C-Ma Chronique – #5 – « Cheveux au Vent »

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Ce matin, comme tous les matins depuis de longues semaines, à longueur de pages, à mesures d’ondes et à kilomètres d’images, les plus éminents experts se déversent en doctes commentaires sur le sort de toute la planète minée par le virus de Wuhan.

Ce matin, à rebours de tous les matins depuis de longues semaines, un détail, des détails, de taille, changent soudainement dans nos vies malencontreusement perturbées de merveilleux irréductibles Gaulois.

Comme ce matin.
En nous réveillant, tout à fait fringants, beaucoup d’entre nous se seront tâtés pour vérifier leur état de santé et de s’exclamer, comme Shrek à son fidèle ami : « T’es pas mouru l’âne ! »
Non : « On n’est pas mouru ! »
Confinés docilement, quoi qu’en disent nos détracteurs d’urbi et d’orbi, nous avons participé au ralentissement de la propagation du virus pour lequel, finalement, nous n’aurons pas manqué de lits de réanimation.

Comme ce matin.
En donnant un tour de clé dans la serrure, insidieusement, une réminiscence de culpabilité s’est interposée subrepticement entre l’urgence et le plaisir de sortir : « l’ausweis » ; l’attestation de déplacement dérogatoire.
Une simple fulgurance néanmoins.  Nous pouvons enfin sortir seuls comme des grands, juste après les près de 10 000 prisonniers récemment libérés de leurs geôles.

Comme ce matin.
Guillerets, nous nous attendions à une débauche de sourires, de démarches tressautantes de légèreté et d’allégresse.
Que nenni !
Il n’y a guère que le marchand de journaux qui, lui, ne s’est jamais confiné pour éluder les mauvaises nouvelles, qui s’est habitué au terrible danger des postillons, aujourd’hui en suspension dans l’air glacé balayé par des rafales de vent tout juste printanières et qui maintient l’affichage labial d’un inexpugnable dynamisme.

Mais les sourires, s’il s’en étire quelques-uns, sont tous masqués.  Bandeaux bleus, rectangles blancs, coques bariolées façon soutien-gorge recyclés.
Rien à tirer de ce côté-là.

Comme ce matin.
Nous avons passé une tête, joyeuse uniquement par le symptôme d’un regard brillant, dans le chambranle d’une boutique amie, celle du fleuriste par exemple, ravis de constater sa réouverture, promesse de bouquets poétiques.
Mais l’ère glaciaire n’a pas encore atteint son point critique de dégel et l’enthousiasme sera pour plus tard, quand le thermomètre du PIB – et des achats-plaisir compulsifs – reprendra des couleurs.  Si la CGT le veut bien.

Mais ce matin, il n’y aura eu qu’un endroit, un seul, fidèle à son rôle, où par dizaines, nous aurons été assurés de retrouver un peu de réconfort et de bonne humeur.
Cela aura été chez le coiffeur.

L’Histoire, celle avec un grand H, retiendra une foule de faits sérieux, tragiques, dramatiques, tragi-comiques, pathétiques et j’en passe.

Il y aura eu, à côté, en ce 1er jour – historique – de déconfinement, le vernaculaire, les petits faits de rien du tout

Il y aura eu, des coups de ciseaux et des coups de brosses roulées sous le souffle chaud du sèche-cheveux.
Des gestes précis, qui, point par point, requinquent, restaurent, redonnent du lustre.

Tiens, tiens !
Encore quelques héros sans trompette, rescapés de l’inactivité forcée en attendant les masques, qui participent, peignes et pinceaux à la main, comme des sabres au clair, bacs et casques en défense, comme des boucliers, à la reconquête d’une envie d’en découdre.

Au moins avec une bonne tête.  Celle de l’emploi, il faut l’espérer.

Une fois cette bataille, certes très cosmétique, pliée.
Une fois la porte du salon soigneusement refermée.
Le soleil retrouve son zénith au cerveau ; et dans son hémisphère droit et dans son hémisphère gauche.

Enfin !  Cheveux au vent !
Par cette grâce capillaire, la combativité libérée, le masque, arraché avec rage, malmené et étrillé sous les assauts de petits poings vengeurs, tombe, vaincu, dans la première corbeille à déchets à portée de tir.

365 Nuances de 2019 – #233 – «Pas montée au cerveau»

Un billet, court, chaque jour.

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« Dis-moi ce que tu mets dans ta poubelle, et je te dirai qui tu es ! »

C’est aussi simple que cela.
En l’occurrence, au pied d’une poubelle, un lot ce six bouteilles de lait.  D.L.C.* : 13/01/2020.

L’observation de ce gâchis m’a arrêté net dans mon élan.  Je n’y croyais pas : au débarras sauvage, au produit jeté et bien moins au fait qu’il soit encore parfaitement consommable.

Il y en a encore beaucoup pour qui la réalité alimentaire du monde n’est pas montée au cerveau.
Alors que tous, médias, pouvoirs publics, associations et, de plus en plus, chacun à titre individuel, avons pris conscience des impacts environnementaux de la surconsommation et du gaspillage alimentaires et, plus grave, des difficultés matérielles d’une large partie de nos concitoyens, souvent en bas de chez nous, qui peinent à se nourrir, une telle désinvolture est incompréhensible.

Pour ceux qui se soucieraient du devenir de ce lait, je l’ai tout simplement déposé dans le hall de mon immeuble.  Il a trouvé preneur avant la fin de la matinée.

* D.L.C. : date limite de consommation.

365 Nuances de 2019 – #229 – «Humour au supermarché»

Un billet, court, chaque jour.

00997101-3--1500x1500J’ai croisé, en faisant un petit marché au supermarché du coin, le sacristain de la paroisse. Eh oui, un sacristain, tout dédié qu’il soit à la chose religieuse et au confort des paroissiens, est un homme ordinaire qui fait ses courses au supermarché.

Je l’entends rager, ce qui ne correspond exactement pas à l’image obséquieuse que l’on pourrait se faire d’un tel personnage, qu’il en a ras le bol – ou le bonnet – de devoir sillonner les rayons, d’arpenter les étalages pour ravitailler.

Et je lui réponds, goguenarde : « Ben, si ça continue comme cela a l’air de vouloir continuer, nous allons tous devoir nous atteler à des charrues, retourner la terre, biner, sarcler, semer, poser des pièges, traire des vaches, élever des poules, reprendre la mer pour pêcher. Bref, se retrousser les manches. »

Ça l’a fait marrer.  Et du coup, il a réempoigné son panier, avec une meilleure volonté et de meilleure humeur.

Il n’empêche que ce serait marrant, en un claquement de doigts, sur toute la grande surface de la terre du nord au sud et de l’est à l’ouest, de voir disparaître la totalité de nos grandes surfaces, supérettes, épiciers et autres pourvoyeurs de denrées cellophanées.

Le taux de chômage baisserait peut-être d’un coup, sauf dans l’agriculture qui reverdirait.
L’obésité disparaîtrait.

Mais avant cela, à sept milliards d’individus affamés, dont les 3/4 n’arriveraient pas à se nourrir seuls, cela fera du grabuge et des empoignades !

CQFD ! Ça ne va pas être simple de changer …

365 Nuances de 2019 – #225 – «Man In Black»

Un billet, court, chaque jour.

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« Ah, I’d love to wear a rainbow every day
And tell the world that everything’s OK
But I’ll try to carry off a little darkness on my back
‘Till things are brighter, I’m the Man In Black. »

Il aurait aimé porter de la couleur, mais son esprit était bien trop rempli des malheurs du monde ; porter le deuil de la permanence de ses misères.

Il, c’est l’Homme en Noir, « the Man In Black » :  Johnny Cash, qui est parti un 12 septembre, il y a juste seize ans.

Sa voix chaude de baryton a fait de lui le pilier de la musique américaine : rock ‘n’ roll, rockabilly, blues, folk, gospel.
Il a tout chanté, tout joué, au cinéma, au petit écran : Inspecteur Columbo, la Petite Maison dans la Prairie.

Mais il a surtout lancé, aidé un grand nombre d’artistes, comme Eric Clapton par exemple.  C’est lui qui a contribué à relancer la carrière en berne de Bob Dylan, co-écrivant avec lui  un album en 1969: « Nashville Skyline ».
S’y retrouve un duo inédit Cash/Dylan pour une chanson très poétique : « Girl From The North Country ».

Une petite dizaine d’années séparent alors les deux hommes qui s’accordent sur ce joli texte.
Johnny, Bob : deux piliers de la culture américaine.
L’un aurait quatre-vingt-sept ans.  Le second en a soixante-dix-huit et a été fait Prix Nobel de Littérature en 2016.

L’un comme l’autre est allé chercher ses mots, ses sonorités, dans les forêts, dans les ranchs, dans les champs de coton, dans les bars, à Nashville, à Woodstock, dans les prisons, dans les bayous, dans les chapelles.

Écouter Cash, c’est fouiller dans la mémoire des pionniers campant dans les plaines autour d’un feu et grattant une guimbarde.
Écouter Dylan, c’est le suivre parcourir l’Amérique profonde sur sa moto, traquer les cabanes perdues, les banjos de fortune du Mississipi ou traîner dans les bars de Minneapolis.

Ce sont des petites plaintes d’harmonica, celles des cowboys solitaires.

Au pied des arcs-en-ciel, se trouvent toujours, dit-on, un trésor.
« ‘Till things are brighter » : jusqu’à ce que tout devienne plus lumineux. Le trésor, une certaine lumière, sûrement, se trouve le temps d’une chanson de Cash.

365 Nuances de 2019 – #224 – «L’art de Pierre»

Un billet, court, chaque jour.

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Entrer dans le magasin, pardon, dans l’écrin de Pierre, est un enchantement.  Les fleurs y débordent, elles se mêlent et s’entremêlent, elles s’épanouissent, elles embaument.

Pierre est un fleuriste.
C’est un métier compliqué et important.

Compliqué.  J’ai eu la chance de l’accompagner, tôt, très tôt, un matin à Rungis, et vraiment, repérer, choisir est un métier qui ne s’improvise pas.
Cela se voit qu’il sait son art.  Il navigue dans les travées, dans la houle des pétales et des bourgeons avec l’œil, le nez, l’intuition d’un vieux loup de mer.
Il cabote d’étal en étal et soudain fond droit sur la fine fleur des fleurs.

Important.  Et là, ce ne sera pas moi qui en parlerai le mieux, c’est Alain Baraton, le Jardinier du Château de Versailles, de Trianon et de Marly.  Il consacre tout un chapitre de « L’Amour au Jardin » aux fleurs.  Au langage des fleurs.
Et là vraiment, on s’aperçoit que le métier de fleuriste est aussi un métier de linguiste, ou de traducteur, ou, certainement, de diplomate.

Car, si, par exemple, vous offrez des géraniums à votre idylle, s’ils sont rouges, vous lui signifiez que vous la trouvez bête.  Vous risquez gros, à moins que vous n’ayez calibré une intention précise à l’avance, celle, par exemple, de lui signifier son congé !

Au-delà du compliqué et de l’important de son métier, non content d’être un fleuriste, Pierre est aussi un artiste ; c’est un poète.
Il manie et marie les fleurs, les couleurs, les formes, les volumes comme pour, en vous privant de mots, vous repaître de rêves, de ressentis.
Ce ne sont pas des natures mortes qu’il crée, ce sont des peintures vivantes.
Plisser doucement le regard, dans le clair-obscur intentionné, suffit à saisir le motif poétique.

Dans ses gestes, malgré la fatigue, un peu d’usure, se ressentent l’amour du métier, la maîtrise des compositions, la finesse des assemblages.
Il transforme les petits sous de ses clients en vers fleuris, en rimes odoriférantes, il leur compose des messages en bouquet.

Rien ne fonctionnerait sans générosité. Une générosité inspirée du charme des corolles et des feuillages.
Je reprendrai Alain Barton, dont je retaillerai la prose au bénéfice de l’artiste Pierre : « la gent masculine a offert suffisamment de fleurs pour pouvoir en garder une ».
Considérons alors que ce billet est une fleur faite à un ami-fleuriste-artiste-poète.