365 Nuances de 2019 – #359 – «Noël Maronite»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

On croit savoir beaucoup de choses alors qu’en fait, projeté dans un contexte différent, dans la réalité des autres, on ne sait rien.

Ou si peu.

La prise de conscience de l’exiguïté de son savoir est autant un moment d’humilité bénéfique, salutaire, qu’un moment de renouveau, de recharge d’une énergie nouvelle pour aller encore plus loin dans la compréhension du monde, dans la compréhension de l’autre, dans l’acuité du regard que l’on peut porter sur son propre univers.

Le Liban, en quelques jours, m’aura offert cette aubaine inattendue.

Le « Notre-Père », le « Credo » des catholiques romains, se récite ailleurs, se récite en arabe.
Et c’est un émerveillement.

– « A-banâ ladhî fis samawât »
– « Notre Père qui êtes aux Cieux »

S’Il n’était qu’aux Cieux.

De la plaine de la Békaa, aux coins des rues de Beyrouth, sur les sommets des montagnes, au cœur de la forêt du Cèdre de Dieu, aux croisements des routes, sur les panneaux à messages variables de l’autoroute, à Michel Aoun qui prie à la messe de Noël, Dieu, Jésus-Christ, la Vierge Marie, les crèches, les croix, les chants s’affichent partout.

Dire que, dans mon hexagone en ébullition, on chasse tous ces signes de foi chrétienne.

Je croyais tout savoir, être remplie de convictions très vivaces avant de m’asseoir au premier rang de l’église Notre-Dame de Bcharré, en surplomb de la vallée de la Kadisha.

Ce Noël maronite m’a montré qu’il restait encore bien de l’énergie à déployer.

Dès les premiers chants, les premiers « mazmouro », je me suis sentie projetée dans le temps des premières églises chrétiennes, celles, dans le désordre, de l’hébreu, de l’araméen, du syriaque, du phénicien, de l’arabe.
Il m’a fallu, au fil de la liturgie, recomposer ma prière, celle que, finalement, de dimanche en dimanche, je récite mécaniquement.  Trop sûre d’en connaître parfaitement le sens, assez orgueilleuse pour imaginer qu’elle est la meilleure.

Quelle joie, quel soulagement de reconnaître au moins ces deux prières et de pouvoir les reprendre, dans ma langue, en communion.
J’aurais connu mon moment de minorité, mon moment de différence au sein d’une communauté soudée.

Je suis sortie de la célébration transportée par la beauté des pièces chantées par une chorale de jeunes aux voix pures, déterminés à porter haut leur foi.
Je suis sortie de la célébration reconnaissante envers la famille libanaise qui nous a pris sous son aile pour partager ce moment clé de la vie chrétienne qu’est la Nativité.

Je suis sortie de la célébration augmentée d’un cœur neuf, encore plus volontaire à exprimer, défendre, sans prosélytisme aveugle, mes convictions chrétiennes.

Ainsi, le lendemain, c’est avec avidité que j’ai visité la vallée « sainte » de la Kadisha, perdu mes pas au milieu des cèdres, eu le vertige en descendant en son point le plus bas pour découvrir le monastère de Mar-Elisha encastré dans la falaise et la végétation.

À ne serait-ce que survoler les combats au prix de leur sang de ces communautés chrétiennes du Levant, du Concile de Chalcédoine, à la conquête musulmane du VIIème siècle, au prix de leur vitalité avec les Pères franciscains et le Général Gouraud, j’ai découvert, en quelques heures, un nouveau sens aux mots foi, culture, enracinement, tradition solidarité et surtout, détermination.

On croit faire beaucoup de choses alors qu’en fait, revenu dans son contexte d’origine, dans sa propre réalité, on réalise qu’on ne fait rien.

Ou si peu.

365 Nuances de 2019 – #358 – «14h15 – La paix par l’émerveillement»

Un billet, court, chaque jour.

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Saisir la beauté de l’instant est venue doucement, une sorte de compréhension lente, une montée en puissance, l’agrégation inconsciente d’épiphénomènes.

Sous un soleil radieux, puissant, coquettement flanqué de nuages heureux, je me suis trouvée comme hypnotisée par la beauté des vestiges colossaux, des propylées burinés par les siècles du temple d’Héliopolis.
Baalbek aujourd’hui.

La puissance du culte, de la dévotion qui a conduit des hommes à puiser au plus fort de leur ingéniosité, de leurs sens artistiques pour transformer leurs prières impalpables en beautés tangibles, dignes des Dieux, dignes des Cieux.

Saisie, comme pétrifiée, par la puissante beauté des lieux, il m’a fallu du temps pour laisser ma méditation être envahie par ces mélodies ; une mélodie éolienne, une mélodie ambiante, une autre fugace.

Mélodie du vent.
Un vent puissant, joueur, s’immisçait, ondulait entre les blocs, les portiques, les chapiteaux, les bas-reliefs et se frottait contre la pierre, le marbre et les herbes folles pour un concert, un hymne aux célestes destinataires du lieu.

Mélodie vocale.
Au-dessus des Dieux et de la Déesse Bacchus, Jupiter et Vénus flottaient les chants de Noël  ; « Douce nuit, Sainte Nuit », « Il est né le Divin enfant ».
Ces chants adoucissaient le bleu du ciel, enveloppaient la ville, jouaient de ricochets entre les murs des maisons et les colonnes romaines.

Mélodie de l’invitation.
Soudain, une voix, une exclamation puissante s’élevait : l’appel à la prière, le chant du muezzin.

La beauté de l’instant est née au carrefour de ces trois moments-là, de la collision entre trois partitions spirituelles distinctes : mythologique, chrétienne, coranique.
La beauté de l’instant a fait naître une sorte de liesse, la joie d’une découverte, un sentiment de concorde, les trois mélodies ne se heurtent pas.

Elles s’admirent.
L’émerveillement transporte.
L’émerveillement inspire le respect.
L’émerveillement est source d’apaisement, de paix.

Le monde entier, sur tous les continents, est rempli de ces merveilles de pierre, de ces notes envoûtantes, de ces pigments radieux, de ces mots poétiques inspirés par des générations d’âmes tournées vers le divin en quête de protection, d’amour, de félicité, de pardon, de fraternité, de générosité.

Le sentiment religieux chemine par différentes voies, s’élève depuis différentes voix, se pose sur le ciseau du tailleur de pierre et sur le pinceau des peintres.
Avant le jugement, ce qui s’impose à chacun, c’est l’admiration, le respect, tous deux fruits de l’émerveillement.

Quand cette bulle réflexive a éclaté, j’ai regardé ma montre, il était 14h15.
Il m’est simplement venu à l’esprit que l’émerveillement pouvait être source de paix, d’une paix universelle.

Encore faut-il aller à la rencontre de la beauté chez les autres, en prendre soin, en préserver les témoignages, ne pas en prendre ombrage, ne pas les jalouser, les laisser dépérir, chercher à les détruire.

À quelques heures de fêter la naissance de l’Enfant du pardon universel, j’ai pensé, quelques secondes à la possibilité de cette paix par l’émerveillement mutuel.

365 Nuances de 2019 – #357 – «Souffler ses bougies à Beyrouth»

Un billet, court, chaque jour.

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Aux aurores, le tri façon bétail à l’aéroport d’Orly aurait pu me saper le moral.  Mais tout un petit monde chaleureux s’est chargé de me rendre la journée belle de son début à sa fin.

Juste avant que l’avion ne décolle, ma jolie Marguerite, sur le second rebond d’un décalage horaire de douze heures, m’appelle pour me souhaiter une bonne première journée de ma cinquantième année, mes quarante-neuf ans, en somme.
Juste au pied de l’avion, mon beau Jean, me saute au cou pour m’entourer de son affection.
Avec des roses aux couleurs d’un tendre coucher de soleil orangé.

Quels élixirs de bonheur que ces deux-voix là !
Quelle joie pour une maman de recevoir autant d’amour !

Partir souffler ses bougies à Beyrouth !
C’est le beau cadeau qui s’offre à moi pour cette occasion, pour Noël.

Je n’avais jamais poussé aussi à l’Est en Méditerranée.  C’est pour moi une découverte.
Avec, comme merveilleux guide, mon fils Jean.

Le touriste marche, et j’ai marché.
Pour découvrir, pas après pas, l’hétéroclisme méditerranéen, un désordre que nos sociétés occidentales ne connaissent pas, ou plus, une indiscipline de chacun, à chaque coin de rue.

Tout se fait sur le bas de porte.
Des serviettes sèchent sur un étendoir, nous sommes devant l’échoppe d’un coiffeur.
Un moteur vomit ses entrailles et son huile, c’est un garagiste.
Les conversations ont leurs vieux et jeunes parleurs posés sur des chaises en fin de vie.

Des chats.
Des chats stylés, des chats mités, des chats affamés déambulent autours des pitances laissées ici et là à l’intention de leurs appétits féroces, ils errent sur les murs, sur les voies de chemin de fer désaffectées, sur le front de mer et sous les étals de marchands très distraits.

Une église franciscaine, havre de calme au milieu du charivari des voitures.
La mosquée Al Alamine où je dois, pour entrer, revêtir une abaya.
Un chawarma fleurant bon l’ail, des frites grasses et croquantes.

Une vierge douce rappelant la proximité de la Nativité.
Les stigmates de combats anciens et les traces de révoltes récentes.

Richesses clinquantes et débris d’un passé élégants se mêlent aux carcasses éventrées de bâtiments victimes de la colère des peuples.

Des pas. Des pas qui me conduisent, suivant insouciants ceux de mon Jean, vers la belle Bleue, jamais encore admirée sous cet angle, depuis cet Orient.
Le charme doux déclinant d’une belle journée d’hiver sous un soleil généreux.

Ici et là, des coups d’œil aux nombreux messages de mes amis.
Partir souffler ses bougies à Beyrouth !
Que c’est doux d’avoir quarante-neuf ans !

 

365 Nuances de 2019 – #356 – «Une loi, des mesures»

Un billet, court, chaque jour.

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Grâce à ce billet, à ce trois-cent-cinquante-sixième billet, je m’aligne enfin sur le tantième du jour, en ce 22 décembre, trois-cent-cinquante-sixième jour de l’année 2019.
Il me reste désormais neuf billets à rédiger pour atteindre mon pari.

Mais je n’aurai jamais assez de jours, ni de billets pour partager le quotidien et même souvent le multi-quotidien de mes découvertes, de mes observations, de mes divagations, de mes étonnements, de mes humeurs et souvent, comme ici, de mes coups de colère.

22 décembre, alors que la France et Paris entament leur énième jour de grève, ce dimanche est un jour particulièrement industrieux pour certaines activités professionnelles.

Je me suis fait avoir et me suis rendue complice de la situation alors que la vérité de l’enjeu s’est manifestée d’elle-même avec, tout de même, le préalable d’un minimum de capacité d’examen.

Avant les fêtes, tout le monde veut se faire beau, ou belle ici en l’occurrence, avec, par exemple, des mains soignées, manucurées.
Certaines échoppes sont ouvertes pour cela sept jours sur sept, avec des amplitudes horaires proches du trois-huit.
Ces échoppes sont majoritairement tenues par des Asiatiques.  Là n’est pas le sujet.

Le sujet, je l’ai découvert, comme un pot-aux-roses, au hasard des échanges de conversations et en regardant le manège dans le détail.

– Une cliente veut payer en carte, la machine est en panne.  Il faut qu’elle aille chercher des espèces au distributeur.
– Il y a plus de clientes que de places disponibles.  On bricole de ci et de là pour caser tout le monde.
Certaines sont assises avec leurs chaussures sur les bacs qui serviront bientôt à faire tremper, s’occuper des pieds nus de belles naïves.
– Les instruments de manucure : limes, pinces métalliques et autres scalpels passent de cliente en cliente sans désinfection.
– La posture de travail des employés défie les exploits des contorsionnistes professionnels.

Tout ceci paraît extrêmement bien rodé.
Il ne semble pas y avoir, ni chez les employés, ni chez les clients, la moindre gêne, le moindre scrupule sur la légalité de la situation.

Mais à y regarder de près :
– Toute la recette de la journée sera récoltée en espèces.  Pas de trace, pas de comptabilité, pas d’évaluation possibles.
Pas de charges sociales, pas de TVA, pas d’autres impôts.
– Combien de public cet établissement est-il habilité à recevoir ?  Quelles sont les normes pour un minimum de sécurité et d’hygiène ?
– Quelle est la règlementation en matière de stérilisation des instruments dans les instituts de beauté ?
Ces établissements qui s’occupent de soins corporels, au même titre que les pédicures-podologues diplômés par exemple, sont-ils soumis aux mêmes contraintes ?
– Travail le dimanche, amplitude des horaires de travail, temps de pause, de récupération, repos hebdomadaire, sécurité au travail.

Ah, c’est vrai, les Inspecteurs du travail ne travaillent pas le dimanche.

Voilà.
Des Agriculteurs, cibles d’un feu nourri d’agro-bashing, se suicident chaque jour faute de revenus suffisants, ployant sous les règlements, les contraintes, les dettes, les charges-impôts-taxes sur lesquels rien ne leur ait jamais remis.

Mais.
A l’ombre de ces drames, prospèrent des officines en tout genre et de toute sorte, qui bafouent, presque sous les projecteurs, par le menu, toutes les lois qui s’imposent aux gens honnêtes, que s’imposent les honnêtes gens.

Je suis repartie avec une sourde colère.

Une colère qui doit se chiffrer en millions d’euros de fraude.
Millions de fraude ici, millions de fraude là.

Millions qui manquent pour financer la santé.
Millions qui manquent pour financer les retraites.
Millions qui manquent pour financer la formation.

La colère, certainement partagée par des millions d’entrepreneurs et de citoyens honnêtes.
La colère née du sentiment qu’il y une loi mais des mesures.

Et après, le pouvoir se plaint que les grèves continuent ?

 

 

365 Nuances de 2019 – #355 – «Molière revient bientôt ?»

Un billet, court, chaque jour.

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L’humour se placarde parfois sur des supports bien surprenants.

Sur la façade d’un immeuble qui aurait succédé aux murs de la maison qui aurait vu naître Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière pour sa gloire et la postérité, s’affiche, en sous-titre de sa naissance en ce lieu potentiellement illustre, les harangues suivantes :
« Prochainement ouverture »
« Bringing back the smile * »
* NDLA : « Vous allez retrouver le sourire » ; pour respecter la loi sur l’usage du français dans la réclame.

Molière revient bientôt ?

Va-t-on enfin pouvoir à nouveau se moquer des puissants de ce monde ?
Va-t-on de nouveau rire de tout avec tout le monde ?
Va-t-on revenir à une liberté de parole, celle qui permet d’appeler un chat un chat ?

A regarder le détail de l’ex-voto, on y note une erreur de taille : la date de naissance.
Molière est né en 1622 et non en 1620.
Il serait en réalité né au 96 de la Rue Saint-Honoré, où s’échafaudait un ancien « Pavillon des Singes » !
Pavillon ou monnaie de singe ; de quoi rire me direz-vous !

La réclame est donc doublement fausse et mensongère.
L’ouverture n’aura lieu de sitôt et ainsi, le sourire n’est pas près de vous retrouver !

Il aurait été possible d’en déduire du Beaumarchais et du besoin de liberté de blâmer, mais malgré la supercherie, nous en resterons à l’inégalable « Malade Imaginaire » :
– « Il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus*. »

Molière est mort en et sur scène en jouant « Le Malade Imaginaire ».
Il était réellement malade.
Pas certain qu’il lui ait été donné le temps de sourire une dernière fois.
S’il se réveillait ici, Rue du Pont-Neuf, ou là, Rue Saint-Honoré, il retrouverait malheureusement le déplaisir d’avoir cru à ce beau songe qu’est la liberté de parole et de ton.

Il fallait peut-être la noblesse d’un Roi, d’un Louis XIV, pour assumer en même temps la raillerie et en même temps les éloges flatteurs.

 

 

* Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière – « Le Malade imaginaire», 1673