365 Nuances de 2019 – #339 – «Foule fascinée»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Dans l’antre du Musée du Louvre, Leonard de Vinci s’expose.

La foule est dense.
Tout l’espace de l’exposition, pourtant régulée par un système de réservation, est occupé.

La foule est studieuse, concentrée.
La foule fascinée est fascinante à observer.

Chacun, mot après mot, lit les notices, les fascicules avec sérieux.
Chacun écoute, recueilli, les commentaires des audio-guides.

On se masse devant les toiles.
On les scrute point par point.
On s’agglutine devant les vitrines où pose le travail scientifique méticuleux du grand Italien à la barbe blanche : de grandes planches remplies de croquis, des livrets gainés de cuir dévorés par une petite écriture pointilleuse brunie par les âges.

Ce qui finit par surprendre, au fil de l’observation, c’est le silence, à peine chahuté par quelques bambins, de tous ces badauds.
Chacun se laisse surprendre, puis envoûter, par ce déballage de génie.

Et chacun de chercher à comprendre, puis à réaliser, tout ce qu’un seul homme a pu produire de réflexions par la seule force de l’étude, par l’intensité d’un travail de forçat, par l’effet unique de l’industrie de l’esprit.

365 Nuances de 2019 – #304 – «Achats sans Paroles»

Un billet, court, chaque jour.

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C’est une expérience assez étonnante que j’ai vécue au cœur de la plus banale des activités : faire son marché.

L’expérience de consommer sans rencontrer ni parler à personne.

J’entre, je remplis mon panier, je pèse mes fruits et légumes.
Pas de bonjour à et de quiconque.
Le comptoir de pesée a été supprimé.

Fini le petit jeune sympa et souriant avec lequel vous échangez toujours quelques mots cordiaux, fini l’employée impassible qui vous sert comme si vous étiez transparente, fini le vendeur que vous croisiez depuis des années et qui prenait un sourire affable pour de la drague (gentillette).

Faites-le vous-même.
Il y a une machine pour cela désormais.

Et pour la seringue, la dernière piqûre robotique : les bornes de caisse.
Carte de fidélité ; bip !
Un article ; bip !
Cinq autres articles ; bip, bip, bip, bip, bip !

Icône : payer
Icône : carte de crédit.
Instruction : utiliser le terminal de paiement.
Ticket de caisse.

Consommatrice fantôme docile.
Totaux inchangés malgré l’absence de tout recours humain.
Le prix du progrès : l’anonymat, l’efficacité.
Facture de la suppression du service.

Achats sans paroles ; bip !
Merci de votre visite ; bip, bip, bip, bip, bip !

Demain, j’irai au marché avec des tas de gens qui bruissent, palabrent, s’agitent, se bousculent.
Qui vivent, quoi !

 

365 Nuances de 2019 – #303 – «Fred, le dernier des Compagnons»

Un billet, court, chaque jour.

 

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Fred Mella, le derniers des « Compagnons de la Chanson », s’est éteint le 16 novembre dernier.

Élancer la voix à l’unisson, sans guide.
Ce fut là la force des « Compagnons de la Chanson », neuf splendides voix masculines aux tonalités, aux accents multiples.

Un fifre donne le « la » et s’entonne, dans un tempo joyeux :

« Ses cheveux sont plus blonds
Que les blés aux moissons
Je l’appelle Rose, Rose, Rose d’or
Notre-Dame à Paris
Est, dit-on, très jolie
Mais ma Rose, Rose est bien plus belle encore »

Une énergie gaie, des thèmes optimistes et romantiques, des mélodies sans cesse renouvelées, de la poésie, une diction impeccable, des jeux de mots malicieux, des airs de fête bon enfant qui composent un répertoire unique.

Je les écoute souvent, je les écoute encore à la minute où j’écris, je fredonne en rythme et reprends en coeur :

« Chantons pour la vie qui va
Pour celui qui s’en va
Qui ne reviendra pas »

 

365 Nuances de 2019 – #231 – «Et soudain, Mozart»

Un billet, court, chaque jour.

ROBERT REDFORD OUT OF AFRICA (1985)
Tous droits acquis @Alamy.com

« Et soudain, Mozart »

C’est une citation d’une scène souvent oubliée du merveilleux film « Out of Africa ».  Au milieu de la savane, encore presque vierge des hordes de touristes en safari, Denys George Finch Hatton (Robert Redford), installe un gramophone, et laisse s’élever les merveilleuses notes de clarinette du concerto de W.A. Mozart.

Un univers sauvage, brut, indemne de tout dommage humain, confronté en une seconde au plus céleste son qui puisse avoir été créé : la note prend son envol au cœur de ce qui semble être le berceau de la création du monde.

« Et soudain, Mozart »
Un choc certainement.
Robert Redford joue les magiciens, ici dans « Out of Africa » et plus tard dans « The Horse Whisperer ».

La voix est aussi un instrument puissant.  Elle peut, du haut de tribunes, soulever les âmes guerrières, elle peut, comme la douce voix d’une mère parlant à son enfant, apaiser et redonner espoir, confiance.

Cette magie de la note, cette puissance pénétrante de la musique, c’est une petite vidéo émouvante qui circule sur la toile, qui m’a donné envie d’évoquer la scène du film.  La vidéo raconte le dévouement de Paul Barton pour les éléphants vieux, malades et maltraités, réfugiés à l’abri à « Elephant World », en Thaïlande.
Ces malheureux animaux manifestent par leur comportement toute leur sensibilité au pouvoir curatif de la musique que joue inlassablement pour eux le musicien.

Il est à noter qu’au Japon, les bœufs de Kobé, dont la qualité de la viande en fait la plus chère au monde, sont élevés immobiles dans des stalles, massés au saké et bercés, du matin au soir, par la musique de Mozart.
Il n’est pas certain que le compositeur salzbourgeois eût gouté que sa musique serve de cérémonial préparatoire à des œuvres de boucherie.

De la démonstration du pouvoir bénéfique de la musique sur les animaux à celle de son pouvoir bénéfique sur les hommes, il n’y a qu’un pas. Ou qu’une note.

Peut-être que passer du Mozart, du Debussy, Dvořák, par exemple dans les prisons pour radicalisés, aux abords de certains lieux de prières pour futurs déséquilibrés, serait de nature à solliciter, développer et muscler la meilleure part animale de ces futures armes ambulantes bipèdes.

« Et soudain, Mozart »
Une potentielle révélation artistique, culturelle voire divine.
« Murmurer à l’oreille des fous »
Par ce conduit, leur remplir le cerveau de beauté et de paix.  Cela fait rêver.

365 Nuances de 2019 – #225 – «Man In Black»

Un billet, court, chaque jour.

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« Ah, I’d love to wear a rainbow every day
And tell the world that everything’s OK
But I’ll try to carry off a little darkness on my back
‘Till things are brighter, I’m the Man In Black. »

Il aurait aimé porter de la couleur, mais son esprit était bien trop rempli des malheurs du monde ; porter le deuil de la permanence de ses misères.

Il, c’est l’Homme en Noir, « the Man In Black » :  Johnny Cash, qui est parti un 12 septembre, il y a juste seize ans.

Sa voix chaude de baryton a fait de lui le pilier de la musique américaine : rock ‘n’ roll, rockabilly, blues, folk, gospel.
Il a tout chanté, tout joué, au cinéma, au petit écran : Inspecteur Columbo, la Petite Maison dans la Prairie.

Mais il a surtout lancé, aidé un grand nombre d’artistes, comme Eric Clapton par exemple.  C’est lui qui a contribué à relancer la carrière en berne de Bob Dylan, co-écrivant avec lui  un album en 1969: « Nashville Skyline ».
S’y retrouve un duo inédit Cash/Dylan pour une chanson très poétique : « Girl From The North Country ».

Une petite dizaine d’années séparent alors les deux hommes qui s’accordent sur ce joli texte.
Johnny, Bob : deux piliers de la culture américaine.
L’un aurait quatre-vingt-sept ans.  Le second en a soixante-dix-huit et a été fait Prix Nobel de Littérature en 2016.

L’un comme l’autre est allé chercher ses mots, ses sonorités, dans les forêts, dans les ranchs, dans les champs de coton, dans les bars, à Nashville, à Woodstock, dans les prisons, dans les bayous, dans les chapelles.

Écouter Cash, c’est fouiller dans la mémoire des pionniers campant dans les plaines autour d’un feu et grattant une guimbarde.
Écouter Dylan, c’est le suivre parcourir l’Amérique profonde sur sa moto, traquer les cabanes perdues, les banjos de fortune du Mississipi ou traîner dans les bars de Minneapolis.

Ce sont des petites plaintes d’harmonica, celles des cowboys solitaires.

Au pied des arcs-en-ciel, se trouvent toujours, dit-on, un trésor.
« ‘Till things are brighter » : jusqu’à ce que tout devienne plus lumineux. Le trésor, une certaine lumière, sûrement, se trouve le temps d’une chanson de Cash.