365 Nuances de 2019 – #303 – «Fred, le dernier des Compagnons»

Un billet, court, chaque jour.

 

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Fred Mella, le derniers des « Compagnons de la Chanson », s’est éteint le 16 novembre dernier.

Élancer la voix à l’unisson, sans guide.
Ce fut là la force des « Compagnons de la Chanson », neuf splendides voix masculines aux tonalités, aux accents multiples.

Un fifre donne le « la » et s’entonne, dans un tempo joyeux :

« Ses cheveux sont plus blonds
Que les blés aux moissons
Je l’appelle Rose, Rose, Rose d’or
Notre-Dame à Paris
Est, dit-on, très jolie
Mais ma Rose, Rose est bien plus belle encore »

Une énergie gaie, des thèmes optimistes et romantiques, des mélodies sans cesse renouvelées, de la poésie, une diction impeccable, des jeux de mots malicieux, des airs de fête bon enfant qui composent un répertoire unique.

Je les écoute souvent, je les écoute encore à la minute où j’écris, je fredonne en rythme et reprends en coeur :

« Chantons pour la vie qui va
Pour celui qui s’en va
Qui ne reviendra pas »

 

365 Nuances de 2019 – #231 – «Et soudain, Mozart»

Un billet, court, chaque jour.

ROBERT REDFORD OUT OF AFRICA (1985)
Tous droits acquis @Alamy.com

« Et soudain, Mozart »

C’est une citation d’une scène souvent oubliée du merveilleux film « Out of Africa ».  Au milieu de la savane, encore presque vierge des hordes de touristes en safari, Denys George Finch Hatton (Robert Redford), installe un gramophone, et laisse s’élever les merveilleuses notes de clarinette du concerto de W.A. Mozart.

Un univers sauvage, brut, indemne de tout dommage humain, confronté en une seconde au plus céleste son qui puisse avoir été créé : la note prend son envol au cœur de ce qui semble être le berceau de la création du monde.

« Et soudain, Mozart »
Un choc certainement.
Robert Redford joue les magiciens, ici dans « Out of Africa » et plus tard dans « The Horse Whisperer ».

La voix est aussi un instrument puissant.  Elle peut, du haut de tribunes, soulever les âmes guerrières, elle peut, comme la douce voix d’une mère parlant à son enfant, apaiser et redonner espoir, confiance.

Cette magie de la note, cette puissance pénétrante de la musique, c’est une petite vidéo émouvante qui circule sur la toile, qui m’a donné envie d’évoquer la scène du film.  La vidéo raconte le dévouement de Paul Barton pour les éléphants vieux, malades et maltraités, réfugiés à l’abri à « Elephant World », en Thaïlande.
Ces malheureux animaux manifestent par leur comportement toute leur sensibilité au pouvoir curatif de la musique que joue inlassablement pour eux le musicien.

Il est à noter qu’au Japon, les bœufs de Kobé, dont la qualité de la viande en fait la plus chère au monde, sont élevés immobiles dans des stalles, massés au saké et bercés, du matin au soir, par la musique de Mozart.
Il n’est pas certain que le compositeur salzbourgeois eût gouté que sa musique serve de cérémonial préparatoire à des œuvres de boucherie.

De la démonstration du pouvoir bénéfique de la musique sur les animaux à celle de son pouvoir bénéfique sur les hommes, il n’y a qu’un pas. Ou qu’une note.

Peut-être que passer du Mozart, du Debussy, Dvořák, par exemple dans les prisons pour radicalisés, aux abords de certains lieux de prières pour futurs déséquilibrés, serait de nature à solliciter, développer et muscler la meilleure part animale de ces futures armes ambulantes bipèdes.

« Et soudain, Mozart »
Une potentielle révélation artistique, culturelle voire divine.
« Murmurer à l’oreille des fous »
Par ce conduit, leur remplir le cerveau de beauté et de paix.  Cela fait rêver.

365 Nuances de 2019 – #225 – «Man In Black»

Un billet, court, chaque jour.

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« Ah, I’d love to wear a rainbow every day
And tell the world that everything’s OK
But I’ll try to carry off a little darkness on my back
‘Till things are brighter, I’m the Man In Black. »

Il aurait aimé porter de la couleur, mais son esprit était bien trop rempli des malheurs du monde ; porter le deuil de la permanence de ses misères.

Il, c’est l’Homme en Noir, « the Man In Black » :  Johnny Cash, qui est parti un 12 septembre, il y a juste seize ans.

Sa voix chaude de baryton a fait de lui le pilier de la musique américaine : rock ‘n’ roll, rockabilly, blues, folk, gospel.
Il a tout chanté, tout joué, au cinéma, au petit écran : Inspecteur Columbo, la Petite Maison dans la Prairie.

Mais il a surtout lancé, aidé un grand nombre d’artistes, comme Eric Clapton par exemple.  C’est lui qui a contribué à relancer la carrière en berne de Bob Dylan, co-écrivant avec lui  un album en 1969: « Nashville Skyline ».
S’y retrouve un duo inédit Cash/Dylan pour une chanson très poétique : « Girl From The North Country ».

Une petite dizaine d’années séparent alors les deux hommes qui s’accordent sur ce joli texte.
Johnny, Bob : deux piliers de la culture américaine.
L’un aurait quatre-vingt-sept ans.  Le second en a soixante-dix-huit et a été fait Prix Nobel de Littérature en 2016.

L’un comme l’autre est allé chercher ses mots, ses sonorités, dans les forêts, dans les ranchs, dans les champs de coton, dans les bars, à Nashville, à Woodstock, dans les prisons, dans les bayous, dans les chapelles.

Écouter Cash, c’est fouiller dans la mémoire des pionniers campant dans les plaines autour d’un feu et grattant une guimbarde.
Écouter Dylan, c’est le suivre parcourir l’Amérique profonde sur sa moto, traquer les cabanes perdues, les banjos de fortune du Mississipi ou traîner dans les bars de Minneapolis.

Ce sont des petites plaintes d’harmonica, celles des cowboys solitaires.

Au pied des arcs-en-ciel, se trouvent toujours, dit-on, un trésor.
« ‘Till things are brighter » : jusqu’à ce que tout devienne plus lumineux. Le trésor, une certaine lumière, sûrement, se trouve le temps d’une chanson de Cash.

365 Nuances de 2019 – #224 – «L’art de Pierre»

Un billet, court, chaque jour.

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Entrer dans le magasin, pardon, dans l’écrin de Pierre, est un enchantement.  Les fleurs y débordent, elles se mêlent et s’entremêlent, elles s’épanouissent, elles embaument.

Pierre est un fleuriste.
C’est un métier compliqué et important.

Compliqué.  J’ai eu la chance de l’accompagner, tôt, très tôt, un matin à Rungis, et vraiment, repérer, choisir est un métier qui ne s’improvise pas.
Cela se voit qu’il sait son art.  Il navigue dans les travées, dans la houle des pétales et des bourgeons avec l’œil, le nez, l’intuition d’un vieux loup de mer.
Il cabote d’étal en étal et soudain fond droit sur la fine fleur des fleurs.

Important.  Et là, ce ne sera pas moi qui en parlerai le mieux, c’est Alain Baraton, le Jardinier du Château de Versailles, de Trianon et de Marly.  Il consacre tout un chapitre de « L’Amour au Jardin » aux fleurs.  Au langage des fleurs.
Et là vraiment, on s’aperçoit que le métier de fleuriste est aussi un métier de linguiste, ou de traducteur, ou, certainement, de diplomate.

Car, si, par exemple, vous offrez des géraniums à votre idylle, s’ils sont rouges, vous lui signifiez que vous la trouvez bête.  Vous risquez gros, à moins que vous n’ayez calibré une intention précise à l’avance, celle, par exemple, de lui signifier son congé !

Au-delà du compliqué et de l’important de son métier, non content d’être un fleuriste, Pierre est aussi un artiste ; c’est un poète.
Il manie et marie les fleurs, les couleurs, les formes, les volumes comme pour, en vous privant de mots, vous repaître de rêves, de ressentis.
Ce ne sont pas des natures mortes qu’il crée, ce sont des peintures vivantes.
Plisser doucement le regard, dans le clair-obscur intentionné, suffit à saisir le motif poétique.

Dans ses gestes, malgré la fatigue, un peu d’usure, se ressentent l’amour du métier, la maîtrise des compositions, la finesse des assemblages.
Il transforme les petits sous de ses clients en vers fleuris, en rimes odoriférantes, il leur compose des messages en bouquet.

Rien ne fonctionnerait sans générosité. Une générosité inspirée du charme des corolles et des feuillages.
Je reprendrai Alain Barton, dont je retaillerai la prose au bénéfice de l’artiste Pierre : « la gent masculine a offert suffisamment de fleurs pour pouvoir en garder une ».
Considérons alors que ce billet est une fleur faite à un ami-fleuriste-artiste-poète.

365 Nuances de 2019 – #183 – «Culture, mais coups de cœur»

Un billet, court, chaque jour.

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Avec tous mes remerciement au Musée du Louvre. Dessins de la Collection Mariette, Musée du Louvre, Paris – Du 27/06 au 30/09/19

Se rendre dans un musée, choisir une exposition : culturel et élitiste.  Certainement : cela vous est accordé.

Il y a différentes manières d’aborder l’Art, quel qu’il soit, mais, au bout du compte, ce qui importe, c’est la confrontation des sens avec le « beau » ; ou non.
C’est un dialogue de sophistes qu’il n’y a pas lieu d’entamer là.

Bien sûr, chacun arrive avec son disque dur culturel, dans l’espoir d’en connaître et d’en stocker un peu plus et de pouvoir, dans les dîners et salons, dire que l’on a été « voir » ; que l’on a « vu ».

Bien sûr, il y la genèse de l’exposition qui provoque l’admiration pour Pierre-Jean Mariette, qui arpenta l’Italie des débuts du XVIII° et consacra sa vie à collectionner, avant tout à l’aune de son goût, les dessins – esquisses, croquis, essais, estampes – des Maîtres Italiens.

Cependant, finalement, on ne sait jamais à quoi s’attendre et, subséquemment, on ne sait jamais la manière dont on va réagir, avec quelles émotions on va repartir.
Plus qu’un contenu de conversation mondaine, ce qui compte, c’est LA sculpture, LA composition, LE sujet, LE coup de crayon qui va choquer l’œil et irradier l’âme sensible.

Il y a autant de  manières de se colleter à la pléthore d’informations, de dates, d’anecdotes et d’images qu’il y a d’individus.
Certains traverseront la « chose », craintifs, comme on fuit la maladie dans un couloir d’hôpital.
D’autres, experts, scruteront tout méthodiquement, comme on établit un état des lieux.
Encore d’autres, mercantiles, musarderont, le regard productif, dodelinant du chef de droite et de gauche, comme une matinée de lèche-vitrine.

Enfin, un petit nombre, l’œil humide, occultera ce qui fait le monde : le temps, l’espace et l’agitation.
En quête du coup de grâce.

Pas à pas, cadre par cadre, ici : lavis Mariette par lavis Mariette (puisque c’est à lui que l’on doit les encadrements bleus et dorés), notice par notice, on se nourrit des explications, des références, des sources.

Chaque dessin permet de mesurer la ressource inépuisable que constitue pour l’Art, pour le Dessin – le crayon, le fusain, la mine, la sanguine, l’encre -, toutes les plus belles pages des Mythologies grecques et romaines, de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Et de la vie.  Des scènes de vies croquées de-ci-et-de-là.

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Chaque dessin s’avoue une telle somme de travail, une telle recherche de perfection esthétique,  une telle nécessité d’évidence et de clarté narrative, qu’il est impossible, même au plus étranger à l’Art, de ne pas y déceler la présence de génie.
La main se devine plus qu’une main.  Elle est douée du pouvoir de tisser des fils entre l’irréel et le réel.
Il y a, dans la grâce des traits, qui restituent dans leurs courbes, dans leur épaisseur, dans leurs ombres, un supplément indicible, une ingérence souvent divine.

Une fois l’étude scolaire terminée, un deuxième, un énième passage s’impose, au gré du goût, au gré du cœur.
S’accomplit, un, parfois plusieurs, miracles de connivence avec une œuvre.

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Cela ne s’explique pas, ce ressenti qui reste, cette image qui vous suit, cette aura qui vous nimbe, ce piège arachnéen qui s’est tissé entre le fil du crayon et le fil des émotions.