison et les remèdes dans d’autres esthétiques, dans d’autres conceptions, souvent étrangères, de l’organisation des hommes.  Ces esthétiques, certainement très alléchantes mais qui ne sont pas les nôtres, expliquent en partie les échecs répétés des hommes qui nous gouvernent à fixer et à tenir un cap.

Nous, Français, ne sentons plus depuis longtemps l’appel d’un horizon meilleur ou d’une ambition commune qui nous embarquerait.

Tout ce laisser-aller des herbes folles semble proposer une nouvelle esthétique : celle de la nature libérée, rendue à elle-même et qui produirait des effets bénéfiques, structurants, créatifs et rénovateurs.

Mais c’est un mensonge.

Le jardin à l’Anglaise, pour ceux qui en connaissent les principes, donne l’illusion d’une nature laissée à sa libre inspiration.  Mais il suppose en amont, tout autant de contrainte et de mise au cordeau que le jardin à la Française.  Le peintre Anglais s’est peut-être substitué à l’architecte Français mais, dans les deux cas, le géomètre et son fil à plomb illustrent la puissance dans la main de l’homme.

Les herbes folles, l’anarchie et la violence de la Nature qui reprendrait le pouvoir ne sont pas des vérités pour l’Homme.  Brute, la nature sauvage n’est pas accueillante, viable pour lui.  Les herbes folles, la jungle le renvoient à sa nature fragile, à son animalité.
En revanche, le jardin, le potager, le paysage, auxquels il a mis la main, renvoient à un espace dans lequel il peut non seulement survivre, mais vivre, à un espace dans lequel il peut devenir humain.
C’est à dire un espace propice à s’accorder avec ses semblables et à créer avec eux de l’harmonie malgré leurs diversités.

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Les herbes folles que l’on nous propose de laisser prospérer dans nos villes, c’est de la cosmétique qui n’atteint pas le cœur des problèmes.
La cosmétique sert à masquer les défauts, à embellir ce qui n’est pas présentable à l’état brut.  La cosmétique, à la différence de l’esthétique, ne soigne pas ; elle n’a de vertu ni thérapeutique, ni médicinale.  Elle sert à préparer un nouvel usage, à entretenir une illusion, à maintenir artificiellement en bon état ce qui se dégrade.
Mais la cosmétique ne transforme pas, n’a aucun effet sur ce qui est déjà gâté, périmé, mourant.

Ainsi, quand à chaque pas dans les rues de Paris et bien d’autres villes de France, sur les façades, sur les toitures, les faîtages et les moindres interstices de nos plus beaux monuments, civils, militaires, religieux, on observe des parcelles, des murs, des dentelles de pierre, des statues entièrement livrés aux chiendents et aux salpêtres, il paraît notoire, évident que l’on a renoncé, dans et au-delà des jardins, à agir sur les « choses » ; ces « choses » civilisatrices que sont l’ordre, la police, la justice, l’éducation, la culture, l’Art dans toutes ses déclinaisons.

Voilà ce manque.

La France a renoncé à agir par elle-même sur elle-même, avec ses mains, en retroussant ses manches.  Elle a renoncé, non seulement à poursuivre une esthétique qu’elle connaît pourtant bien – autant que l’Éducation Nationale et la Culture permettent de la transmettre -, qui est son essence, sa raison d’être et son Histoire, mais aussi à l’entretenir pour lui conserver son lustre.
Elle s’éparpille et s’abaisse à de vaines théories historicides, genricides, racialistes plutôt que de cultiver son merveilleux jardin à la Française.
De ce renoncement, de cette ingratitude par oubli et ignorance, que les différents commentateurs démontrent sévèrement à longueur de tribunes, les Français n’en sont pas totalement fautifs.

Tout une cohorte récente de gouvernants, dirigeants, intellectuels, artistes hystérisés, leur ont martelé, dans la verve psychotique d’une langue approximative, souvent sur la base d’un inculture crasse et d’une malhonnêteté partisane, que leur Histoire était non seulement finie, mais qu’ils devaient en avoir honte.
Qu’ils devaient oublier leurs richesses, cesser d’aller y trouver des modèles d’inspiration et d’admiration pour y adosser leur ligne de conduite.

De nos jardins de simples, héritiers des iatralipice et des pharmacopolae de la Rome Antique, continués par nos ordres monastiques, la France, d’Antoine Joseph Dezallier d’Argenville à André Le Nôtre et Adolphe Alphand, a utilisé cet Art, pour illustrer sa conception, son esthétique de l’organisation de la Nation et de son fonctionnement.

Beaucoup n’ont voulu y voir que la seule marque de l’absolutisme et de l’arbitraire.  Mais, si, à des fins idéologiques, on peut tordre négativement, coupablement l’Histoire, on peut, certes tout aussi idéologiquement, la relire d’une façon moins calomnieuse, plus valorisante, transcendante, universelle et y trouver notre essence, notre vérité, notre beauté : notre esthétique profonde de peuple de génie.

C’est probablement ce qui pêche cruellement en France, à tous les niveaux de gouvernance politiques, religieux, administratifs, militaires, économiques, sociaux et familiaux ; nous avons bariolé, dénaturé, à coups de cosmétique, ce que nous sommes, ce que nous avons, pluriséculairement, de beau en nous.

C’est le résultat efficace d’une stratégie de manipulation.
Les Français – des villes comme des champs -, savent que les mesures, les lois, les orientations qui sont prises ne sont pas embryonnées dans leurs gênes, ne sont pas adaptées à leur nature, qu’elles sont souhaitées, pensées loin de chez eux par d’autres autorités, pour répondre à des ambitions qui ne les serviront pas.  Pris de doutes profonds sur la congruence des politiques menées avec ce qu’ils sont, avec ce qu’ils veulent, avec ce qu’ils méritent, ils y répondent inégalement par des réactions d’apathie, de résistance ou de révolte.

Il ne faut pas croire pour autant que les révoltés qui manifestent le plus violemment sont ceux dont la souffrance est la plus authentique et la plus justifiée.
Il est réflexivement plausible de comprendre que les plus fragilisés d’entre se laissent prendre aux sirènes de tous les charlatans exotiques et que, dans leur ensemble, désarmés de toute fierté d’eux-mêmes, ils deviennent les victimes passives de tous les chacals.

Il est demandé aux Français de croire qu’ils sont les seuls responsables de leurs malheurs, à cause de l’insuffisance de leur intelligence, de leurs capacités et de leurs efforts.  Les Français, ceux qui connaissent, comprennent, ressentent vraiment leur Histoire, au lieu de se révolter contre le système, s’auto-dévaluent, se culpabilisent ; se vouent, bafoués, à l’éternel bûcher de la bien-pensance.
C’est cela qui engendre leur état dépressif, qui inhibe leur capacité d’action, de créativité, leur génie, que beaucoup, de par le monde et dans l’Histoire, ont envié, ont eu à redouter – envient et redoutent encore.

Mais la France n’est pas finie.
Seulement certains souhaitent sa fin.

C’est pourquoi, ce constat, le principe du jardin à la Française est crucial.
Parce que cet Art, comme tous les Arts dont nos grands Princes se sont entourés, dit bien plus, symbolise bien plus, inspire bien plus qu’une simple prouesse technique et tord le cou à toutes les interprétations, revisites fallacieuses de notre héritage.

Quand le 21 janvier et le 16 octobre 1793, les bourreaux ont exposé les têtes suppliciées de Louis XVI et Marie-Antoinette à la vindicte populaire, quand ils ont laissé mourir de mauvais traitements Louis XVII, ils n’ont pas seulement assassiné un homme, une femme et un enfant, ils n’ont pas simplement échangé les visages d’un ordre social pour d’autres visages d’un autre ordre social, ils ont coupé les racines d’un peuple et ils ont aussi mis fin à deux esthétiques.
Celle du jardin à la française et celle du hameau.
Celle d’un ordre structurant, protecteur et celle de son renouvellement.
Ils balancent depuis entre la peur de perdre l’une et la méfiance de s’engager dans une autre.

Il ne s’agit pas ici de regretter ou de vouloir restaurer vainement un passé.  Il s’agit d’un essai de compréhension.

Louis XVI représentait l’esthétique d’un rapport français au monde puissant, élégant, élevé.  Marie-Antoinette, celui d’une ouverture, d’une émancipation possible.
Il s’agit d’une époque où l’esthétique française inspirait le monde, les Arts les plus brillants, les conversations les plus élevées où les femmes avaient toute leur place.
Une époque, 1783, où Benjamin Franklin savait qu’il trouverait notre aide ; la fin de la Guerre d’Indépendance Américaine a été signée à Paris.

Les Français ont mis fin ou accéléré un processus qui, inéluctablement, était en marche.  Il n’y avait pas besoin de têtes coupées pour cela.
Ils ont appris, dans cette fracture, à rejeter toute esthétique transcendante ; rejet qui, dans les soubresauts de l’Histoire, nous conduit à l’appauvrissement actuel.  Nous avons vécu pendant des siècles sur cet héritage qui fond aujourd’hui comme une Peau de Chagrin.

Les Français ne se sont jamais vraiment remis de ce régicide, des massacres et des colonnes infernales qui sont restés dans leur mémoire profonde.
Comme un atavisme, comme la reproduction d’un schéma familial, cette mémoire s’est réveillée chaque fois qu’un Prince a voulu les replacer sur le chemin d’une esthétique transcendante.  Tous les chefs qui se sont succédés à la tête de la France ont subi, tout en gardant leur tête sur leurs épaules, un rejet sous différentes formes.

Il y a une erreur sur le sens du jardin à la Française.
Il n’est pas symbolique d’une contrainte, d’une autorité arbitraire et aveugle.
Il est un équilibre entre ce qui relève du régalien, de l’indispensable au fonctionnement de toute société, de toute organisation et ce qui revient à l’initiative individuelle, au contingent, au créatif.
Il représente un modèle de perfection vers lequel chacun peut tendre, un axe autour duquel les complexités et les aléas du monde peuvent s’ordonner, un rempart contre lequel les drames peuvent s’écraser.

Le jardin à la Française est aussi l’école du travail d’orfèvre de longue haleine, du soin, de l’effort, de la créativité, de la transmission, de l’héritage.
Il symbolise le devoir du Prince, du dirigeant, du maître, du parent.  Il leur inspire de se concentrer sur leur rôle, de bien faire leur métier, d’assumer leurs responsabilités, de transmettre un héritage et des savoirs, de prévoir l’avenir et d’en assurer les moyens.
Il manifeste la supériorité du temps long, de l’effort et du mérite sur l’instantanéité, le caprice et l’assistanat.
Il leur impose également, et par capillarité à leur Nation, une élégance, un savoir-être.  Les lignes, les volutes du jardin à la Française sont la dignité que l’on se doit à soi-même et à ceux que l’on gouverne.
Il en va jusque dans notre langue, notre Art de la Conversation si proche du jardin à la Française, dont la grammaire, la variété des mots et des expressions, sont les graines, les outils et l’ordonnancement d’une pensée prolifique et libératrice.
Comme pour le jardin, si la langue n’est plus entretenue alors, la pensée se délite, s’assèche, ne porte plus ni fleurs, ni fruits.  La parole se fait violence quand elle est étouffée par la violence des herbes folles.

C’est ainsi qu’à partir du jardin, chacun est appelé, quelle que soit sa condition, à avoir de la tenue, à passer de l’état brut, sauvage de nature à l’état de dignité, à fournir des efforts pour sortir de sa condition, non seulement par un travail de forme mais aussi par un travail de fonds.

Au contraire des herbes folles, de la jachère, le jardin à la Française trace un chemin lumineux pour sortir de l’ombre.
On ne voit rien dans la confusion de la broussaille.  Tout s’y cache.  Tout s’y perd.  Tout y meurt.

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Il y a une magie absolue à parcourir Vaux-le-Vicomte : les jeux savants et subtils de perspectives, où le château reste le repère, même lorsque l’on s’en éloigne.  Tout est à sa place, joue son rôle en plein.  La moindre herbe y devient plante, y devient décor, participe au beau.

Le jardin à la Française a été la concrétisation, la synthèse, le syncrétisme de tous les racines et de tous les apports de l’Histoire à la Nation, du Jardin d’Eden à ceux de Babylone, des mythes grecques aux héros de la puissance romaine.  Son esthétique s’est répandue à travers l’Europe, a fait école.

Louis XIV a vu dans l’esthétique de Vaux-le-Vicomte – inutile de polémiquer sur les ressorts des affaires Fouquet -, un moyen d’asseoir son pouvoir après les affres de la Fronde qui avait porté la violence jusqu’au pied de son lit.
Mais, au rebours d’y trouver seulement l’ombre d’un pouvoir menaçant, on peut voir dans ces jardins, le travail d’un pouvoir qui crée des conditions favorables, l’ambition d’un pouvoir qui ouvre des perspectives d’avenir, la justice d’un pouvoir qui impose un équilibre entre la contrainte et la liberté.

En France, comme dans l’ensemble du monde, d’Amarna à Chichén Itzá, de la Cité Interdite au Palais de la Zarzuela, derrière chaque merveille, il y a une esthétique.
Mais, jamais dans aucun pays comme en France, l’esthétique du pouvoir n’aura autant tiré tout un peuple vers le haut dans la durée, que les talents qu’elle a inspirés soient issus de son sol ou venus de l’étranger.

Oui, c’est là la vertu d’un pouvoir bâti sur une esthétique du beau et du vrai, il inspire les troupes et attire les talents.
Aujourd’hui, cette esthétique mutilée ne fait plus recette au point que rares sont les Nations qui prennent modèle sur nous.
Aujourd’hui, cette esthétique flétrie ne mobilise plus qu’une poignée de fidèles, n’attire que les talents les plus douteux ou les plus rapaces.

En dépit de ces lavages de cerveaux, chaque fois que l’on a voulu affaiblir cette esthétique, en abandonner la conduite à des médiocres, la laisser en pâture aux rapaces ou aux puissances étrangères, alors, la nature profonde des Français a pris le dessus pour y mettre fin et reprendre la main.

C’est ce qu’il se passe en ce moment en France, probablement aussi dans beaucoup d’autres Nations, peut-être même aussi dans les entreprises.
Les Français demandent la fin du cosmétique, du faux, du court terme.  Ils demandent à ce que l’on en revienne à une esthétique fondatrice, fédératrice et soucieuse de l’avenir, construite sur le temps long et dans laquelle ils se reconnaissent.
Les Français souhaitent que les Politiques, les Chefs, les Dirigeants cessent d’invoquer servilement une autorité extérieure pour masquer leur impuissance, de renoncer à toute ambition, qu’ils renouent, principalement, prioritairement, avec le travail à la Française de leur jardin.
Les Français veulent sentir qu’ils sont aux tâches qui les concernent, chacun à leur métier, sans dispersion et, en l’occurrence, sur le principe du jardinier, avec autant une esthétique du particulier qu’une esthétique d’ensemble, qu’ils sèment des graines pour eux avant de penser aux récoltes des autres.

Quand un Politique, un Chef, un Dirigeant renonce ou fait fi de l’esthétique de son Peuple, de ses troupes et de ses équipes, alors il perd toute autorité et toute légitimité.

Le jardin à la Française, comme tous les beaux jardins, comme toutes les œuvres d’art, inspire à chacun de s’élever, de chercher à se surpasser.  Il est une esthétique autant à titre individuel que collectif.  Cette esthétique centrale irradie.
Le jardin à la Française est le modèle, le cadre.  Mais aussi une limite.
Circonscrit à son périmètre, pour l’État à ses fonctions régaliennes, il n’empêche pas le reste de la Nature et par extension, le Peuple, les troupes, les salariés, de déployer leurs talents, selon leurs spécificités, leur complémentarité, leurs moyens, leurs aptitudes, leurs talents.
Mais chacun, sans nuire aux légitimes ambitions des autres, a pour finalité l’esthétique, l’œuvre commune.

C’est ici que les herbes folles – autrement dit le laisser-aller, l’anarchie, la sauvagerie, la vulgarité -, qui envahissent nos rues, nos édifices et au-delà, la sphère dirigeante, forment une cosmétique fallacieuse, perverse et destructrice.
On ne peut pas être en même temps herbes folles et en même temps jardin à la Française.  Du moins ce n’est pas ce que les Français attendent.
Ils veulent ressentir de la fierté, cette esthétique collective transcendante.
L’État, le pouvoir et ses serviteurs, les dirigeants de façon générale, n’ont pas à ressembler, à se fondre dans le commun.
Ils ont à être au-dessus.  Ils sont là pour marquer l’heure et le rythme, anticiper les bouleversements, planifier et rassembler les moyens pour y faire face.

C’est dans une telle esthétique, dans cette volonté de perfection, que les Français trouveront de l’attrait et reconquerront une meilleure psyché d’eux-mêmes.
Psyché faite d’énergie conquérante, d’action, d’excellence, de mérite, de performance et de puissance qui ne sont ni des anachronismes, ni des gros mots mais des graines de vitalité et d’unité.

Lors de la tempête Lothar de 1999 qui a ravagé la France, ce sont les arbres trop vieux, les troncs mal enracinés, les forêts artificielles qui ont souffert, qui sont tombés.
Ce qui était solide, enraciné, c’est à dire aussi le schéma d’ensemble, le dessin originel de notre jardin à la Française -, n’a pas été perdu, parfois tout juste affecté.
A Versailles par exemple, il aura suffi, certes avec beaucoup de travail et du temps, de s’inscrire dans l’existant.

C’est cela l’enseignement du jardin à la Française.
Le temps long, le travail de fonds, la stratégie, la transmission et l’héritage, l’exemplarité, la sélectivité ; des principes qui n’empêchent ni la diversité, ni la modularité, ni la créativité et surtout pas le renouvellement.

La Vème République, jardin à la Française constitutionnel, en est une application.
Elle est le cadre esthétique d’un pouvoir souverain, ancré, concentré sur sa belle ouvrage, sur son exemplarité, sur son équité, sur son impartialité et son souci, au final, que nul, qu’aucune herbe folle, germée sur son sol ou apportée par le vent, ne vienne altérer la pluri-sécularité, la légitimité et l’amour de notre esthétique commune.

C-Ma Chronique – #6 – « Il est libre le masque ! »

« Il est libre Max
Il est libre Max !
Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler »

Que ce petit refrain qui tourne en boucle dans ma tête – depuis, depuis, oh ! au moins depuis que le politique et le scientifique se sont mis d’accord sur l’utilité du port de ce cache-trouille – est agréable.
C’est au final bien plus qu’un refrain, c’est un hymne, un hymne au rejet du masque.

« Il est libre le masque
Il est libre le masque !
Y en a même qui voudraient l’envoyer voler »

J’entends déjà votre : « Oh ! là, là ! », de parfait citoyen respectueux « à la lettre » des consignes sanitaires.
En voilà une qui commet un double délit : ignorance volontaire, insouciance irresponsable.  Le masque est le nouveau symbole de l’empire de la trouille, devenue une vertu, mais aussi un devoir et une quasi-sagesse.  Elle n’a pas peur ; quel défi à l’autorité !

Ne vous inquiétez pas.
Pendant plusieurs semaines, comme vous, j’ai été privée – et donc me suis privée volontairement – de la liberté fondamentale que doit garantir tout État démocratique : celle d’aller et venir à son gré.
Pendant encore plusieurs semaines, vous comme moi allons vivre, sous le masque, un confinement dans le déconfinement.
Alors, j’ai simplement décidé, sous le masque que je porte facilement sur le visage, dès que cela est, soit nécessaire, soit obligatoire, de faire fonctionner une de mes libertés fondamentales, une encore exempte du couperet Avia, qui n’a ainsi pas encore fait l’objet d’une loi : celle de penser.  Et de l’exprimer.

Penser, réfléchir, questionner l’injonction, même si celle-ci est reprise en cœur par la masse.  Cette masse, qui oublie si vite le goût des libertés perdues au point de ne plus se souvenir en quoi elles consistaient.  Après des siècles consacrés à son émancipation, l’Homme s’apprête, presque sans combattre, déchargé d’une énième de ses responsabilités ou de sa simple capacité à agir sur son devenir selon son bon sens et la morale commune, à s’asservir à la surveillance généralisée.

Ce phénomène a-t-il commencé avec le virus Covid-19 ?
À mémoire d’homme, à mémoire de celle qui écrit ces lignes, en quelques exemple: non.
– 20 novembre 1940, régime de Vichy : imposition de la « carte d’identité de Français » à tous les citoyens ; on sait à quelles fins barbares elle servira.
– Fin 70, le Sida : préservatif ; restrictions à la libération sexuelle
– Septembre 2001, attentats sur le sol américain : biométrisation des passeports, surveillance vidéo dans les lieux publics
– Novembre 2015, attentats sur le sol français : peur des barbus et des niqabs, contrôle des individus, fin de la République à visage découvert
– Pendant ce temps, téléphonie mobile, internet et smartphones aidant, nous avons offert, délibérément, nos données à des opérateurs privés exempts de toute légitimité et de tout contrôle démocratiques.

Et donc, 2020.

Si nous vivions aux grandes heures d’Athènes, le masque ferait de nous des « persona », des acteurs de tragédies ou de comédies.
Peut-être même des Antigone bravant toute autorité pour aller enterrer dignement nos morts ou même, ne serait-ce que leur chanter un « Te Deum ».

Si nous conservions un peu de rêve ou si l’on racontait encore ce genre d’histoires à nos enfants, nous pourrions nous prendre, avec malice, pour des Arlequin ou des Colombine, pour le Masque de Fer, pour Zorro, pour Arsène Lupin, pour un bandit de grand chemin, pour un desperados, pour Fantômette. Avec une certaine peur au ventre nous imaginerions des Hannibal Lecter. Avec un peu de sensualité, nous repenserions à la voilette délicieusement agaçante de Clara Dandieu-Romy Schneider se délectant de gorgées de champagne dans les premières minutes du « Vieux Fusil ». La suite n’est pas gaie.

Mais voilà.

Assis dans le métro, déambulant dans les rues, nous nous soumettons à porter ce masque, non pour vivre et nous regarder les uns les autres sous l’impulsion libre du charme et du mystère, mais pour, et sans replacer cette tragédie dans la longue durée de l’histoire humaine, au moyen de ce dérisoire et vain bouclier, protéger notre santé et celle des autres, illusoirement mieux que toutes les canicules de 2003, que toutes les grippes saisonnières qui ont bien plus sérieusement fauché leurs lots de victimes.

En 1917, que pensait le soldat, derrière son affût, de cette guerre meurtrière déclenchée pour un Archiduc assassiné en Bosnie-Herzégovine, à des milliers de kilomètres de lui ?
Pour la seule France : 1 400 000 soldats français et coloniaux décomptés morts, soit 27 % des 18-27 ans.
En 2020, que pense le salarié, derrière son morceau de tissus, de ces petites « couronnes » disséminées sur toute la surface du globe depuis un misérable marché du Wuhan.
Pour la France : 28 215 civils morts au 21 mai 2020.  Pour référence, en 2019, 612 000 personnes sont décédées.

Notre masque, c’est notre tranchée.

Ici, pour gagner, il va falloir faire preuve d’un peu de courage, en sortir, monter à l’assaut et gagner du terrain.  Parce que le virus, même sans fusil, ni baïonnette, s’il décide de passer outre le masque, y parviendra.  Allégé de tout paquetage, il se frayera le chemin qu’il veut, bien mieux qu’une balle, plus sournoisement que les gaz moutarde qui eux, étaient colorés.

Quel est notre courage ?
Allons-nous accepter une petite part de risque, forts de notre seule arme autonome : notre capacité de discernement, de temps à autre, pour tomber le masque et redevenir mobiles, agiles ; vivants ?

Quel est le courage que l’Histoire retiendra de nous et sera raconté, plus tard, à nos enfants ?
Allons-nous abandonner notre civilité occidentale faite de gestes charnels : poignées de mains, embrassades, accolades pour nous soumettre aveuglément, servilement à l’impératif catégorique du principe de précaution, à cet inatteignable « risque zéro », c’est à dire à l’hygiénisme et à l’inaction.

Le soldat de 1917 a vu, a touché les morts, ses compagnons tombés par centaines autour de lui.
Nous, dans notre immense majorité, nous contentons d’un inventaire statistique quotidien désincarné.
Mais la mort, en dehors des soignants, nous ne l’avons ni vue, ni palpée.

Pendant la Première Guerre Mondiale, même avec d’immenses difficultés, « l’arrière », les Civils, avaient tenus.  Les enfants avaient continué d’aller en classe.  L’État avait continué de fonctionner.  Les usines avaient, au ralenti, continué de tourner.

La peur nous sert désormais d’autorité et c’est à elle que nous obéissons, que nous nous soumettons.

Pendant ces semaines de confinement – pas des années – où nous avons laissé mourir seuls, beaucoup de nos êtres chers, et cela, sans dictature autre que celle de la contravention, sans invasion, sans obus, sans exode, nous avons tout laissé tomber.
Certains enfants, en septembre prochain, auront passé six mois hors de l’école. Ceux qui auront pu y passer quelques heures, l’auront fait dans la surinterprétation aveugle – Hannah Arendt n’est pas loin – des pages de consignes gouvernementales, coincés, prostrés dans des carrés ou des ronds tracés autour d’eux dans les cours de récréation, sensées pourtant être l’acmé des joies enfantines.
Des dizaines d’entreprises exceptionnelles auront le couteau sur la gorge, nos chers petits bistrots et bouchons auront mis la clé sous la porte.
La manne monétaire qui se répand sur nos finances sera notre Mont-de-Piété, notre vente à l’encan. Nous avons déjà ruiné toutes nos vieilles « Tantes » ; inutile d’espérer une manne inconnue. Il faudra céder nos bijoux de familles et sans doute aussi notre souveraineté.

Où est passé notre courage ?

Il faudrait se souvenir, sinon apprendre, de la conversion de Saint-François d’Assise : 
« Or, un jour qu’il se promenait à cheval aux environs d’Assise, voici qu’il rencontra un lépreux. Malgré son immense dégoût et l’horreur qu’il éprouvait, il ne voulut ni transgresser l’ordre reçu ni violer son serment, car il avait donné sa foi : il sauta de cheval et s’approcha pour embrasser le malheureux.
Celui-ci, qui tendait la main pour une aumône, reçut avec l’argent un baiser.
François remonta en selle, mais il eut beau, ensuite, regarder de tous côtés – aucun accident de terrain ne gênait pourtant la vue – il ne vit plus le lépreux.
Plein d’admiration et de joie, il renouvela peu après son geste : il visita l’hôpital des lépreux, distribua de l’argent à chacun d’eux et leur baisa la main et la bouche. Voilà comment il préféra l’amertume à la douceur et, vaillamment, se prépara aux exigences qui allaient suivre. »

A notre tour, sautons de cheval, quittons notre peur.
Le masque : oui.  Mais avec discernement, modération.  Où, quand, comment et pour la durée que nous déciderons par nous-mêmes.

Soyons courageux comme les Poilus, comme Saint-François.
Soyons libres, comme Max.

« Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu’il fait
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles
Il s’amuse bien, il n’tombe jamais dans les pièges
Il n’se laisse pas étourdir par les néons des manèges
Il vit sa vie sans s’occuper des grimaces
Que font autour de lui les poissons dans la nasse

Il est libre Max
Il est libre Max!
Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler »

C-Ma Chronique – #5 – « Cheveux au Vent »

Sans titre

Ce matin, comme tous les matins depuis de longues semaines, à longueur de pages, à mesures d’ondes et à kilomètres d’images, les plus éminents experts se déversent en doctes commentaires sur le sort de toute la planète minée par le virus de Wuhan.

Ce matin, à rebours de tous les matins depuis de longues semaines, un détail, des détails, de taille, changent soudainement dans nos vies malencontreusement perturbées de merveilleux irréductibles Gaulois.

Comme ce matin.
En nous réveillant, tout à fait fringants, beaucoup d’entre nous se seront tâtés pour vérifier leur état de santé et de s’exclamer, comme Shrek à son fidèle ami : « T’es pas mouru l’âne ! »
Non : « On n’est pas mouru ! »
Confinés docilement, quoi qu’en disent nos détracteurs d’urbi et d’orbi, nous avons participé au ralentissement de la propagation du virus pour lequel, finalement, nous n’aurons pas manqué de lits de réanimation.

Comme ce matin.
En donnant un tour de clé dans la serrure, insidieusement, une réminiscence de culpabilité s’est interposée subrepticement entre l’urgence et le plaisir de sortir : « l’ausweis » ; l’attestation de déplacement dérogatoire.
Une simple fulgurance néanmoins.  Nous pouvons enfin sortir seuls comme des grands, juste après les près de 10 000 prisonniers récemment libérés de leurs geôles.

Comme ce matin.
Guillerets, nous nous attendions à une débauche de sourires, de démarches tressautantes de légèreté et d’allégresse.
Que nenni !
Il n’y a guère que le marchand de journaux qui, lui, ne s’est jamais confiné pour éluder les mauvaises nouvelles, qui s’est habitué au terrible danger des postillons, aujourd’hui en suspension dans l’air glacé balayé par des rafales de vent tout juste printanières et qui maintient l’affichage labial d’un inexpugnable dynamisme.

Mais les sourires, s’il s’en étire quelques-uns, sont tous masqués.  Bandeaux bleus, rectangles blancs, coques bariolées façon soutien-gorge recyclés.
Rien à tirer de ce côté-là.

Comme ce matin.
Nous avons passé une tête, joyeuse uniquement par le symptôme d’un regard brillant, dans le chambranle d’une boutique amie, celle du fleuriste par exemple, ravis de constater sa réouverture, promesse de bouquets poétiques.
Mais l’ère glaciaire n’a pas encore atteint son point critique de dégel et l’enthousiasme sera pour plus tard, quand le thermomètre du PIB – et des achats-plaisir compulsifs – reprendra des couleurs.  Si la CGT le veut bien.

Mais ce matin, il n’y aura eu qu’un endroit, un seul, fidèle à son rôle, où par dizaines, nous aurons été assurés de retrouver un peu de réconfort et de bonne humeur.
Cela aura été chez le coiffeur.

L’Histoire, celle avec un grand H, retiendra une foule de faits sérieux, tragiques, dramatiques, tragi-comiques, pathétiques et j’en passe.

Il y aura eu, à côté, en ce 1er jour – historique – de déconfinement, le vernaculaire, les petits faits de rien du tout

Il y aura eu, des coups de ciseaux et des coups de brosses roulées sous le souffle chaud du sèche-cheveux.
Des gestes précis, qui, point par point, requinquent, restaurent, redonnent du lustre.

Tiens, tiens !
Encore quelques héros sans trompette, rescapés de l’inactivité forcée en attendant les masques, qui participent, peignes et pinceaux à la main, comme des sabres au clair, bacs et casques en défense, comme des boucliers, à la reconquête d’une envie d’en découdre.

Au moins avec une bonne tête.  Celle de l’emploi, il faut l’espérer.

Une fois cette bataille, certes très cosmétique, pliée.
Une fois la porte du salon soigneusement refermée.
Le soleil retrouve son zénith au cerveau ; et dans son hémisphère droit et dans son hémisphère gauche.

Enfin !  Cheveux au vent !
Par cette grâce capillaire, la combativité libérée, le masque, arraché avec rage, malmené et étrillé sous les assauts de petits poings vengeurs, tombe, vaincu, dans la première corbeille à déchets à portée de tir.

C-Ma Chronique – #4 – « Étude d’un Cas Confiné »

On ne peut, à soi seul, décréter sa morale comme morale universelle.
Aller au-delà de l’apparente vertu ?
Certains poussent l’indécence à faire la publicité de leurs actions comme l’exemple, la vitrine d’une personnalité, forcément irréprochable, mais qui, en creusant un peu, prêtent à redire.
Ici, pour ce récit, s’il peut y avoir du mérite à courir un marathon dans son parking, pour bien montrer qu’on est un parfait confiné, il n’y en a aucun à se faire admirer, privilégié en terrasse autour d’une côte de bœuf, quand, ailleurs, des millions d’autres confinés sont et seront voués à la plus sévères des famines.
L’indécence abroge alors toutes les vertus supposées et ainsi, toute légitimité.

Sans titre

« Pauvre fille »
C’est ainsi que le marathonien du confinement a clos l’affaire.  Quelle belle erreur !
Voici une histoire que j’amorce par sa chute.  La médiocrité de cette sortie vous conduira, au fil de ce texte, vers la médiocrité de son auteur.

Chapitre 1 : la mèche lente

Monsieur est un coureur à pied qui se pavane dans un groupe.  Il est toujours au top.  Il raconte à qui veut, ses exploits, ses blessures.  Il donne aussi des conseils.
Ah, ses conseils !  Des leçons, plutôt !
Peu importe votre science et votre ancienneté dans le métier ; Monsieur n’aura jamais tort.  Il sait déjà tout et mieux que tous.

Avec le confinement, point de collègues de bureau, point d’auditoire.  Il aurait pu lui manquer une scène pour vanter ses exploits.
Qu’à cela ne tienne.  Il lui est resté les réseaux sociaux.

Une vertu, meilleure, évidemment que celle des autres.
Monsieur respecte scrupuleusement le confinement et affiche, photographies à l’appui, ses côtes de bœuf, au soleil, en terrasse, et ses prouesses pâtissières.
Personne ne peut mieux que lui.

Il attend les « like », les applaudissements virtuels.
Son public ne lui fait pas défaut et le porte aux nues.

Encensement collectif de Monsieur.
On le trouve bien génial, épicurien, et bien moral, normal, d’afficher sa chance de confiné privilégié et bien nourri, quand, de par le monde – Inde, Nigéria -, par exemple, des millions crèvent de faim.
Personne n’ose lui en faire la remarque, ne prend le risque d’ébrécher son arrogance.

Lui, ne court pas dehors.  Le bon petit.
Respect des consignes gouvernementales oblige.  Il fait du vélo sur sa terrasse.

Non content de s’afficher le plus vertueux, il conspue ceux qui ne rejoignent pas ses dogmes, et vont, courir, seul, sans toucher personne que le printemps et les brins d’herbe.

Dans le « Hussard sur le Toit », Monsieur aurait été le manant dénonçant, par ses cris à la foule, Angelo se désaltérant à la fontaine.  Les coureurs à pied de plein air sont devenus ses « Angelo », les empoisonneurs à dénoncer.

On peut courir sans déroger aux consignes.
Une heure, dans un rayon d’un kilomètre.

Monsieur pourrait condescendre que les autres sauraient s’arranger des règles en les mâtinant de leur bon sens, capables qu’ils seraient d’user de leur liberté tout en faisant montre d’un sens aigu de leurs responsabilités.
Mais cela ne lui suffit pas, il faut qu’il édicte sa loi en plus des Lois et que les autres s’y rangent.

Sur les groupes de conversation, notre héros aux mille vertus s’indigne, gourmande méchamment les séditieux, se pose en « père la vertu » mais, voyant son peu de réussite, s’extrait de son trône.
– « Je ne peux pas cautionner cela » qui pourrait se traduire plutôt par :
– « personne ne se soumet à mon autorité morale, personne ne se range à ma loi ; je vais aller sévir ailleurs et trouver un meilleur public pour mes vertus. ».

Incapable d’être vraiment chef par lui-même, outré par ces manifestations d’indépendance, d’optimisme et de cette capacité à prendre de la distance avec la parole officielle, il excommunie ses amis d’hier.
Fi du bon sens, de la capacité des autres à réfléchir et à se discipliner par eux-mêmes.
Si ce n’est pas sa loi, alors vous avez tort.

Il ne se refait pas.
Il a besoin d’un exploit.  Il le trouve : courir un marathon dans son parking.

Quelles sont les vertus prophylactiques de la course à pied dans les parties communes de son immeuble ?
Quand on sait que les gouttelettes de sueur se répandent sur toutes les surfaces et survivent entre trois et cinq jours sur l’acier, cinq sur le verre, deux à six jours sur les plastiques.
Ces arguments ne sont malheureusement pas ceux que Monsieur a décrétés.  Il sait mieux, il fait mieux que tous et inverse la logique sanitaire à son profit

– « Je cours 42,195 le jour » ; « je cours 42,195 la nuit » ; « je n’ai croisé personne ».

Là encore, il se glorifie sur les réseaux et tous applaudissent.
– « Bravo, le messie de la foulée en copropriété ! »
L’édile se comporte en son confinement avec la même duperie qu’en temps ordinaire.  Son comportement en la matière éclaire son comportement par ailleurs.  Le voile se déchire sur la réalité du personnage.

Tout ce qui paraissait jusque-là anodin change d’adjectif.

Quand il donne rendez-vous pour courir tôt le matin, vous savez qu’il triche, qu’il prend le temps de s’échauffer avant, pour être certain d’être plus rapidement affuté que les autres et de pouvoir les « baser », leur montrer qu’il est le meilleur.

Sa voix, qu’auparavant on trouvait sans défaut, prend la sournoise tonalité du mielleux, du fausset, du patelin, de l’hypocrite.
Il veut toujours avoir raison, le dernier mot.  S’il n’est pas certain de trouver face à lui, un public en émoi devant sa personne, son aura et sa verve, il s’éclipsera pour se préserver de ces païens.

Ce genre de personnages, nous les avons finalement croisés, nous les croisons et les croiserons tout au long de nos existences.
La Bruyère les évoque dans « Les Caractères » :
– « Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent. »
Nous, spectateurs ordinaires, les regardons répandre leur fiel, leur médisance, leur miellerie.

C’est ce genre-là, avec lequel nous avons partagé les bancs d’école, qui, ondulant d’une fallacieuse bonhomie, s’approchait du professeur pour mettre en avant leurs œuvres, pour médire ou dénoncer un petit camarade.

C’est ce genre-là qui, dans la rue, conspue et dénonce ceux qui, inciviques suprêmes, oublient de ramasser les déjections de leur roquet.  Il chemine dans la ville, calife à la place du calife, garde-champêtre auto-proclamé, ajoutant sa hargne aux lois.

C’est ce genre-là qui minaude auprès du grand patron pour montrer qu’il fait ses heures voire plus, qui ne le contredit jamais ou qui : « pardon de me le permettre, ce que vous dites est très judicieux, mais il me semble que … » et place l’idée ou la remarque piquée aux collègues.

C’est ce genre-là qui, sur les réseaux sociaux, montre comme il est bon dirigeant, publie ce qui va dans le sens du vent sans rien inventer ni concevoir par lui-même, minaude que, malgré les grèves, il sera bien à l’heure à vélo.

C’est ce genre-là qui, à votre plus grande surprise, grossit les rangs politiques.  Il s’y égaye à son aise, aux côtés de phénomènes tout aussi retors, qui louvoient, godillent et se recyclent au gré des courants et des têtes de file.

C’est ce genre-là qui a parsemé l’histoire et, souvent, ses versants les moins glorieux.  Il y a, en eux, un peu des Charles-Hubert et Julie Poissonnard, les crémiers de l’Occupation de Jean Dutourd dans « Au Bon Beurre ».

Ils ne pensent pas au bien, ils ne pensent pas aux autres, ils ne pensent pas « honneur », ils pensent toujours et d’abord aux avantages qu’ils pourront tirer d’une situation tragique où les repères sont brouillés.
Ils suivent une tendance, profitent des faiblesses de leurs congénères, s’inféodent à l’autorité du moment et à l’autorité d’après, pourvu qu’ils y trouvent le moyen de se mettre en avant et d’en tirer profit.

Ce n’est pas sans un certain écœurement, une certaine pitié, que nous les voyons débaucher leur art en particulier auprès des chefs.
Dans notre simplicité, notre franchise, nous observons le jeu auquel se font prendre ceux qui les laissent tisser leur toile d’influence et les illusionner.
– « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. »
Ils font mal à ceux qui observent leur flagornerie d’un œil lucide, mais causent encore bien plus de tort à l’image de ceux qui les écoutent, leur prêtent foi, crédit et droit de cité.
C’est là un grand mystère.
Comment, ceux qui nous dirigent, en entreprises et autres sphères, peuvent se laisser ainsi berner.

Chapitre 2 : la charge explosive

Pour en revenir à l’histoire et au « Monsieur-Vertu » qui s’offusquait, dans son cercle d’influence, que certains puissent mettre en doute sa parole de pharisien.
– « Je ne peux pas cautionner cela » vaut sentence.
C’est l’excommunication.

Finalement, le jour s’est fait et la vraie nature du personnage a émergé.  Alors, œil pour œil, réseau pour réseau, il ne restait qu’à placer, au bout de cette mèche lente, la charge explosive : un simple post, non nominatif, sur ma page.

« Courir un marathon dans son parking
est le truc le plus con, le moins sanitaire des paris en ce moment !
Y’a vraiment des tarés »

À chaque corbeau, son fromage.
À chaque connecté, sa vanité.
À chaque Achille, son talon.

J’avoue ma faute, mais ce n’est pas sans un certain déplaisir que j’ai tendu le piège, que j’ai placé, au bout de cette mèche lente, la charge explosive.

Une charge inspirée des dialogues légendaires du film « La Septième Compagnie ».
– « le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge ! »
– « le fil vert sur le bouton « con », le fil rouge sur le bouton « taré » ! »

Je ne sais lequel des deux boutons l’a énervé en premier, mais il a choisi, seul, victime de sa vanité, de s’y reconnaître ; soit dans le bouton « con », soit dans le bouton « taré », soit encore dans les deux en même temps.

Le jeu provocateur en valait bien la chandelle ; « pauvre fille », venant de l’un, « con » ou de l’autre, « taré », résonne finalement comme un beau compliment.
Ce « maracon » valait bien une « pauvre fille », sans doute.