Odyssée 2021 (#46) – « Tchoutchouka ! »

Il y a près de huit différentes manières de l’écrire.
« Chakchouka », « chektchouka » et enfin, celle qui a amusé l’attention : « Tchoutchouka », tant, du point de vue phonique, sa prononciation met l’appétit en train.

Il y a aussi le joli mot juif qui nomme ce plat : « tastira ».

C’est sans doute cette dernière dénomination qu’il faudrait retenir car ce sont les Juifs du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et de Lybie qui ont transmis la tradition de ce plat dans tout le Proche-Orient, dans lequel on peut inclure la Turquie ; cette dernière étant bien de cette région-là, elle n’a rien d’européenne.

Il y a bien longtemps, une langue commune irriguait ces rives du bassin méditerranéen : le berbère, elle-même imprégnée de vocabulaire punique où se retrouve le verbe « shakshek » qui signifie mélanger.

Beaucoup de linguistique et d’archéologie gastronomiques pour une petite merveille gustative qui enchante le palais et qui, occupant toutes les papilles, laisse en repos la langue et ses bavardages, devenus, le temps de la dégustation, tout à fait inutiles.

La recette définitive, quasi officielle, n’aurait conquis ses lettres de noblesse qu’au XVIème siècle, avec l’introduction par les Espagnols, en Occident, puis dans le reste du Maghreb, des poivrons découverts au Mexique. Les poivrons s’invitent dans la « tastira » juste après la tomate qui provient aussi, après un long et tortueux périple sud-américain, du Mexique.

Voilà l’histoire ensoleillée et voyageuse de ce régal bien chaud auquel il n’y a qu’une seule manière de rendre hommage : s’en repaître sans façon sous l’œil bienveillant du cuisinier : Maître Jean, ici, en l’occurrence.

Odyssée 2021 (#8) – « Ranger Noël »

Adieu Sapin !

La fête des Rois aurait dû sonner les cloches de ton glas.  Médicalement ton pronostic vital était engagé ; avec un vain acharnement, le sursis d’une semaine t’avait été accordé.

Mais il a fallu que ce moment arrive !  Il était inéluctable.
Même si c’est, chaque année, un déchirement.

L’enterrement de la joie pure, enfantine qui a présidé à ton installation ; il y a bientôt un mois de cela.
Tu avais fait entrer une belle chaleur dans la maison.  Une joyeuse frénésie avait accompagné chaque geste de ton installation sur le piédestal de la fête de Noël.

La crèche a tenu son rang jusqu’au bout.
Les guirlandes scintillaient toujours imperturbablement, cependant que les lutins, vaillamment, tentaient, se demandant ce qui leur valait cette lente déclinaison, de maintenir une certaine dignité verticale.

Mais toi, pauvre sapin, tu piquais lamentablement, irrémédiablement du nez.

Alors, au triste constat sans appel que tu ne remplissais plus ta mission, il m’a fallu me résoudre à sceller ton sort.

Je suis allée vite.  Très vite.  Pour abréger cette double agonie.
En moins de trente minutes, tu t’es retrouvé nu, sans pouvoir désormais masquer tes lamentables épines vert-de-gris, plus rêches qu’une barbe mal rasée.
Les guirlandes sont maintenant rangées pour un an de vacances au placard.
Rien ne camoufle plus ta misère.

Désolée, tu feras, dès lundi, le trottoir.

Odyssée 2021 (#4) – « Le joguingue »

Joguingue

Véritablement, ce matin, en montant dans la rame du métro, ce fut, comment dire, un rayon d’étonnement.
J’ai invoqué Sainte-Lucie pour m’assurer que ma vue était bonne.  Hélas, trois fois hélas ! Oui !

Dans la catégorie des « joguingues », je n’avais jamais vu plus éclatant spécimen.

Il faut dire que le revêtement du « joguingue », si on peut précisément parler de vêtement, s’est largement propagé à toutes les situations de la vie courante.

Même, ô ravissement suprême, dans les boutiques chics de l’Avenue Montaigne comme dans celle – au monogramme – de l’angle de l’Avenue du pauvre Roi George V qui, dans l’une des traductions possibles du verbe « to jog », doit en être péniblement secoué, ce morceau de tissus mou et informe, qui ne fait qu’accentuer ce qui devrait être raisonnablement dissimulé, s’affiche en figure de proue des plus grands couturiers.

– « Saint-Louis, patron des couturiers, pardonne-leur !  Ils ne savent plus ce qu’ils font. »

Le parallèle alimentaire de ce déguisement serait le « hambourger », cette sorte de sandwich – pain-viande-fromage-salade-tomate-pain – informe et prémâché, venu d’outre-Atlantique, qui infantilise les mandibules de la terre entière depuis bientôt plus d’un-quart de siècle.

Bouillie et babygro !
Tout un programme de civilisation.

Je ne préfère même pas téléphoner à Niké, cette pauvre déesse de la Victoire qui avec, ses frères et sœurs : Kratos – la puissance -, Bia – la force – et Zélos – l’ardeur -, doit être au désepoir de se voir ainsi maculée sur toute la surface de ces corps avachis avec courage devant leur smartphone.

Helen Stephens et Jesse Owens – Athlètes américains
Jeux olympiques de Berlin / 1936
Crédits : The Print Collector/Getty – Getty

Si cette pièce vestimentaire revêtait une grande noblesse, une certaine élégance sportive, sur ce magnifique athlète qu’était Jesse Owens aux Jeux de Berlin en 1936 ou marquait la vraie prouesse d’une Kathrine Switzer au marathon de Boston en 1967, elle est bien devenue la marque d’un pantouflement généralisé.
Fini l’époque des « Chariots de Feu » où les athlètes défilaient pour leur pays en Haute Couture.

Cet accoutrement, toléré les jours de grand ménage, de crève carabinée, les jours fériés et les dimanches où, et belle-maman et la reine d’Angleterre se sont décommandées pour le thé, appelle à un sursaut vigoureux, à un combat généralisé pour le retour du pantalon à pince, du spencer, de la jupe fendue et des bas-couture.

L’hymne mondial pour cette matière molle, qui accentue disgracieusement les services trois-pièces et les fessiers gélatineux, a été entonné vers 1986 par un groupe de hip-hop américain, « Run DMC » et portait le titre de « My Adidas ».
La structure grammaticale de ce couplet envoie un parfait écho à l’effondrement vestimentaire que promeut le « joguingue ».
– « With a mic in hand, I cold took command »

– « Eh ben non, chéri !  Tu maîtrises plus rien du tout ! »

– « Yo ! Man ! T’as niqué le style »
– « Écoutez très cher !  Vous vous laissez aller ! »

C-Ma Chronique – #9 – « Dessinez vous-mêmes ce que vous êtes ! »

C’est la Toussaint aujourd’hui.
Une fête catholique.

La messe de ce matin célébrait nos morts, nos Saints en prononçant des mots d’amour et de paix, de pardon et d’espérance.
Nous avons prié pour les victimes des récents attentats mais, aussi, et parce que c’est l’essence même de notre foi, du message du Christ, pour les bourreaux.
Pour qu’un chemin de lumière se trace dans leurs cœurs remplis de haine aveugle.

À la messe ce matin, autour de l’église et au cœur même de l’Église, il y avait l’Armée et la Police pour nous protéger. Pour nous protéger de vous.
Au milieu de cette prière, nous avons dû penser au danger, réel, que vous faites peser sur nous, dans nos sanctuaires, dans nos villes, dans notre pays.

Voici ce que nous sommes devenus : Français, chrétiens, catholiques, mais aussi juifs, et aussi policiers, et aussi militaires, et aussi professeurs : des citoyens, des cibles sans défense.
Voici ce que la longue série de meurtres que vous commettez depuis septembre 2001 a changé dans la vie – presque – insouciante du monde.

C’est ce que vous dessinez.

Maintenant il s’agit de ces caricatures que vous ne supportez pas et qui arment vos mains criminelles d’une haine irrationnelle et irraisonnable.

Les caricatures portent pourtant bien leur nom ; elles ne sont pas la réalité.
Et ça, vous êtes incapables de le réaliser.
Elles sont, en France, un moyen de ne pas tout à fait vous haïr, un moyen de ne pas tout à fait vous rejeter avec vos voiles et vos menus, un moyen de ne pas regretter tout à fait l’accueil que nous vous faisons, les subsides que nous vous offrons, les aides que nous allouons à vos pays d’origine, les générations de nos concitoyens qui sont allés dans vos pays partager le meilleur de leur civilisation ; héritages dont vous n’avez rien appris et que vous avez laissés dépérir.

Ce que vous dessinez aujourd’hui ne construit plus rien, ne civilise plus rien, n’illumine plus rien, ne germe plus, ne crée plus de vie.
Vos dessins tuent, détruisent, effacent, désespèrent, créent le néant de la barbarie.
Vos dessins sont des déserts, le sable de vos mensonges et de vos frustrations ; des terres brûlées où rien ne pousse.

Les caricatures ne sont pas la réalité.
Et ça, vous êtes incapables de le réaliser.
Parce que pour l’admettre il faudrait d’abord que vous soyez capables de vous voir tel que vous êtes.
Il faudrait déjà que vous soyez capables de dessiner votre réalité.

Une caricature est un dessin.
Mais un dessin qui permet le pas de côté, la mise en avant d’un défaut, d’un travers, d’un détail, d’un abus, d’un excès qu’un dessin brut rendrait trop crûment.
Soyez bien conscients que si des dessins devaient remplacer les caricatures, alors, vous verriez votre réalité en face.
Si l’on prend le merveilleux film d’animation : « Les Hirondelles de Kaboul », qui est fait de dessins, alors la réalité, de la scène de lapidation d’une femme par exemple, serait insupportable.

Si on devait dessiner, en réalité, la traduction que vous faites de vos textes sacrés, du 11 septembre 2001 à Madrid et Londres, des décapitations à l’éventration de femmes enceintes en place publique, du massacre du Bataclan à la Promenade des Anglais, de Saint-Etienne du Rouvray à la Cathédrale de Nice, de Jonathan, de Gabriel, d’Arié et de Myriam à Samuel Paty, sans compter les jeunes femmes tondues, les jeunes et les petites filles mariées précocement de force dont l’idée de l’homme, de la vie, commencera par un viol, alors nos vies seraient un film d’horreur.

Soyez bien conscients que si des dessins devaient illustrer vos assassinats, alors il n’y aurait que de l’encre rouge.  Que le rouge du sang versé pour tracer sur le papier : des avions et des flammes, des trains et des bombes, les derniers instants de Cabu, l’agonie du Père Hamel se vidant, pleinement conscient, de son sang, la terreur de ce petit garçon voyant ses parents mourir, et celle de ces deux petits garçons rampant vers leur père mort.

Soyez bien conscients que si l’on devait traduire en dessin ce que vous faites, alors aucun crayon ne pourrait supporter, ne serait capable, de représenter autant de larmes, de cris, de supplications, de souffrances ; toute la somme de la réalité de votre haine.

Les dessins permettraient de vous voir, et vous-mêmes de vous voir, dans toute la noirceur de ce que vous tentez d’imposer au monde.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a derrière l’argent du pétrole, du trafic d’armes, de la drogue et de l’exploitation des hommes.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a sous les voiles et sous les barbes.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a derrière votre feinte contrition qui ne cache que votre ferme volonté de sauver, au nom de et pour Dieu, vos vies en prenant celles des autres.
Cela permettrait de voir que vous agissez non pas seulement pour la conversion du monde, mais pour sa conquête.  
Cela permettrait de voir que vous ne voulez pas être des citoyens, mais seulement une communauté guerrière qui s’inspire, plagie, ce que l’Histoire, ses plus dangereuses idéologies et ses plus misérables caciques, a produit de plus sanguinaire.

Toutes les Nations et leurs souverains, tous les peuples et leurs meneurs, toutes les religions et leurs pasteurs, ont connu des heures sombres de crimes et de barbarie.
Mais la plupart sont entrés dans, ont pris le train inexorablement en marche de l’Histoire.  Ils ont ouvert, fouillé, exhumé leurs archives et leurs secrets les plus pénibles.  Ils ont secoué leurs dogmes et fait évoluer leur Tradition.

– « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. »
– « Sans la liberté de dessiner, il n’est point de portrait honnête ; il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits dessins. »

C’est à cette aune, aujourd’hui, que la majorité des citoyens du monde supporte la critique, la mise en cause, la dérision et même, Chrétiens, Catholiques, Juifs : la caricature.

Ils peuvent se dessiner un présent meilleur que leur passé. Ils ne l’effacent pas. Ils prennent une nouvelle feuille et un nouveau crayon.
Ce crayon trace un chemin de lumière, esquisse la paix, l’avenir ; la joie aussi peut-être.

Même sans être couchés sur le papier, vos desseins assombrissent le monde des traits sanglants de la terreur.
Le monde, La France, ne vous laisseront pas tracer tout cela.

Pour refuser la caricature de foi que l’on vous demande d’imposer au monde par le crime, déjà, regardez-vous en face : « dessinez vous-mêmes ce que vous êtes ! »
Pour entrer dans l’Histoire, changez tant qu’il est encore temps.

C-Ma Chronique – #5 – « Cheveux au Vent »

Sans titre

Ce matin, comme tous les matins depuis de longues semaines, à longueur de pages, à mesures d’ondes et à kilomètres d’images, les plus éminents experts se déversent en doctes commentaires sur le sort de toute la planète minée par le virus de Wuhan.

Ce matin, à rebours de tous les matins depuis de longues semaines, un détail, des détails, de taille, changent soudainement dans nos vies malencontreusement perturbées de merveilleux irréductibles Gaulois.

Comme ce matin.
En nous réveillant, tout à fait fringants, beaucoup d’entre nous se seront tâtés pour vérifier leur état de santé et de s’exclamer, comme Shrek à son fidèle ami : « T’es pas mouru l’âne ! »
Non : « On n’est pas mouru ! »
Confinés docilement, quoi qu’en disent nos détracteurs d’urbi et d’orbi, nous avons participé au ralentissement de la propagation du virus pour lequel, finalement, nous n’aurons pas manqué de lits de réanimation.

Comme ce matin.
En donnant un tour de clé dans la serrure, insidieusement, une réminiscence de culpabilité s’est interposée subrepticement entre l’urgence et le plaisir de sortir : « l’ausweis » ; l’attestation de déplacement dérogatoire.
Une simple fulgurance néanmoins.  Nous pouvons enfin sortir seuls comme des grands, juste après les près de 10 000 prisonniers récemment libérés de leurs geôles.

Comme ce matin.
Guillerets, nous nous attendions à une débauche de sourires, de démarches tressautantes de légèreté et d’allégresse.
Que nenni !
Il n’y a guère que le marchand de journaux qui, lui, ne s’est jamais confiné pour éluder les mauvaises nouvelles, qui s’est habitué au terrible danger des postillons, aujourd’hui en suspension dans l’air glacé balayé par des rafales de vent tout juste printanières et qui maintient l’affichage labial d’un inexpugnable dynamisme.

Mais les sourires, s’il s’en étire quelques-uns, sont tous masqués.  Bandeaux bleus, rectangles blancs, coques bariolées façon soutien-gorge recyclés.
Rien à tirer de ce côté-là.

Comme ce matin.
Nous avons passé une tête, joyeuse uniquement par le symptôme d’un regard brillant, dans le chambranle d’une boutique amie, celle du fleuriste par exemple, ravis de constater sa réouverture, promesse de bouquets poétiques.
Mais l’ère glaciaire n’a pas encore atteint son point critique de dégel et l’enthousiasme sera pour plus tard, quand le thermomètre du PIB – et des achats-plaisir compulsifs – reprendra des couleurs.  Si la CGT le veut bien.

Mais ce matin, il n’y aura eu qu’un endroit, un seul, fidèle à son rôle, où par dizaines, nous aurons été assurés de retrouver un peu de réconfort et de bonne humeur.
Cela aura été chez le coiffeur.

L’Histoire, celle avec un grand H, retiendra une foule de faits sérieux, tragiques, dramatiques, tragi-comiques, pathétiques et j’en passe.

Il y aura eu, à côté, en ce 1er jour – historique – de déconfinement, le vernaculaire, les petits faits de rien du tout

Il y aura eu, des coups de ciseaux et des coups de brosses roulées sous le souffle chaud du sèche-cheveux.
Des gestes précis, qui, point par point, requinquent, restaurent, redonnent du lustre.

Tiens, tiens !
Encore quelques héros sans trompette, rescapés de l’inactivité forcée en attendant les masques, qui participent, peignes et pinceaux à la main, comme des sabres au clair, bacs et casques en défense, comme des boucliers, à la reconquête d’une envie d’en découdre.

Au moins avec une bonne tête.  Celle de l’emploi, il faut l’espérer.

Une fois cette bataille, certes très cosmétique, pliée.
Une fois la porte du salon soigneusement refermée.
Le soleil retrouve son zénith au cerveau ; et dans son hémisphère droit et dans son hémisphère gauche.

Enfin !  Cheveux au vent !
Par cette grâce capillaire, la combativité libérée, le masque, arraché avec rage, malmené et étrillé sous les assauts de petits poings vengeurs, tombe, vaincu, dans la première corbeille à déchets à portée de tir.