Odyssée 2021 (#14) – « Dialogues manquants ! »

Il y a des phrases comme celles-là que l’on a hâte de réentendre, des banalités auxquelles on ne prête pas, ou plus, forcément attention, mais qui, d’évidence, sont devenus les dialogues manquants de notre vie quotidienne.

– « Alors Maman !  Comment ça va ce matin ? »

– « Garçon, s’il vous plaît ! »
– « Bonjour Madame !  Qu’est-ce que je vous serre ! »
– « Bonjour Monsieur !  Un petit noir bien serré avec un croissant s’il vous plaît ! »

– « Et pour vous ?  Qu’est-ce que ce sera ! »
– « Un Paris-beurre et un demi ! »

– « En plat du jour, nous avons une escalope normande avec des pommes vapeur »

– « Un Tartare-frites, et un, pour la douze ! »

– « Et votre Beaujolais, il est comment ? »

– « Manger des tripes sans cidre, c’est aller à Dieppe sans voir la mer ! »

– « En dessert : des profiteroles au chocolat !  Vous m’en direz des nouvelles ! »

– « Ça arrive Madame !  Ça arrive ! Je suis tout seul à servir ! »

– « Et l’addition ?  C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »

– « Je suis désolée Madame, mais nous sommes en période de restrictions.  Nous ne servons plus que du variant anglais ! »

Messieurs, Mesdames les Restaurateurs, les Aubergistes !
Que vous nous manquez !
Il nous tarde de vous retrouver ; avec le flacon et avec l’ivresse.

Odyssée 2021 (#13) – « Le coût amer de la sauce soja »

J’en ai encore un, flacon de sauce soja, dans mon placard.
Mais je me demande si, à force de mal le regarder, il n’a pas fini par rancir, par tourner au vinaigre en quelque sorte.

C’est peut-être aussi simplement une réaction physique et chimique normale à tout corps qui reste enfermé trop longtemps.
Cela va bientôt être le cas de presque tous les humains sur cette planète.

A force d’être enfermé ?  Ou de répandre ce liquide maronnasse sur ses légumes ?

Depuis mars, nous sortons peu de nos placards.  Il nous faut des autorisations de sortie.  Des sésames, des visas en quelque sorte.
Nous marinons.  Nous virons tous au brun.

En revanche, l’importation de sauce soja n’a été freinée d’aucune façon.
Sait-on réellement comment elle est fabriquée ?
Quels ingrédients la compose ?

Il faudrait se rendre sur place loin, là-bas, pour se rendre compte.
Il faudrait envoyer un comité d’experts, comme par exemple de ceux qui gouvernent l’OMSS : l’Organisation mondiale de la Sauce Soja.

Mais il paraît que pour cela, il faut un visa.
Et que, là-bas, ils ne sont pas (dé)livrés comme ça !

Pour le coup, je vais le jeter, ce flacon.
Le mauvais goût de la sauce soja ?  Tout cela est peut-être à cause de cela ?

Le coût amer de la sauce soja.

A moins que ce ne soit le résultat ?  Qui osera faire ce constat ?

Odyssée 2021 (#10) – « Guillaume n’a pas eu la fève »

– « Oui, j’aime la galette. Mais savez-vous comment ? C’est quand elle est bien faite. Et qu’gnia du beurr’ dedans. »

Elle était délicieuse.  Parfaite.
Mais Guillaume n’a pas eu la fève.

J’aurais dû tricher.
J’aurais dû faire en sorte que la fève revienne à celui dont c’est la fête en ce 10 janvier, c’est-à-dire à Guillaume.

Non seulement il aurait été Saint mais en plus il eut été Roi.

J’aurais dû faire comme on fait parfois quand on joue aux jeux avec les enfants : faciliter la victoire en organisant la chance.
Un crime avec préméditation en quelque sorte.

Mais cela aurait été trahir les deux voix et les quatre mains qui ont, cachées sous la table, consciencieusement remis au sort de leur innocence la répartition des parts de la galette pur beurre, pure frangipane à la cantonade.
– « Pour qui c’est ? »
– « C’est pour … »
Elles ont joué leur rôle avec tellement d’application.

Et finalement, c’est Olivier qui a été couronné.  Sa Reine était bien contente.
Parfait, Guillaume n’a pas fait d’histoire.
Malgré la déception aiguë qui troublait son regard, il a observé la cérémonie du couronnement avec beaucoup de dignité.
La larme qui titillait son coin d’œil a rebroussé chemin.

Il n’y a qu’un seul lieu de notre pays où il ne peut pas y avoir de fève dans la galette.
Lequel ?
Le palais de l’Élysée.

Il paraît qu’en 2019, son hôte s’en soit étonné.  Quel oublieux !

Valéry Giscard d’Estaing, notre récemment défunt Président, a instauré cette tradition dans l’antre de notre République.

Seigneur, Marie, Jésus !  Une fête chrétienne célébrée en République !
Il semble qu’elle ne figure pas (encore) dans l’agenda 2021 du Château.
Le Chrétien ne serait donc plus à la mode ?

Républicain, il ne pouvait décemment prendre le risque d’être couronné.
S’il eût, pour finir, la tête coupée, ce fut par le suffrage universel et non par la guillotine. L’Épiphanie, la fête des Rois, se célébrant à quelques jours de distance du 21 janvier, qui fut marqué par la chute de celle de Louis XVI, c’était plus prudent.

Malheureux Louis XVI !
Peuple ingrat qui aurait pu au moins lui savoir gré d’avoir montré l’exemple en se faisant vacciner contre la variole.  Et ouvrir la voie à l’éradication d’une maladie qui fauchait sans chômer un quota pléthorique de malheureux.
Mais à l’époque, il n’y avait pas de comité scientifique.

Louis XVI se fit inoculer la variole en 1774.  Un 18 juin.  Tiens, tiens !
Et Il s’en sortit très bien.
Marie-Antoinette était déjà vaccinée ; elle.  Mais c’était en Autriche.  Et déjà commençait la longue histoire des déséquilibres européens.

Il semble que Saint-Guillaume, de Bourges, soit mort de sa belle mort un 10 janvier, quoique tombé malade alors qu’il préparait une croisade contre les Hérétiques.
Et qu’après son trépas une série de miracles fut observée « par son intercession et devant son tombeau ».

Tu vois Guillaume, continue ainsi.
Longtemps sans couronne, tu gagneras, malgré tout, bientôt, ton auréole.

Parce que, ce qui est sûr, c’est que l’on ne gagne jamais à tricher.
A ce jeu, hélas, tout le monde n’est pas vacciné.

Odyssée 2021 (#7) – « Restez sur scène »

Weber

Je dois à Jacques Weber mon premier émerveillement au théâtre.
Sans doute Cyrano a-t-il eu de nombreux interprètes, mais lorsque l’on a douze ans, cet émerveillement-là dure toute une vie, d’autant plus qu’il est fondé sur une véritable performance de jeu d’acteur.  Jacques Weber le dit lui-même, au théâtre, il n’y a pas de choses secrètes, tout se voit.  Et le talent, d’abord et toujours.

Je reprends Rostand de temps à autres et dans chaque réplique, c’est Weber que j’entends.  Le grand art fait écho longtemps.
– « Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause ! » – Acte IV, scène III

Le grand Art reste sur scène.  Le grand Art s’affiche à l’écran.
Le grand Art ne se commet pas dans l’arène du quotidien.
Le grand Art ne se commet pas à donner des leçons.

Et d’ailleurs, le public ne le demande pas.

Il demande à Adèle de se taire aux César.
Il ne demande pas de pétitions.
Il ne demande pas des incitations à la vaccination.

« Restez sur scène »
Le grand Art est une parenthèse, des trois coups au tombé de rideau, du « moteur » au « coupez ».
Un Art de dire, de déclamer, de rire, de réciter qui happe le spectateur dans la fiction d’un rôle, que lui-même a joué, joue et jouera, pour toute ou partie, à un moment de sa vie.
C’est du connu, du vécu, du perçu, du ressenti ; du craint et du méprisable, du possible et du désirable.

Alors, si Cyrano, abandonnant Roxane, enlevait son pourpoint, descendait dans la rue, vitupérait pour d’autres sujets que cette « belle cause », celle de l’amour, du texte et de la prose, je le renverrais à sa propre conclusion :
– « Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. » – Acte Ier, scène IV

Odyssée 2021 (#4) – « Le joguingue »

Joguingue

Véritablement, ce matin, en montant dans la rame du métro, ce fut, comment dire, un rayon d’étonnement.
J’ai invoqué Sainte-Lucie pour m’assurer que ma vue était bonne.  Hélas, trois fois hélas ! Oui !

Dans la catégorie des « joguingues », je n’avais jamais vu plus éclatant spécimen.

Il faut dire que le revêtement du « joguingue », si on peut précisément parler de vêtement, s’est largement propagé à toutes les situations de la vie courante.

Même, ô ravissement suprême, dans les boutiques chics de l’Avenue Montaigne comme dans celle – au monogramme – de l’angle de l’Avenue du pauvre Roi George V qui, dans l’une des traductions possibles du verbe « to jog », doit en être péniblement secoué, ce morceau de tissus mou et informe, qui ne fait qu’accentuer ce qui devrait être raisonnablement dissimulé, s’affiche en figure de proue des plus grands couturiers.

– « Saint-Louis, patron des couturiers, pardonne-leur !  Ils ne savent plus ce qu’ils font. »

Le parallèle alimentaire de ce déguisement serait le « hambourger », cette sorte de sandwich – pain-viande-fromage-salade-tomate-pain – informe et prémâché, venu d’outre-Atlantique, qui infantilise les mandibules de la terre entière depuis bientôt plus d’un-quart de siècle.

Bouillie et babygro !
Tout un programme de civilisation.

Je ne préfère même pas téléphoner à Niké, cette pauvre déesse de la Victoire qui avec, ses frères et sœurs : Kratos – la puissance -, Bia – la force – et Zélos – l’ardeur -, doit être au désepoir de se voir ainsi maculée sur toute la surface de ces corps avachis avec courage devant leur smartphone.

Helen Stephens et Jesse Owens – Athlètes américains
Jeux olympiques de Berlin / 1936
Crédits : The Print Collector/Getty – Getty

Si cette pièce vestimentaire revêtait une grande noblesse, une certaine élégance sportive, sur ce magnifique athlète qu’était Jesse Owens aux Jeux de Berlin en 1936 ou marquait la vraie prouesse d’une Kathrine Switzer au marathon de Boston en 1967, elle est bien devenue la marque d’un pantouflement généralisé.
Fini l’époque des « Chariots de Feu » où les athlètes défilaient pour leur pays en Haute Couture.

Cet accoutrement, toléré les jours de grand ménage, de crève carabinée, les jours fériés et les dimanches où, et belle-maman et la reine d’Angleterre se sont décommandées pour le thé, appelle à un sursaut vigoureux, à un combat généralisé pour le retour du pantalon à pince, du spencer, de la jupe fendue et des bas-couture.

L’hymne mondial pour cette matière molle, qui accentue disgracieusement les services trois-pièces et les fessiers gélatineux, a été entonné vers 1986 par un groupe de hip-hop américain, « Run DMC » et portait le titre de « My Adidas ».
La structure grammaticale de ce couplet envoie un parfait écho à l’effondrement vestimentaire que promeut le « joguingue ».
– « With a mic in hand, I cold took command »

– « Eh ben non, chéri !  Tu maîtrises plus rien du tout ! »

– « Yo ! Man ! T’as niqué le style »
– « Écoutez très cher !  Vous vous laissez aller ! »