Odyssée 2021 (#40) – « Vivaldi – Sonnet d’hiver »

Il faut déclencher la musique ici, avant de commencer à lire.

« Sonnet, l’Hiver , attribué à Vivaldi »

Traduire le réel en notes.
Tel est l’art du musicien.

Alors que le froid nous assaille et pousse à nous calfeutrer en nos masures, les notes de Vivaldi font jaillir l’hiver de nos sens à commencer, par l’ouïe, qui de mesure en mesure poursuit la poésie des accords.

Il faut vivre ce concerto en ne faisant qu’un avec le violon solo, ses trilles et les emballements des autres cordes, sans perdre une note de la mandoline qui bat une mesure gaie dans la tourmente.

Blanches, noires, croches et double-croches virevoltent comme les flocons, comme le souffle coupant de la bise glacée qui arrête le nôtre.

Aux trépidations des notes répondent les saccades, pizzicato, à cordes pincées, du sonnet :

Trembler violemment dans la neige étincelante,
Au souffle rude d’un vent terrible,
Courir, taper des pieds à tout moment
Et, dans l’excessive froidure, claquer des dents ; »

Les battements du cœur mis à mal par l’allegro non molto, tempèrent leur enthousiasme sur le largo.
Sur la dernière note, il est permis de souffler.
Même de se reposer, de se calfeutrer dans la chaleur du tempo et le crépitement du feu.
Avec un peu d’imagination, il serait presque possible d’humer le parfum du bois léché par les flammes et de la cendre chaude.
Serrer, peut-être, une main amie.

« Passer auprès du feu des jours calmes et contents,
Alors que la pluie, dehors, verse à torrents ; »

Le répit n’est que de courte durée.  Il faut repartir, à l’allegro, à l’assaut du froid.

« Marcher sur la glace, à pas lents,
De peur de tomber, contourner,

Marcher bravement, tomber à terre,
Se relever sur la glace et courir vite
Avant que la glace se rompe et se disloque.

Sentir passer, à travers la porte ferrée,
Sirocco et Borée, et tous les Vents en guerre.
Ainsi est l’hiver, mais, tel qu’il est, il apporte ses joies. »

Dans le moment du violon, sentir les secondes d’hésitation, puis le courage monter avec le sang qui se réchauffe.
Se moquer, rire du froid, virevolter les bras ouverts à la beauté.
Marcher doucement sur la partition neigeuse et glacée, voir éventuellement, une biche aventureuse sortir du hallier, hésiter, humer l’air, sentir votre présence et partir à toutes jambes dans l’horizon où le soleil tombe.

Dans le rêve.
Avec la dernière note.

Odyssée 2021 (#27) – « Quelques notes »

Un 27 janvier 1756 naissait Wolfgang Amadeus Mozart.
Il paraît qu’à Salzbourg, ce jour-là, il neigeait.

Son œuvre est immense, je pourrais en écrire les louanges pendant des heures.  Il n’y a jamais eu « un peu trop de notes » comme s’en plaignit fâcheusement Joseph II d’Autriche, en 1782, au tombé de rideau de « l’Enlèvement au Sérail ».
Il y a toujours eu, les notes justes.

C’est étonnant, comme au fil des écoutes, du concerto à l’opéra, on retrouve beaucoup de contre-points, joués d’une manière, comme l’« Agnus Dei » de la « Messe du Couronnement » et repris ailleurs dans une autre sophistication, comme dans l’air de la Comtesse des « Noces de Figaro ».

– « Agnus Dei » ou « Porgi Amor »

Dans les deux cas, théâtrales, avec une pointe de l’ironie mozartienne, quelques notes d’une courte ouverture.  Pour amadouer, prévenir l’émotion à venir.
Puis, dans un tempo lent, s’envolent, des voix de femmes.
Les voix, pures, dans l’un comme dans l’autre, s’élèvent ; pour, l’une implorer le Ciel et pour, l’autre, inviter l’Amour.

Si la vie de Mozart fut teintée de beaucoup d’agitation, sa musique, elle, est empreinte, constamment, de calme pour faire appel aux Dieux.
Qui n’ont jamais fait défaut à lui répondre.  Ils participent à chaque note.

Odyssée 2021 (#15) – « Beethoven est bien un mâle blanc ! »

Portrait de C.T. Riedel, 1801

Qui ne sait à quelle époque tragique font référence les quatre premières notes de la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven ?
Trois brèves et une longue pour sonner la victoire.
La victoire des Alliés, Britanniques et Américains inclus, pour reconquérir les territoires martyrisés par l’hydre nazie.

Il est donc bien étrange que ce soit une Université britannique qui ait donné le contre-ut à la vague guerrière de « cancel culture » qui, se servant des méthodes idéologiques totalitaires qu’elles voudraient semble-t-il dénoncer, a sonné l’hallali contre ce merveilleux Compositeur.

Dans son Testament de Heiligenstadt, Beethoven écrivait ceci :
« Ô vous ! hommes qui me tenez pour haineux, obstiné, ou qui me dites misanthrope, comme vous vous méprenez sur moi. (…) »

Se méprendre.
Tout un métier.  Et tout un art et une technique pernicieuse en l’occurrence.
Entre autres maux, Beethoven souffrait d’hémochromatose, une maladie qui donne un teint basané.  Il en tira le surnom insultant de « l’Espagnol ».
Et ce n’était que le XVIIIème siècle.

Comme on peut se tromper quand on veut absolument se tromper ou bien plus, tromper le monde.
Comment imaginer que cet homme, dont la vie était faite de la musique qui coulait dans ses veines, ait pu se vouloir, cent ans plus tard, réduit au service d’une propagande germano-nationaliste, et encore deux cents ans plus tard, asservi par une autre propagande mondialo-racialiste.

A cette aune, il faut sacrifier en autodafé, la totalité de la culture mondiale : George Gershwin, Chico Buarque, Myriam Makeba, Cesaria Evora et Ray Charles inclus.
Et aussi Michael Jackson qui voulut tellement se blanchir.

Joseph Haydn, qui fut quelques temps son Maître, lui écrivit ceci :
« Vous avez beaucoup de talent et vous en acquerrez encore plus, énormément plus. Vous avez une abondance inépuisable d’inspiration, vous aurez des pensées que personne n’a encore eues, vous ne sacrifierez jamais votre pensée à une règle tyrannique, mais vous sacrifierez les règles à vos fantaisies ; car vous me faites l’impression d’un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes. »

Oui.
Ludwig van Beethoven est bien un mâle blanc.
Mais parler de lui ainsi, c’est le désigner comme une race.  C’est, de fait, faire preuve de racisme.
Quid de l’art ?  Quid d’un homme ?  Un Sapiens, comme nous le sommes tous.

Du même testament, lisez ceci :
« (…) alors que j’étais né avec un tempérament fougueux, plein de vie, prédisposé même aux distractions offertes par la société, j’ai dû tôt m’isoler, mener ma vie dans la solitude, et si j’essayais bien parfois de mettre tout cela de côté, oh ! comme alors j’étais ramené durement à la triste expérience renouvelée de mon ouïe défaillante, et certes je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd, ah ! comment aurait-il été possible que j’avoue alors la faiblesse d’un sens qui, chez moi, devait être poussé jusqu’à un degré de perfection plus grand que chez tous les autres, (…) »

Ceux qui conspuent cet homme dont la souffrance physique, et psychique, est flagrante, n’ont sans doute jamais du écouter la moindre de ses notes.

De cette souffrance, il a tiré les symphonies que nous écoutons encore.  C’est peut-être cette transcendance de la souffrance que ces nouveaux porteurs de haine ne peuvent supporter.
Avec toutes les notes de leurs souffrances, ils voudraient diriger de nouvelles haines.

Pas un de ses accords ne respire la haine, mais tous poussent au plus haut point à la vie, exaltent la vie.
À la joie qu’elle peut procurer, quand « plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes » y mettent toute leur énergie.

La joie.
Beethoven en fit un « Hymne à la joie » dont l’apogée, le dernier mouvement, est devenu celui de l’Europe, celle-là même qui se laisse aujourd’hui détruire sans broncher par de vils révisionnistes.

Entendent-ils seulement les paroles de Friedrich von Schiller ?
« Soyez enlacés, millions.
Ce baiser de toute la terre !
Frères ! Au-dessus de la voûte étoilée »

Et cette musique qui appellent les hommes, par le biais des hommes et des femmes du chœur, à s’enlacer ?  À s’aimer ?
Entendent-ils le violon solo qui souligne chaque mot ?

Non.
Parce qu’il leur faudrait alors renoncer à leur partition de haine, d’incitation à dresser les hommes les uns contre les autres.
Parce qu’il leur faudrait alors, émus, se dédire, se contredire et admettre que cette joie, cette prodigieuse envolée d’amour, tout le monde peut la chanter.

C-Ma Chronique – #2 – « Cara Italia – Coraggio ! »

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« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

Les nouvelles qui viennent de ta plaine du Pô, de ta Venise, de ta Ravenne et de tes autres provinces ne sont pas bonnes.
Tu as vécu hier, jeudi, ta pire journée de guerre face à ce virus qui, en Europe, t’a attaqué en premier avec le plus de rage, de vigueur et de détermination meurtrière.

Sera-ce la dernière ?
Il faut l’espérer de tout cœur.

Il est établi, qu’ici, en France nous ne sommes pas sur une meilleure pente, mais il serait indécent de ne se préoccuper que de notre petit destin hexagonal quand le tien est si tragiquement assailli par une toute, toute petite molécule qui a défié, trompé toutes les vigilances, tous les grands esprits, toutes les arrogances.

Pour écrire ces quelques lignes, j’ai inventorié tout ce que mon esprit, ma mémoire et mon sens esthétique du beau comptent d’Italie.
J’ai rassemblé sous mes yeux tout ce qui, créé par le pinceau, par le crayon, par le burin, par l’équerre de tes artistes de génie, force mon admiration.
Antonio Vivaldi rythme ma plume de ses concerti pour luth, pour mandolines.
Ses notes rappellent celles tout aussi nobles des Albinoni, Verdi, Pergolesi et Puccini. À chaque note, à chaque accord, s’élève autour de moi, remplit l’espace, la joie pétillante, la joie atavique et profonde de ta péninsule.
Sans être une experte, cette joie, cette fantaisie, cet appétit de vivre se retrouvent dans les mélodies modernes des Lucio Battisti et Adriano Celentano.

Ah ! Quand une salle reprend en cœur « Il ragazzo della via Gluck » !

« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

De l’Antiquité à nos jours, que serait l’Histoire du Monde sans toi ?

Certes, la famille Polo, Marco en tête a ouvert la Route de la Soie vers la Chine qui, du coup, vous le rend malheureusement bien aujourd’hui.

Mais que serait la Démocratie sans Rome, la politique sans Machiavel, l’administration moderne sans les Offices, la Chrétienté sans vos Papes, la Littérature sans Dante, la Peinture sans Raphaël.

Quelle plus belle langue Mozart, avec Lorenzo da Ponte, aurait-il pu mettre dans la complainte de la Contessa di Almaviva ?  Nos cœurs chavireraient-ils autant si la douceur de votre langue ne portait pas si bien « Soave sia il vento » ?

Pinocchio et les Ours de Sicile ne feraient pas rêver des milliers d’enfants de tous âges.
Tous les défilés militaires se ressembleraient sans celui de vos Bersaglieri.
Sean Connery serait resté James Bond et n’aurait jamais eu à résoudre l’énigme de la Rose.

Au plus proche, vers nous Français, combien profondes et anciennes sont les racines de notre Culture que nous partageons avec vous, combien nous devons à vos artistes, à vos princes et princesses ou à quelques unions ?
Pas de Chambord, ni de Joconde au Louvre sans de Vinci.
Pas de dynastie royale française sans Catherine et Marie de Médicis.
Pas de Zola, de Bosco, de Giono sans pères italiens.

L’Amérique n’aurait pas été ouverte au monde sans Christophe Colomb et Amerigo Vespucci.
Londres n’aurait pas de Rue des Lombards et peut-être pas de City.
La pizza serait restée napolitaine.
Et je n’aurais aucune raison de faire pousser du basilic sur mon balcon pour tenter d’approcher, difficilement, le pesto de Gêne.

« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

Tu subis le plus dur de toute l’Europe.
La première, tu essuies les foudres et la tempête.
Toute l’Europe suit ton exemple, s’inspire de ta dignité et de ton courage.

Tu as beaucoup à nous dire, à nous montrer.
Nous te devons beaucoup de respect, d’empathie, de soutien et d’amitié.

Va, pensiero, sull’ali dorate;
Va, ti posa sui clivi, sui colli,
(…)
O t’ispiri il Signore un concento

Che ne infonda al patire virtù!

Forza !
Coraggio !

365 Nuances de 2019 – #360 – «Journée Beyrouthine»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

La Méditerranée est particulièrement capricieuse en hiver.
Il paraît qu’à une lointaine époque – ma référence provient des pérégrinations apostoliques de Saint-Paul qui, du coup, avalait la Galatie à pied – aucun esquif, même ceux des courageux phéniciens, ne prenait la mer en hiver.
Cette parenthèse saisonnière s’appelle « Mare clausum » : mer fermée, interdite à la navigation.

Je confirme que ce n’est pas que de la littérature.

« Loulou » en a fourni un bel aperçu ces dernières vingt-quatre heures.
« Loulou », le nom donné à la tempête qui agite le Liban, s’est bien livrée à toutes les tonalités de la colère : rafales, bourrasques, pluies diluviennes, orages tonitruants, grêle.

Donc, exit le projet Byblos.
Manœuvre de repli sur une journée beyrouthine complète : musarderie et culture.

Petit-déjeuner ici.  Une petite popote de bric et de broc tenue par une jolie hipster.  Infusion agrumes-gingembre histoire de se doper et d’aller chercher le soleil dans une tasse puisqu’il est en grève aujourd’hui.
Les crêpes sont moelleuses, les assiettes en grès sont belles.

« Service ! »
C’est ainsi que l’on s’engouffre dans les voitures de tout acabit aux plaques rouges, hélées à la sauvage.
Quelques livres pour quelques mètres.  Auto-partage assumé.
Cela permet d’éviter les gouttes.

Musée numéro 1 : le Sursock.  Retrouver en quelques toiles et sculptures, un Picasso par le détour, présenté par le prisme de ses multiples épouses et conquêtes féminines et des nombreux enfants qu’il en a eu.  Picasso père de famille.
Découvrir les artistes libanais, admirer leur sens de la couleur et retenir une délicieuse petite citation pleine de raison :
– « On fait la peinture et après on la comprend ou même, on se passe de la comprendre. ».

Pause-café qui se transforme en déjeuner.  Drache après drache, inutile de chercher à mettre un pied hors de la terrasse.

Le tonnerre gronde, la pluie s’intensifie, se transforme quelques minutes en grêle fine, marque une pause, reprend, mitraille le sol et les capots de voiture d’une grêle aux grains plus lourds.
On demande la carte et un tablier de « tawlé », de backgammon.  On s’installe vraiment.  Les vieux beyrouthins se moqueraient de ma lenteur à compter les flèches, à seulement réfléchir à mes coups ; eux manœuvrent à la vitesse de l’éclair.
Le déjeuner arrive.  Service rapide, discret, aimable.
Sandwich dans une main, dés dans l’autre.  Deux parties ; une perdue, une gagnée.

La pluie s’arrête. 
Les chaussées débordent, de flaque en flaque, mes clarcks en daim caramel font naufrage, des voies d’eau se forment aux coutures et mes chaussettes flottent misérablement.
Le soleil tente une percée.
Raté.  Le grain reprend mais aura laissé juste le temps de rejoindre le Musée national pour changer d’époque.

« Litho » : la pierre.
En prendre plein la vue des plus belles pierres depuis le paléolithique jusqu’à l’époque romaine, des sarcophages lourds et massifs aux têtes aux traits finement ciselés, des mosaïques expressives aux drapés soigneusement soulignés.
S’amuser d’une épitaphe grecque trouvée sur une stèle funéraire de femme :
– « Robia, excellente et qui n’a pas causé de peine, adieu ! »
Peut-être les regrets d’un mari éploré ?

Il est cinq heures, le musée ferme.  Pas le choix que de se pousser dehors, les lumières s’éteignent, le gardien chante avec entrain la fin de sa journée.

Par chance la pluie se repose.
Quelques pas dans un centre commercial animé et rutilant des lumières de Noël.
Bière.
Autres pas dans le capharnaüm des voitures.
Il fait très nuit, bien humide et bien froid.

Trois courses.
Se laisser tenter par de drôles de confiseries turques en forme de « Tarboosh », de fez, le couvre-chef masculin des Ottomans.  100% sucre, 100% chimie.

Il est temps de rentrer.
Et de trouver les mots justes pour relater cette belle journée hivernale beyrouthine.