C-Ma Chronique – #8 – Les petites lignes l’Histoire

Un simple livre de poche complaisamment offert par un bouquiniste sur les quais de Paris.
Cinq lettres, trente pages : « Les Lettres Portugaises ».
Et toute une série de correspondances privées et diplomatiques.

Le tout signé en 1669 par un certain Guilleragues ; Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues.

Cela aurait pu se contenter d’être la lecture de l’une des proses les plus joliment tournées de la littérature française, tant les références, le vocabulaire, la syntaxe et les tournures que l’on y rencontre représentent ce que le Grand Siècle, le XVIIème siècle, celui des Boileau, Saint-Simon, Madame de Sevigné, a produit de plus délicat.

Mais « Les Lettres Portugaises » par la singularité de leur histoire et les hauts faits de leur auteur, donnent matière à penser plus loin.
Ces « Lettres » et cette « Correspondance » portent à ajuster une autre focale sur l’Histoire, à chausser des lunettes plus grossissantes que ne le permet le simple regard.

L’Histoire ne peut pas se lire simplement avec les yeux, et surtout pas avec les lunettes du présent.  Il faut laisser une autre focale – la recherche et la curiosité personnelle – mettre en évidence ces petits détails, ces petites lignes, qui en éclairent les subtilités invisibles aux profanes et plus certainement aux idéologues qui s’accommodent de les ignorer.

« Les Lettres Portugaises » de Gabriel de Guilleragues sont une des plus grandes et une des plus sinueuses énigmes de la Littérature française.
Un nombre conséquent de littérateurs, critiques et chercheurs, autant français qu’étrangers, se sont penchés, dès leur parution, sur l’identité véritable de leur auteur trop modeste et trop dévoué au service du Roi, pour en tirer de la gloire.

Après près de trois siècles de combat franco-portugais pour leur attribuer une paternité, d’enquête au mot à mot entre les « Lettres », les « Correspondances » avec et entre ses contemporains, le « dossier » a pu être classé en 1950 par Frédéric Deloffre ; Gabriel de Guilleragues est bien l’auteur de ces chefs d’œuvre.

Dans « Les Lettres Portugaises », Gabriel de Guilleragues a écrit, se substituant par la plume à une femme éplorée, trempant cette plume sensible dans l’encre du chagrin féminin, cinq « Lettres » d’amour désespéré à un amant de passage, de quelques heures ; à un séducteur, lâche et inconséquent.
Dans les « Correspondances », adressées à Louis XIV, à ses Ministres : Pomponne, Colbert, au Pape Innocent XI, à Madame de Sablé, à Racine, Gabriel de Guilleragues donne à suivre le vécu quotidien de la Grande Histoire, des grandes heures de la France que l’on ne raconte plus sur les bancs d’école.
Il fut, huit années durant, un brillant représentant du Roi Soleil auprès de la « Porte » : l’empire Ottoman.

Dans « Les Lettres Portugaises », comme dans les « Correspondances », on apprend l’Histoire par le menu détail : des nuances sociologiques, des faits historiques ; les unes méprisées, les autres amnésiés.

Il y a trois leçons à retenir à l’issue de cette découverte.

– La première leçon porte sur les biais de recherche.

La qualité d’une enquête, et ses conclusions, repose sur l’honnêteté de l’Historien, sur la qualité et l’authenticité des sources, sur leur concordance et leur convergence, non pas pour défendre un point de vue, pour accommoder une idéologie mais pour établir une vérité la plus objective possible.
Les siècles de joutes enflammées sur l’auteur véritable des « Lettres », avant que Guilleragues ne soit dûment légitimé, montrent comment la vérité historique est une bataille ardue qui requiert constance, pugnacité et qui ne peut se livrer que sur la base de faits avérés, strictement replacés dans leur contemporanéité.

– La deuxième leçon porte sur les dangers de la généralisation : tirer d’un événement, d’une source unique et d’une seule nature, une règle universelle.
Condamner en bloc un peuple, une génération et ses descendances, un genre humain, pour les méfaits de cas particuliers, est une hérésie intellectuelle.

Ici, dans ces cinq « Lettres », il serait facile de donner comme principe que les hommes sont des séducteurs, des prédateurs inconséquents.
Lire ces « Lettres », par exemple avec les yeux haineux de l’extrémo-féminisme actuel, permettrait de décréter que les hommes sont invariablement des « chiens » pour les femmes, et ce, depuis la nuit des temps et qu’en conséquence, que tous sont à combattre avec rage et qu’ainsi, il faut renoncer, unilatéralement, à « regarder leurs films, à écouter leur musique ».

Mais si on change de focal, et que l’on observe les siècles de productions littéraires, musicales, artistiques ; leur quasi-totalité sont des hymnes, des odes, des hommages à la féminité, au pouvoir des femmes sur les hommes et, souvent, des mises en exergue, par des hommes, des souffrances des femmes et des injustices qu’elles subissent bien souvent.
Et ce, même si le quotidien des femmes, la réalité de la vie de femmes, depuis des siècles, de façon générale et grossière, tend à démontrer le contraire.

Dans les « Lettres portugaises », Gabriel de Guilleragues se met à la place d’une femme, une novice en l’occurrence, séduite et abandonnée par un officier français, pour écrire, décrire le cheminement de son désespoir amoureux.
Il ne se joue pas de ce désespoir, il ne le moque pas, il ne le méprise pas.  Bien le rebours.  Chaque ligne, chaque mot illustre sa profonde compréhension du cœur féminin, des enjeux et carcans sociaux des femmes de son époque.
Il en démontre, de tout son art littéraire, les ressorts, les drames et les conséquences.

– La troisième leçon porte sur la Grande Histoire elle-même et sur notre prétention à juger, du haut des moyens techniques, de communication dont nous disposons aujourd’hui ; de leur sophistication et de leur instantanéité.

Gabriel de Guilleragues a été l’Ambassadeur de Louis XIV auprès de la Cour Ottomane de 1679 à 1685, à une époque où le moindre voyage était une épopée, où la moindre missive avait toutes les chances de ne jamais parvenir à destination, et où, même si elle atteignait son but, ce n’était qu’après plusieurs semaines, plusieurs mois de cheminement chaotique.
Le diplomate du XVIIème siècle était chargé d’une mission dont il connaissait les grands principes mais pour la réussite de laquelle, seuls son jugement, sa loyauté, sa probité et son courage servaient de rouages.

Guilleragues avait pour mission d’accéder au « sofa » auprès du vizir Kara Mustafa, au lieu du « tabouret », avilissant pour le rang de la France, que le Marquis de Nointel, son prédécesseur, avait eu le déshonneur d’obtenir pour le Roi.
Malgré des imbroglios nés des audaces du Marquis Duquesne, Lieutenant général des armées navales, Gabriel de Guilleragues parvint à obtenir d’un vizir belliqueux et très hostile aux Chrétiens, non seulement tous les honneurs dus à la France et au Roi : le « sofa », mais également l’immunité des vaisseaux français en Méditerranée et la protection par la France des Lieux Saints.

Ces petites lignes de l’Histoire font émerger de l’oubli l’époque où les Souverains savaient où était le rang de la France, qui lui devait le respect et surtout, où ils s’appuyaient sur des Hommes qui avaient, rivés à l’esprit, non seulement leurs intérêts et mais surtout l’Honneur de leur Patrie.

Voilà en trois clés de lecture ce l’on peut tirer de l’Histoire, non seulement quand on chausse les bonnes lunettes, mais avant tout quand on accepte de voir.

L’Histoire est bien plus complexe, subtile que ne le laisse entrevoir le manichéisme actuel.  Souvent, ceux qui dissertent, qui hurlent aux loups, qui s’autoproclament juges-ex-machina, qui condamnent et qui coupent des têtes en place publique, sont à la nuance ce que l’iceberg est au flocon : ils achètent et vendent l’Histoire en bloc, sans entrer dans ces détails qui en changent toute la construction.

Gabriel de Guilleragues, un Gascon, encore un, après d’Artagnan, Cyrano, Henri IV, Aliénor d’Aquitaine, au travers de quelques écrits, oubliés du grand nombre mais ressuscités par quelques érudits, montre que nul ne peut, sans discrédit intellectuel, juger du haut de son présent confortable, où les progrès, même imparfaits et toujours perfectibles, ont permis à l’humanité de cheminer vers plus de paix et d’altruisme que les piailleurs ne permettent de le réaliser.

Un autre Gascon, Gaston Phébus, avait pour devise :
– « Toca-i se gausas ! »
– « Touches-y si tu oses ! »
Beaucoup devraient tenir cette devise pour une mise en garde contre les jugements hâtifs et simplistes sur l’Histoire.

365 Nuances de 2019 – #335 – «Le Corollaire Roosevelt»

Un billet, court, chaque jour.

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Le 6 décembre 1904, Theodore Roosevelt, vingt-sixième Président des États-Unis, prononçait cette phrase :
– « L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international.»

L’inverse du chacun chez soi, le « Big Stick »
– « Il faut parler calmement tout en tenant un gros bâton. »

Je me demande quelles sont les références historiques, les sources d’inspiration de ses successeurs, au moins du dernier.
Ils n’ont peut-être pas vraiment suivi de cours d’Histoire.  Un survol sans doute.

Des « cas flagrants d’injustice et d’impuissance » fleurissent pourtant aux quatre coins du monde.
Qui ne se règleront pas tout seul, ni même certainement pas à coup de « twitts».

« Le Sourire »

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

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Création / Montage – Guillemette Callies – Reproduction interdite

En fait, tout a commencé chez le coiffeur.  J’ai une fâcheuse – ou plutôt une heureuse – habitude d’arriver en avance, histoire de faire une razzia de magazines et de rattraper mon retard en matière de ragots, potins, rumeurs, mondanités et autres superfluités.

Je fais comme ma mère, je lis les revues à rebrousse-poil en commençant par les horoscopes – passés – et les recettes de cuisine que je photographie avec mon smartphone mais que ne préparerai probablement jamais.

Bref.

Vous n’avez certainement pas ouvert ce billet pour connaître mes histoires de merlan, quoi que dans 99,99% des cas, on en ressort avec un grand sourire justement.  Et même qu’on dit tous que cela devrait être remboursé par la Sécurité Sociale.

Et c’est justement là où le bât – le sourire – blesse.  Ou plus exactement dans les magazines.  La photographie qui illustre ce billet est un montage que j’ai composé à partir de publicités et de reportages cannibalisés, découpés au fil des revues.  Si vous regardez cette image attentivement, vous constaterez qu’elle est composée au 2/3 de visages qui ne sourient pas.  Et vous pourriez prendre n’importe quelle pile de magazines, féminins ou non, chez votre coiffeur ou chez votre dentiste, le même ratio s’appliquerait.

Dans cette veine, vous pouvez allumer votre poste de télévision, il en ira de même.  Il y a bien sûr de nombreuses séquences de rires ; mais de rires forcés, organisés, fruits de rapports polis, de moqueries et de cynisme.

Mais le rire n’est pas le sourire.  Le rire n’agite pas les mêmes muscles du visage.  C’est un réflexe.

Le sourire est un mouvement inné. Il a des fonctions physiologiques, psychologiques vitales mais également une fonction d’attraction sociale apaisante.

S’il est inné, le sourire se construit et construit l’identité étape par étape.  Pour passer du sourire spontané et réflexe du nourrisson au sourire différentiel, volontaire ou émotionnel de l’adulte, il faut un long apprentissage qui dépend essentiellement de la mère.  En imitant sa mère, le nourrisson, le bébé, l’enfant – et ainsi de suite – en acquiert les nuances et les particularités culturelles.  La quantité de sourires et d’attentions que reçoit l’enfant influence directement ses propres sourires.  Une mère déprimée sollicitera moins son enfant qui sera plus insensible, aura un sourire plus discret.  A cet égard, il est avéré que les mères aient une sexualisation précoce de leurs gestes, de leurs soins et de leurs attentions au bénéfice de filles et au détriment des garçons.

Pour en revenir à la photo, on peut donc remarquer une frontière bien nette entre les visages fermés et les visages souriants.  Les visages qui tirent la tronche sont pour vanter de grandes marques de parfums, de sacs à mains.  Les mannequins sont accrochés à ces objets tels les esclaves de l’Antiquité égyptienne à leurs effets puisque leur (sur)vie en dépendait en cas de renvoi.  Manifestement, porter des marques hors de prix ne leur apporte pas la moindre satisfaction et ne leur tire aucun sourire.  On peut même dire qu’ils s’emmerdent ferme.  Comme quoi : des millions de dollars de marketing inutile ! Dommage que les antidépresseurs ne soient pas fournis avec les magazines !

D’ailleurs, à l’instar de ces magazines à la triste figure, si vous vous branchez – comme je l’ai testé moi-même en cobaye de mon propre propos – pendant quelques heures non-stop sur les chaînes de télévision, celles d’information en continue en particulier, pensez à vous réserver une cure anti-déprime.  Une approche verbale syntaxique uniquement intero-négative qui ne fera pas bander vos muscles zygomatiques.

Pour le troisième tiers de la photo, il faut noter que les rédactions n’ont pas encore sombré dans la réécriture culturelle, anticléricale et diversitaire puisque ce sont encore le couple, la famille, l’amitié, l’amour, le travail, la dé-consommation et le « sans-tech » qui prennent une pose plus avantageuse.

Encore faut-il séparer les vrais sourires émotionnels des sourires volontaires.  Il semblerait que les vrais sourires soient ceux qui laissent apparaître les dents.

Le sourire a toujours été représenté par les Arts.  Eh oui ! Même en musique !  Un sourire s’entend au téléphone.  Prenez l’exemple de la « Symphonie des Jouets » de Léopold Mozart, vous comprendrez dès les premières mesures qu’il n’a pas du sourire souvent dans son enfance.  Il semblerait cependant qu’en peinture, montrer ses dents soit une esthétique récente.  Le premier exemple de ce type serait l’autoportrait d’Elisabeth Vigée Le Brun avec sa fille.  Avant les progrès de l’hygiène bucco-dentaire et de la dentisterie, soumettre ses crocs à l’épreuve du pinceau était réservé aux personnages connotés négativement comme le peuple ou les sujets ne maîtrisant pas leurs émotions.  Passé le trac des débuts de la photographie, le « cheese » s’est imposé assez longtemps avant que le Diable qui s’habille en Prada ne remette un froid venu d’avant le XVIII° siècle sur le papier glacé.  Depuis tout le monde fait la tronche.

Si le sourire, hors contexte, hormis celui des nourrissons et du « lou-ravi », est dépourvu de sens, il joue un rôle de méta-communication.  Par exemple, lorsqu’on lit un article sur Michel Rostang ou sur Pierre Cornette de Saint-Cyr, le méta-message des photographies qui illustrent les articles sur leur passion pour leur métier, c’est que c’est vrai.  Que ces mecs kiffent leur métier.

Heureusement, il y a des gars – et de filles – qui ont encore leur cerveau en lien étroit avec leurs muscles.

C’est donc une preuve que le cerveau et le corps sont étroitement liés.  Sur le photo-montage illustrant ce billet – coin bas à droite – il y a une phrase accompagnant le sourire lumineux d’un homme : « trouvez le job qui va vous faire aimer le lundi ».  Et je citerai-là un de mes anciens supérieurs qui avait – a toujours – une phrase merveilleuse, qui interroge tous les matins : « si vous n’avez pas ou plus le sourire en arrivant au bureau, ce n’est pas la peine de venir ».  Encore faut-il que les managers soient attentifs aux (méta-)messages qu’ils font passer (notamment durant les entretiens de fin d’année).  Un manager peut convoquer tous les sourires de la terre, mais si lui-même est renfrogné, toute son équipe affichera de même.

Sourire, susciter le sourire est donc une éminente responsabilité : parentale, sociale.  Il est porteur de sens.  Il est un enjeux humain essentiel.

Dans les situations professionnelles – ou autres – difficiles, le sourire peut être le rempart, la digue, le pied-de-nez, l’arme, la réponse ; bref un instrument de lutte.

Le sourire, l’optimisme, relèvent d’une décision intérieure.

Si l’environnement joue un rôle évident dans notre propension à l’optimisme, nous en restons acteurs ; et rester acteur de ce sourire, de cet optimisme est une question de survie.  Dans un article récent de l’Équipe (« Sourire fait-il courir plus vite ?»), il est démontré que « sur les longues distances, sourire en fronçant les sourcils rend l’effort plus facile ».  Nous sommes donc, avec le sourire, acteurs de notre biologie.  Le sourire participe à l’homéostasie, l’ensemble des processus vitaux permettant à l’organisme d’œuvrer à son auto-conservation.  Les « affects », les sentiments, sont des perceptions mentales de l’état interne du corps et des émotions qui le modifient en permanence.  Les sentiments sont utiles à un organisme en ce qu’ils lui apportent à tout moment une information.

« Le challenge du sourire », se muscler un peu chaque jour, permet, même par temps rude, de s’orienter résolument vers ce qui est beau, vers ce qui marche et vers ce qui ne peut que faire du bien.

La conséquence heureuse, le cadeau est en bout de parcours comme franchir une ligne d’arrivée après un long effort, en l’occurrence de travail sur soi.  Le sourire, signe extérieur d’un optimisme naturellement bien musclé (sans dopage, ni paradis artificiels !), permet de régénérer la plasticité du cerveau en dépit d’une supposée stabilité de nos connexions neuronales façonnées par nos comportements.

Ce sourire, cette méta-information, se répercute sur notre environnement lequel répond en conséquence.

Voilà le cœur de mon propos.

Il faut combattre ce cancer politico-médiatique de la phraséologie intero-négative, de l’auto-flagellation, de l’auto-négation, de la dépersonnalisation, de l’acculturation, de la repentance, de la victimisation, de la résignation.  Là se trouve la source de cette plastique chagrine qui tue notre sourire.  Il faut bannir de notre décor, de notre esthétique ces tapisseries médiatiques de visages compassés, inquiets, blasés, méprisants, passifs, asexués.

Pour ainsi restaurer une psyché tournée vers la joie.

Le sourire a diverses fonctions : calmer l’agressivité, accueillir, rompre les tensions entre étrangers, consoler, encourager une action ou une réponse amicale, rompre l’isolement.

Alors, il faut risquer le sourire jusqu’à l’eutrapélie : une bonne humeur, une vraie joie intérieure construite de choses et d’amitiés simples.

Cela ne se fera pas par magie.  « Aide-toi et le ciel t’aidera » semble gueuler mon très cher Johnny Cash : « We have to get back to injecting ourselves into our work.  Otherwise, we’re regurgitators, and not even good ones.  You’ve got a song you’re singing from your gut, and you want that audience to feel it in their gut too.”

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

Ce ne sont pas les médias, ce ne sont pas les marketeurs, ce ne sont pas les politiques, ce ne sont pas les stars, ce ne sont pas les parcs d’attraction, ce ne sont pas les coachs, ce ne sont pas les « 10 leçons pour réussir ceci », ou les « 5 méthodes pour éviter cela » qui changeront nos vies.

C’est à chacun de se remettre à inventer un sourire, un sourire qui ne soit qu’à soi, à nul autre pareil et qui par sa singularité, sa force atteigne les autres dans leur cœur et dans leurs tripes.

Et je détourne une phrase de Roger Pol-Droit, réinventer son sourire, c’est : « disposer de soi-même, décider de son seul désir, changer les lois – des médias – au lieu de s’y plier ».

Ainsi, il faut se rappeler que le sourire se cultive en face à face. 

Laisser les portables dans nos poches pour que nos bébés n’imitent pas ces milliers de têtes penchées sur l’épaule dans un torticolis cellulaire et se rappeler, à chaque seconde, que le temps « perdu » à se pencher sur eux est une rente illimitée pour leur futur bonheur.

Retourner dans les magasins et rendre le sourire aux centaines de centres villes agonisant.

Remettre quelques outils entre nos mains pour renouer avec le beau geste et la belle ouvrage.

Se battre pour que notre décor, notre environnement quotidien : maisons, rues, villes, routes, parcs, jardins, forêts, plages, littoraux, sauvegardés, entretenus amènent un sourire de joie esthétique au premier regard.

Regarder les œuvres d’art, les monuments et les statues du passé non comme des condamnations éternelles mais comme des causes, certes malheureuses, mais spécifiques et temporaires qui nous ont permis d’arborer aujourd’hui un sourire libre, un sourire « sapere aude », qui ait le courage de s’appuyer sur son intelligence propre et non sur des diktats.

Et ainsi faire chaque jour, de chaque sourire un antalgique aux douleurs du monde, une source de chaleur, une lumière irradiante, un mouvement naturel de l’âme – urbi – qui remplit les âmes – et orbi.

Et faire rayonner cette émotion chère au regretté Jean d’O :

« La joie est une grâce venue d’ailleurs.

Elle éclate.

Elle nous transporte.

Elle nous ravit au-dessus de nous-mêmes. »

 

Sources :
– Patrick Drevet, « Le Sourire », Gallimard, 1999
– Antonio Damasio, « L’esprit ne peut exister sans le corps », Les Echos, décembre 2017
– Stefano Lupieri , « L’Optimisme, ça vaut le coup d’essayer », Les Echos Week-end, octobre 2016
– Robert Cormack, « Where are our Guts », Octobre 2017
– “L’Art pour Credo”, Paris VIII°, N091, Magazine municipal
– Colette Monsat & Hugo de Saint Phalle, « J’ai horreur de la cuisine à la télé », Michel Rostang, Le Figaroscope, novembre 2017
– Nadine Coll, « La Vie sans Tech », Version Femina, 2017
– David Abikern « Confession d’un serial shopper », 01 Net Magazine, 2017
– Guillaume Bregeras, “New York, la Solitude du Coureur de fonds”, Les Echos Week-end, novembre 2017
– PascalRondeau, « Sourire fait-il courir plus vite ? », L’Equipe, 3 novembre 2017
– Roger Pol-Droit, « Disposer de soi-même », Les Echos, 14 octobre 2017
– Jean d’Ormesson, « Le Guides des Egarés » », Gallimard, 2016
– Wikipédia

 

 

« Cher Papa »

« Petit Papa,

C’est aujourd’hui ta fête,

Maman l’a dit

Quand tu n’étais pas là.

J’avais des fleurs,

Pour couronner ta tête,

Et un bouquet,

Pour mettre sur ton cœur.

Petit Papa, Petit Papa. »

Quand un cher Papa n’est plus là, il y a trois dates qui rendent certaines journées un peu plus mélancoliques que les autres : la fête des Pères, son anniversaire et le jour où il a pris rendez-vous avec le paradis.

Donc, aujourd’hui est une de ces trois dates.

Il paraît que dans les écoles, on fête maintenant « la fête de ceux qu’on aime », pour ne froisser personne. Ce matin à la boulangerie, j’ai remarqué que contrairement au jour de la fête des mères, il n’y avait en vitrine aucun gâteau splendide avec des cœurs.  Je ne crois pas qu’offrir des fleurs à un homme soit jamais devenu une galanterie féminine, je ne crois pas avoir beaucoup vu de chambres d’hôpital occupées par un homme, égayées par un bouquet.  Il n’y a guère que les hommes publics des images d’Epinal qui en reçoivent dans les cérémonies officielles.

Et, passant au crible mon stock culturel, j’ai cherché de mémoire des références qui soient des hommages aux pères.

C’est naturellement que Pagnol m’est venu à l’esprit, lui dont la plume a si bien peint l’amour filial :

« Et dans mes petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant.»

Admiration pour ce modeste instituteur d’une sincérité parfaite dans ses œuvres éducatives et qui au fil des mots de Marcel s’avère un homme plein de tendresse pour Augustine et pour ses enfants.

C’est ensuite une mélodie, une prière filiale merveilleuse, interprétée par Barbara Streisand dans le film « Yentl »

Papa, can you hear me?

Papa, can you see me?

Papa, can you find me in the night?

Papa, are you near me?

Papa, can you hear me?

Papa, can you help me not be frightened?

Papa : celui auquel on revient toujours quand il fait un peu nuit, quand ça tangue un peu, quand on cherche une solution, quand on a besoin d’une main secourable ou d’une épaule. L’abri. Le recours.

C’est encore l’admiration de Patricia pour Bullit :

« Patricia, serrée au flanc de son père comme pour en recueillir la chaleur et la vigueur et qui, son petit visage levé, fouetté par le mouvement de l’air, me tirait sans cesse le bras et me clignait de l’œil pour faire admirer l’adresse et l’audace des mains si robustes qui tenaient le volant » (Le Lion, Joseph Kessel)

Ce sont les sentiments ambivalents, de l’amour irisé de mille nuances complexes, dont on n’obtient les clefs, dont on ne perçoit le sens que tard, quand on est soi-même devenu parent.  Franz Kafka mourant l’explique très bien dans sa « Lettre au Père ».  Lieu commun de dire que les pères endossent le mauvais rôle ; et qu’aux mères se réservent la compassion, la tendresse, l’indulgence.

Il ne doit pas toujours être si simple d’endosser le costume de « vigile » et de contraindre son fond bienveillant.

« (…) Père, tu me fais peur depuis toujours et je crains le pire lorsque tu es là,

Mais aussi, lorsque tu n’y es pas. (…)

Dans mon for intérieur, je n’ai jamais douté́ de ta bonté́ à mon égard, (…)

Si opposé à ma personne ? Si tu n’as pu exprimer une quelconque tendresse,

Du temps de mon enfance, c’est que tu craignais d’être faible en tant qu’homme. Aujourd’hui, avec le temps tu t’es ramolli

Et avec tes petits-enfants tu as changé du tout au tout, tu es méconnaissable. (…) »

Chassez le naturel, il revient au galop.

Retour à la chanson avec « Mon Vieux » de Daniel Guichard, pour la compréhension tardive que l’on peut avoir de ses proches, de son père et les regrets qui l’accompagnent.  Troisième accord toltèque, très vrai avec nos proches : nous avons tendance à faire des suppositions à propos de tout.  Le problème est que nous croyons ensuite qu’elles sont vérités.

Alors, simplement comprendre, tout de suite, que ce que l’on croit, n’est pas forcément la réalité ; la réalité d’un père.  Et peut-être regretter.  Après.

Maintenant qu´il est loin d´ici

En pensant à tout ça, j´me dis

« J´aim´rais bien qu´il soit près de moi »

PAPA…

Un père, ce peut être cette image tendre : toile anonyme du XIX° siècle, visible au Musée Marmottan, dans l’exposition : « L’Art et l’enfant ».  L’image de ce père construit la scène de famille ; il en est le centre ; une colonne vertébrale, un mur porteur, une poutre maîtresse.

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Anonyme – Entourage de Jacques-Louis David Portrait de famille dit autrefois Michel Gérard, membre de l’Assemblée Nationale en 1789 et sa famille. Vers 1810.

Cette fête fut célébrée dès le Moyen-Âge ; à l’origine le 19 mars, jour de la Saint-Joseph.  Saint-Joseph accepta son rôle de père putatif.  Aucun film n’en montra autant la complexité que « L’évangile de Saint-Matthieu » de Pier Paolo Pasolini: (4’13 » dans le film).

Hé, Simone.  On ne naît pas Père.  On le devient.

Un ami me disait ce matin qu’être fêté était moins important pour les hommes, qu’ils se passaient de ces démonstrations.  Je pense le contraire.  Que les hommes ne sont pas à placer dans la catégorie fourre-tout de « ceux qu’on aime », mais sur un podium aussi important que celui des mères.

Ainsi, comme on fête les Mamans, bonne fête à tous les  Pères.

Les Lapins de Valentin

Les Lapins de Valentin.  Dans un souci de parité, j’aurais voulu répondre aux « lapins de Valentin » par les « lapines de Valentine ».  Mais cela ne fonctionne pas. Mais pas du tout. Je pense même que j’aurais pu me faire charrier avec ça.

Le soucis c’est qu’au masculin comme au féminin, y’a eu des drames dimanche. Lapins, lapines : y’en a plein qui s’en sont fait poser un. Par Cupidon.

Si vous ne le saviez pas, que dimanche était le 14 février et que le 14 février est la fête officielle des Amoureux, c’est que vous habitez sur une autre planète.

Bien banal de dire cela, mais en attendant Valentin, à voir tout ce rose, ces coeurs, j’en ai perdu ma plume.   Impossible d’écrire quoi que ce soit d’intelligible sur ce Valentin ou cette Valentine que tous les coeurs en Carêmes attendent.

"Plus bleu que le bleu de tes yeux Je ne vois rien de mieux Même le bleu des cieux"
« Plus bleu que le bleu de tes yeux
Je ne vois rien de mieux
Même le bleu des cieux« 

Il faut dire qu’en dépit de notre ère 2.0, le « fleur bleue », l’eau de rose quoi, résiste.

Eh oui! Valentin, Valentine. Tous embarqués dans le même souci de la recherche de l’âme soeur.  Toute une semaine avec le « Beau Danube bleu » en boucle dans la tête.  Sacrée Sissi Impératrice.  Pas un seul Frantz à l’horizon pour aller arracher un edelweiss au péril de sa vie. Remarquez qu’à l’heure du string qui affleure du pantalon, la crinoline fait la gueule.

Je me demande comment cela se serait passé aujourd’hui entre Aurore et le Prince Charmant. Moins longtemps sûrement, il l’aurait géolocalisée rapidement. Je signale par ailleurs l’existence d’une version pour adultes, non édulcorée, de ce conte – Les Infortunes de la Belle au Bois Dormant – écrite par Anne Rice qui s’est chargée de pimenter l’affaire.

A propos de piment, en matière de sentiments, je vous conseille de visionner un film mexicain tiré du roman formidable de Laura Esquivel « Como Agua par Chocolate », « les Épices de la Passion » en français. Mix de western spaghetti et de Cendrillon, qui se passe d’une marraine et de sa baguette magique pour conquérir son bel Hidalgo…en mitonnant des plats aphrodisiaques. « La receta de la pasión« . Les femmes, toutes des empoisonneuses.

Tous romantiques donc, une adulation amoureuse tel Piccoli et Bardot: « Et mes fesses, tu les trouves jolies mes fesses? » Dialogue que tous les hommes aimeraient tenir et que toutes les femmes aimeraient entendre.  Bon l’histoire du film n’est pas gaie, mais la scène reste.

Hélas, nous ne sommes pas toutes faites aussi belles que Brigitte et tout le silicone du monde n’y pourra rien changer.  Ni dans les contes, ni dans les films, on ne raconte la vérité.  La contrepartie de « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » n’est jamais mentionnée. Un peu de cellulite là, un petit ventre pour les messieurs, des rides un peu partout, des cheveux gris qu’on dissimule comme on peut.

Les caprices de Scarlett, Rhett Butler. La folie d’Edith, Marcel. Antoine, Cléopâtre. Des milliers et des milliers d’histoires qui peuplent notre imaginaire.

Capture d’écran 2016-02-15 à 23.08.47Mais il y en a une, la plus belle, scénarisée par Marcel Pagnol dans un petit recueil merveilleux: « Le Premier Amour ».  Histoire imaginée par lui, du premier homme au monde à avoir décidé qu’il n’aimerait qu’une seule femme. Et qui grâce à cet amour, trouve la force d’aller quérir le feu, « l’étoile rouge » et de le domestiquer: « Je ne sais pas.  Je dis ce qui est arrivé dans mon esprit. Et maintenant, partout j’entends le bruit de cette source, et j’entends cette fille, et je sens son odeur, et maintenant, à cause de cette fille, je n’ose plus tuer les biches.  Et cette fille, je voudrais la mettre dans ma poitrine, comme dans un nid. (…) ».

Des feux de l’Amour se sont allumés, se sont ravivés dimanche.  D’autres en veulent à Valentine, à Valentin et aux lapins.

Si ce n’était pas hier, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.

(Je m’excuse auprès d’un de mes collègues de travail qui porte ce beau prénom. Tkt, 14 février ou pas, t’es parfait comme ça.)

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