C-Ma Chronique – #7 – Gouverner dans le jardin à la Française

Au cœur d’une crise sans précédent, alors que les prémices d’un marasme accentuent l’ampleur et la profondeur des doutes qui plombent la société Française, j’ai cherché le germe d’une réflexion positive, d’un élan utile au renouveau de nos fonctionnements qui ont montré leur essoufflement et leurs limites.

Au travers de la presse écrite et des nombreuses tribunes, souvent remarquables, publiées pendant cette période, j’ai décelé un manque : celui d’aller retrouver en nous-mêmes, dans les racines de notre Histoire, un idéal, aujourd’hui égaré, éreinté par la critique et l’insulte, qui permettrait de faire de notre richesse profonde un atout pour redevenir puissants.

Ce manque, je l’ai identifié depuis bien longtemps, au cours de virées et promenades dans toute la France, en observant tout simplement les rues, les façades, les églises, les jardins.
Par exemple, Paris et ses jardins, même les alentours du Palais de l’Élysée, souffrent d’un grand laisser-aller : des avenues entières sont colonisées par la jachère, les herbes folles.
Indiscipline, ordures, saleté, anarchie, désorganisation, paresse sont les mots qui me sont venus à l’esprit.

Pour revenir aux tribunes parues dans la presse qui ont cherché à expliquer la crise : ses origines, ses conséquences -, à imaginer des solutions, elles passent à côté de ce défaut criant dont témoigne pourtant cette prolifération d’herbes folles : l’abandon.  Autrement synonyme de laisser-aller, de sauvagerie.

De décivilisation.

Abandon d’une esthétique ataviquement française, qui trouve ses origines dans notre Histoire la plus ancienne et qui symbolise bien plus qu’une relation violement dominatrice de l’homme à la Nature : le jardin à la Française.

Beaucoup de grandes plumes sont allées chercher les analyses, la comparaison et les remèdes dans d’autres esthétiques, dans d’autres conceptions, souvent étrangères, de l’organisation des hommes.  Ces esthétiques, certainement très alléchantes mais qui ne sont pas les nôtres, expliquent en partie les échecs répétés des hommes qui nous gouvernent à fixer et à tenir un cap.

Nous, Français, ne sentons plus depuis longtemps l’appel d’un horizon meilleur ou d’une ambition commune qui nous embarquerait.

Tout ce laisser-aller des herbes folles semble proposer une nouvelle esthétique : celle de la nature libérée, rendue à elle-même et qui produirait des effets bénéfiques, structurants, créatifs et rénovateurs.

Mais c’est un mensonge.

Le jardin à l’Anglaise, pour ceux qui en connaissent les principes, donne l’illusion d’une nature laissée à sa libre inspiration.  Mais il suppose en amont, tout autant de contrainte et de mise au cordeau que le jardin à la Française.  Le peintre Anglais s’est peut-être substitué à l’architecte Français mais, dans les deux cas, le géomètre et son fil à plomb illustrent la puissance dans la main de l’homme.

Les herbes folles, l’anarchie et la violence de la Nature qui reprendrait le pouvoir ne sont pas des vérités pour l’Homme.  Brute, la nature sauvage n’est pas accueillante, viable pour lui.  Les herbes folles, la jungle le renvoient à sa nature fragile, à son animalité.
En revanche, le jardin, le potager, le paysage, auxquels il a mis la main, renvoient à un espace dans lequel il peut non seulement survivre, mais vivre, à un espace dans lequel il peut devenir humain.
C’est à dire un espace propice à s’accorder avec ses semblables et à créer avec eux de l’harmonie malgré leurs diversités.

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Les herbes folles que l’on nous propose de laisser prospérer dans nos villes, c’est de la cosmétique qui n’atteint pas le cœur des problèmes.
La cosmétique sert à masquer les défauts, à embellir ce qui n’est pas présentable à l’état brut.  La cosmétique, à la différence de l’esthétique, ne soigne pas ; elle n’a de vertu ni thérapeutique, ni médicinale.  Elle sert à préparer un nouvel usage, à entretenir une illusion, à maintenir artificiellement en bon état ce qui se dégrade.
Mais la cosmétique ne transforme pas, n’a aucun effet sur ce qui est déjà gâté, périmé, mourant.

Ainsi, quand à chaque pas dans les rues de Paris et bien d’autres villes de France, sur les façades, sur les toitures, les faîtages et les moindres interstices de nos plus beaux monuments, civils, militaires, religieux, on observe des parcelles, des murs, des dentelles de pierre, des statues entièrement livrés aux chiendents et aux salpêtres, il paraît notoire, évident que l’on a renoncé, dans et au-delà des jardins, à agir sur les « choses » ; ces « choses » civilisatrices que sont l’ordre, la police, la justice, l’éducation, la culture, l’Art dans toutes ses déclinaisons.

Voilà ce manque.

La France a renoncé à agir par elle-même sur elle-même, avec ses mains, en retroussant ses manches.  Elle a renoncé, non seulement à poursuivre une esthétique qu’elle connaît pourtant bien – autant que l’Éducation Nationale et la Culture permettent de la transmettre -, qui est son essence, sa raison d’être et son Histoire, mais aussi à l’entretenir pour lui conserver son lustre.
Elle s’éparpille et s’abaisse à de vaines théories historicides, genricides, racialistes plutôt que de cultiver son merveilleux jardin à la Française.
De ce renoncement, de cette ingratitude par oubli et ignorance, que les différents commentateurs démontrent sévèrement à longueur de tribunes, les Français n’en sont pas totalement fautifs.

Tout une cohorte récente de gouvernants, dirigeants, intellectuels, artistes hystérisés, leur ont martelé, dans la verve psychotique d’une langue approximative, souvent sur la base d’un inculture crasse et d’une malhonnêteté partisane, que leur Histoire était non seulement finie, mais qu’ils devaient en avoir honte.
Qu’ils devaient oublier leurs richesses, cesser d’aller y trouver des modèles d’inspiration et d’admiration pour y adosser leur ligne de conduite.

De nos jardins de simples, héritiers des iatralipice et des pharmacopolae de la Rome Antique, continués par nos ordres monastiques, la France, d’Antoine Joseph Dezallier d’Argenville à André Le Nôtre et Adolphe Alphand, a utilisé cet Art, pour illustrer sa conception, son esthétique de l’organisation de la Nation et de son fonctionnement.

Beaucoup n’ont voulu y voir que la seule marque de l’absolutisme et de l’arbitraire.  Mais, si, à des fins idéologiques, on peut tordre négativement, coupablement l’Histoire, on peut, certes tout aussi idéologiquement, la relire d’une façon moins calomnieuse, plus valorisante, transcendante, universelle et y trouver notre essence, notre vérité, notre beauté : notre esthétique profonde de peuple de génie.

C’est probablement ce qui pêche cruellement en France, à tous les niveaux de gouvernance politiques, religieux, administratifs, militaires, économiques, sociaux et familiaux ; nous avons bariolé, dénaturé, à coups de cosmétique, ce que nous sommes, ce que nous avons, pluriséculairement, de beau en nous.

C’est le résultat efficace d’une stratégie de manipulation.
Les Français – des villes comme des champs -, savent que les mesures, les lois, les orientations qui sont prises ne sont pas embryonnées dans leurs gênes, ne sont pas adaptées à leur nature, qu’elles sont souhaitées, pensées loin de chez eux par d’autres autorités, pour répondre à des ambitions qui ne les serviront pas.  Pris de doutes profonds sur la congruence des politiques menées avec ce qu’ils sont, avec ce qu’ils veulent, avec ce qu’ils méritent, ils y répondent inégalement par des réactions d’apathie, de résistance ou de révolte.

Il ne faut pas croire pour autant que les révoltés qui manifestent le plus violemment sont ceux dont la souffrance est la plus authentique et la plus justifiée.
Il est réflexivement plausible de comprendre que les plus fragilisés d’entre se laissent prendre aux sirènes de tous les charlatans exotiques et que, dans leur ensemble, désarmés de toute fierté d’eux-mêmes, ils deviennent les victimes passives de tous les chacals.

Il est demandé aux Français de croire qu’ils sont les seuls responsables de leurs malheurs, à cause de l’insuffisance de leur intelligence, de leurs capacités et de leurs efforts.  Les Français, ceux qui connaissent, comprennent, ressentent vraiment leur Histoire, au lieu de se révolter contre le système, s’auto-dévaluent, se culpabilisent ; se vouent, bafoués, à l’éternel bûcher de la bien-pensance.
C’est cela qui engendre leur état dépressif, qui inhibe leur capacité d’action, de créativité, leur génie, que beaucoup, de par le monde et dans l’Histoire, ont envié, ont eu à redouter – envient et redoutent encore.

Mais la France n’est pas finie.
Seulement certains souhaitent sa fin.

C’est pourquoi, ce constat, le principe du jardin à la Française est crucial.
Parce que cet Art, comme tous les Arts dont nos grands Princes se sont entourés, dit bien plus, symbolise bien plus, inspire bien plus qu’une simple prouesse technique et tord le cou à toutes les interprétations, revisites fallacieuses de notre héritage.

Quand le 21 janvier et le 16 octobre 1793, les bourreaux ont exposé les têtes suppliciées de Louis XVI et Marie-Antoinette à la vindicte populaire, quand ils ont laissé mourir de mauvais traitements Louis XVII, ils n’ont pas seulement assassiné un homme, une femme et un enfant, ils n’ont pas simplement échangé les visages d’un ordre social pour d’autres visages d’un autre ordre social, ils ont coupé les racines d’un peuple et ils ont aussi mis fin à deux esthétiques.
Celle du jardin à la française et celle du hameau.
Celle d’un ordre structurant, protecteur et celle de son renouvellement.
Ils balancent depuis entre la peur de perdre l’une et la méfiance de s’engager dans une autre.

Il ne s’agit pas ici de regretter ou de vouloir restaurer vainement un passé.  Il s’agit d’un essai de compréhension.

Louis XVI représentait l’esthétique d’un rapport français au monde puissant, élégant, élevé.  Marie-Antoinette, celui d’une ouverture, d’une émancipation possible.
Il s’agit d’une époque où l’esthétique française inspirait le monde, les Arts les plus brillants, les conversations les plus élevées où les femmes avaient toute leur place.
Une époque, 1783, où Benjamin Franklin savait qu’il trouverait notre aide ; la fin de la Guerre d’Indépendance Américaine a été signée à Paris.

Les Français ont mis fin ou accéléré un processus qui, inéluctablement, était en marche.  Il n’y avait pas besoin de têtes coupées pour cela.
Ils ont appris, dans cette fracture, à rejeter toute esthétique transcendante ; rejet qui, dans les soubresauts de l’Histoire, nous conduit à l’appauvrissement actuel.  Nous avons vécu pendant des siècles sur cet héritage qui fond aujourd’hui comme une Peau de Chagrin.

Les Français ne se sont jamais vraiment remis de ce régicide, des massacres et des colonnes infernales qui sont restés dans leur mémoire profonde.
Comme un atavisme, comme la reproduction d’un schéma familial, cette mémoire s’est réveillée chaque fois qu’un Prince a voulu les replacer sur le chemin d’une esthétique transcendante.  Tous les chefs qui se sont succédés à la tête de la France ont subi, tout en gardant leur tête sur leurs épaules, un rejet sous différentes formes.

Il y a une erreur sur le sens du jardin à la Française.
Il n’est pas symbolique d’une contrainte, d’une autorité arbitraire et aveugle.
Il est un équilibre entre ce qui relève du régalien, de l’indispensable au fonctionnement de toute société, de toute organisation et ce qui revient à l’initiative individuelle, au contingent, au créatif.
Il représente un modèle de perfection vers lequel chacun peut tendre, un axe autour duquel les complexités et les aléas du monde peuvent s’ordonner, un rempart contre lequel les drames peuvent s’écraser.

Le jardin à la Française est aussi l’école du travail d’orfèvre de longue haleine, du soin, de l’effort, de la créativité, de la transmission, de l’héritage.
Il symbolise le devoir du Prince, du dirigeant, du maître, du parent.  Il leur inspire de se concentrer sur leur rôle, de bien faire leur métier, d’assumer leurs responsabilités, de transmettre un héritage et des savoirs, de prévoir l’avenir et d’en assurer les moyens.
Il manifeste la supériorité du temps long, de l’effort et du mérite sur l’instantanéité, le caprice et l’assistanat.
Il leur impose également, et par capillarité à leur Nation, une élégance, un savoir-être.  Les lignes, les volutes du jardin à la Française sont la dignité que l’on se doit à soi-même et à ceux que l’on gouverne.
Il en va jusque dans notre langue, notre Art de la Conversation si proche du jardin à la Française, dont la grammaire, la variété des mots et des expressions, sont les graines, les outils et l’ordonnancement d’une pensée prolifique et libératrice.
Comme pour le jardin, si la langue n’est plus entretenue alors, la pensée se délite, s’assèche, ne porte plus ni fleurs, ni fruits.  La parole se fait violence quand elle est étouffée par la violence des herbes folles.

C’est ainsi qu’à partir du jardin, chacun est appelé, quelle que soit sa condition, à avoir de la tenue, à passer de l’état brut, sauvage de nature à l’état de dignité, à fournir des efforts pour sortir de sa condition, non seulement par un travail de forme mais aussi par un travail de fonds.

Au contraire des herbes folles, de la jachère, le jardin à la Française trace un chemin lumineux pour sortir de l’ombre.
On ne voit rien dans la confusion de la broussaille.  Tout s’y cache.  Tout s’y perd.  Tout y meurt.

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Il y a une magie absolue à parcourir Vaux-le-Vicomte : les jeux savants et subtils de perspectives, où le château reste le repère, même lorsque l’on s’en éloigne.  Tout est à sa place, joue son rôle en plein.  La moindre herbe y devient plante, y devient décor, participe au beau.

Le jardin à la Française a été la concrétisation, la synthèse, le syncrétisme de tous les racines et de tous les apports de l’Histoire à la Nation, du Jardin d’Eden à ceux de Babylone, des mythes grecques aux héros de la puissance romaine.  Son esthétique s’est répandue à travers l’Europe, a fait école.

Louis XIV a vu dans l’esthétique de Vaux-le-Vicomte – inutile de polémiquer sur les ressorts des affaires Fouquet -, un moyen d’asseoir son pouvoir après les affres de la Fronde qui avait porté la violence jusqu’au pied de son lit.
Mais, au rebours d’y trouver seulement l’ombre d’un pouvoir menaçant, on peut voir dans ces jardins, le travail d’un pouvoir qui crée des conditions favorables, l’ambition d’un pouvoir qui ouvre des perspectives d’avenir, la justice d’un pouvoir qui impose un équilibre entre la contrainte et la liberté.

En France, comme dans l’ensemble du monde, d’Amarna à Chichén Itzá, de la Cité Interdite au Palais de la Zarzuela, derrière chaque merveille, il y a une esthétique.
Mais, jamais dans aucun pays comme en France, l’esthétique du pouvoir n’aura autant tiré tout un peuple vers le haut dans la durée, que les talents qu’elle a inspirés soient issus de son sol ou venus de l’étranger.

Oui, c’est là la vertu d’un pouvoir bâti sur une esthétique du beau et du vrai, il inspire les troupes et attire les talents.
Aujourd’hui, cette esthétique mutilée ne fait plus recette au point que rares sont les Nations qui prennent modèle sur nous.
Aujourd’hui, cette esthétique flétrie ne mobilise plus qu’une poignée de fidèles, n’attire que les talents les plus douteux ou les plus rapaces.

En dépit de ces lavages de cerveaux, chaque fois que l’on a voulu affaiblir cette esthétique, en abandonner la conduite à des médiocres, la laisser en pâture aux rapaces ou aux puissances étrangères, alors, la nature profonde des Français a pris le dessus pour y mettre fin et reprendre la main.

C’est ce qu’il se passe en ce moment en France, probablement aussi dans beaucoup d’autres Nations, peut-être même aussi dans les entreprises.
Les Français demandent la fin du cosmétique, du faux, du court terme.  Ils demandent à ce que l’on en revienne à une esthétique fondatrice, fédératrice et soucieuse de l’avenir, construite sur le temps long et dans laquelle ils se reconnaissent.
Les Français souhaitent que les Politiques, les Chefs, les Dirigeants cessent d’invoquer servilement une autorité extérieure pour masquer leur impuissance, de renoncer à toute ambition, qu’ils renouent, principalement, prioritairement, avec le travail à la Française de leur jardin.
Les Français veulent sentir qu’ils sont aux tâches qui les concernent, chacun à leur métier, sans dispersion et, en l’occurrence, sur le principe du jardinier, avec autant une esthétique du particulier qu’une esthétique d’ensemble, qu’ils sèment des graines pour eux avant de penser aux récoltes des autres.

Quand un Politique, un Chef, un Dirigeant renonce ou fait fi de l’esthétique de son Peuple, de ses troupes et de ses équipes, alors il perd toute autorité et toute légitimité.

Le jardin à la Française, comme tous les beaux jardins, comme toutes les œuvres d’art, inspire à chacun de s’élever, de chercher à se surpasser.  Il est une esthétique autant à titre individuel que collectif.  Cette esthétique centrale irradie.
Le jardin à la Française est le modèle, le cadre.  Mais aussi une limite.
Circonscrit à son périmètre, pour l’État à ses fonctions régaliennes, il n’empêche pas le reste de la Nature et par extension, le Peuple, les troupes, les salariés, de déployer leurs talents, selon leurs spécificités, leur complémentarité, leurs moyens, leurs aptitudes, leurs talents.
Mais chacun, sans nuire aux légitimes ambitions des autres, a pour finalité l’esthétique, l’œuvre commune.

C’est ici que les herbes folles – autrement dit le laisser-aller, l’anarchie, la sauvagerie, la vulgarité -, qui envahissent nos rues, nos édifices et au-delà, la sphère dirigeante, forment une cosmétique fallacieuse, perverse et destructrice.
On ne peut pas être en même temps herbes folles et en même temps jardin à la Française.  Du moins ce n’est pas ce que les Français attendent.
Ils veulent ressentir de la fierté, cette esthétique collective transcendante.
L’État, le pouvoir et ses serviteurs, les dirigeants de façon générale, n’ont pas à ressembler, à se fondre dans le commun.
Ils ont à être au-dessus.  Ils sont là pour marquer l’heure et le rythme, anticiper les bouleversements, planifier et rassembler les moyens pour y faire face.

C’est dans une telle esthétique, dans cette volonté de perfection, que les Français trouveront de l’attrait et reconquerront une meilleure psyché d’eux-mêmes.
Psyché faite d’énergie conquérante, d’action, d’excellence, de mérite, de performance et de puissance qui ne sont ni des anachronismes, ni des gros mots mais des graines de vitalité et d’unité.

Lors de la tempête Lothar de 1999 qui a ravagé la France, ce sont les arbres trop vieux, les troncs mal enracinés, les forêts artificielles qui ont souffert, qui sont tombés.
Ce qui était solide, enraciné, c’est à dire aussi le schéma d’ensemble, le dessin originel de notre jardin à la Française -, n’a pas été perdu, parfois tout juste affecté.
A Versailles par exemple, il aura suffi, certes avec beaucoup de travail et du temps, de s’inscrire dans l’existant.

C’est cela l’enseignement du jardin à la Française.
Le temps long, le travail de fonds, la stratégie, la transmission et l’héritage, l’exemplarité, la sélectivité ; des principes qui n’empêchent ni la diversité, ni la modularité, ni la créativité et surtout pas le renouvellement.

La Vème République, jardin à la Française constitutionnel, en est une application.
Elle est le cadre esthétique d’un pouvoir souverain, ancré, concentré sur sa belle ouvrage, sur son exemplarité, sur son équité, sur son impartialité et son souci, au final, que nul, qu’aucune herbe folle, germée sur son sol ou apportée par le vent, ne vienne altérer la pluri-sécularité, la légitimité et l’amour de notre esthétique commune.

C-Ma Chronique – #3 – « Confinés, mais libres de penser »

La crise sanitaire est un véritable révélateur pour nos regards sur le monde, regards blasés et contraints par nombre d’œillères.  Il nous appartient d’utiliser ce temps de confinement comme une aubaine pour réarmer notre liberté de penser.

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J’aurais pu intituler cette tribune : « Aux armes, confinés ! »  C’était ma première intention.  Puis je me suis ravisée tant, en ces heures tragiques, il faut peser les mots, les choisir de telle sorte qu’ils s’inscrivent comme des messages plutôt que comme des coups de boutoir à un lectorat saturé de bouillies médiatiques au point d’y devenir imperméable.

On nous avait vendu, depuis quelques décennies, les miracles de la science : des bébés préfabriqués sur mesure et sans défaut, à la mort de la mort.
Et vlan !
Voilà qu’un petit organisme vivant, un virus, ayant droit de cité sur cette planète comme l’ensemble des autres organismes vivants, sapiens compris, nous rappelle, d’une part, ce que nous sommes : mortels et, d’autre part, que la nature n’est pas gentille.
Eh oui !
Cet adjectif, « mortel », ravive le « tu es poussière et tu redeviendras poussière » que l’on nous enjoint d’oublier à coup de botox, piquouses, jeûnes, manipulations génétiques, déclarations, conférences, symposiums et milliards de dollars.  Cet autre adjectif, « pas gentille », choque notre écologisme d’une nature idéalisée sans terre sous les ongles et rappelle que la nature, la vraie, ne connaît qu’une loi, celle de la sélection naturelle qui lui fait cibler les plus faibles pour permettre aux plus forts de survivre.

Concomitamment au virus, dont la vitesse de propagation, l’agressivité et l’injustice bouleversent tous nos efforts pour tromper notre condition de simples mortels, la nécessaire période de confinement opère comme une loupe sur le détail et la qualité réelle de nos existences.
Elle nous montre qu’au-delà de l’angoisse, de la culpabilité, des leçons de citoyenneté que l’on nous injecte à longueurs d’ondes et de réseaux pour achever notre dissolution mentale, il y a un chemin autre à tracer, celui d’une chance autant individuelle que collective, celui de la reconquête de notre liberté de penser.

Car oui, nous l’avons sans doute oublié, nous, seul dans notre coin, avec notre culture, notre bon sens et nos outils, sommes capables de penser le monde et, même, de le penser bien, de le penser mieux, peut-être déjà autrement que par les schémas cupides qui ont conduit aux désordres et drames sanitaires qui saignent actuellement la planète.
Il ne serait ni prudent ni sain de laisser ceux qui ont créé les conditions de la présente crise penser seuls et en entre soi, les solutions de l’après.

Confinés, il s’agit de freiner la propagation du virus.  C’est à dire de repenser collectif, bien commun, intérêt général quand, jusqu’à présent, nos modes de vie nous ont conduit à agir en individualistes, hédonistes, festifs ; en perpétuels adolescents.
En tant qu’hommes et en tant que sociétés, nous prenons une claque monumentale dans notre naïveté qui nous a porté à croire que la consommation inconséquente et sans limite, que le mouvement permanent, comme le tourisme de masse qui a tué la beauté du voyage, était une religion à suivre sans discuter et que l’avenir des civilisations était de s’ouvrir sans limite, convaincues qu’elles n’auraient jamais à revivre les malheurs des générations précédentes.

Cependant, de 11 septembre en Bataclan, de krach de 87 en Lehman Brothers, de SRAS en Covid-19, la frugalité retrouve sa place et le mur honni redevient le rempart.
Il est d’ailleurs tristement ironique que ceux-là même qui prônent l’ouverture inconditionnelle des frontières et le déballage de la vie privée soient les premiers à vertement nous recommander des gestes-barrières – des frontières entre individus -, et à nous enjoindre de nous enfermer dans nos logements, voire à s’y calfeutrer eux-mêmes.

Confinés, il nous appartient de tirer profit de la situation, de ce temps de silence qui favorise la réflexion, réflexion qui permet d’extraire les signaux du bruit, de prendre conscience combien ce bruit neutralise notre indépendance de pensée, notre sens naturel, profond de l’autonomie et de la responsabilité, combien, à force d’injonctions à la bien-pensance, nous nous obligeons à rallier le confort de l’immunité mentale, nous nous arrangeons avec ce que nous savons pourtant de vrai et de juste en nos fors intérieurs.

Nos petits arrangements intellectuels nous ont fait oublier ce qu’est le politique : l’exercice des responsabilités permettant à une société de fonctionner et le rôle, bulletin de vote et droit de réprimande en main, que le citoyen doit exercer en choisissant soigneusement ceux qui ont à les exercer.
Nous le voyons bien aujourd’hui, c’est le citoyen, le héros anonyme, le terreau de la société qui sauve des vies.
Pas le politique.
Les grands de ce monde et les flots d’experts d’aujourd’hui nous servent, qu’avec ce qu’ils n’avaient pas pu anticiper hier, ils vont réussir à endiguer le flot des drames d’aujourd’hui, en l’occurrence à la petite cuillère, et pourquoi pas en plus, prévoir des lendemains meilleurs.
Alors même que nous voyons tous l’abîme tragique dans laquelle, du fait de leur impéritie et de leur incurie, meurent, seuls, effrayés, isolés, nos êtres chers.

Parce qu’à les avoir laissés nourrir des intérêts particuliers, des communautarismes séditieux, des clans, des groupes d’intérêt, le politique, tous mandats confondus, nous a fait perdre de vue que la qualité de vie passe par la qualité et l’efficience des équipements collectifs.

Oui, osons : « Aux armes, confinés ! »
C’est le moment de trier le bon grain de l’ivraie.
En chrétien par exemple : entrer vraiment en carême et tirer profit de cette sobriété, contrainte mais salvatrice, pour repenser nos valeurs.
En républicain autrement : rebâtir un contrat collectif national, bien plutôt à partir des petites réussites locales et/ou individuelles.  Toutes ces forces, toutes ces richesses millénaires que l’on humilie ou que l’on nous enjoint d’oublier mais qui nous en disent bien plus de nous-mêmes que les échecs et les drames pensés en officines, laboratoires et autres entre-soi hors sol.

Il faut cesser de courber l’échine sous la coupe des critiques acerbes et autres rodomontades lancées par ceux qui nous gouvernent avec le résultat que nous voyons.

Pour que chacun réarme sa pensée, il est d’abord nécessaire de se défaire des injonctions.  Celles d’avant la crise et toutes celle qui fleurissent ces jours-ci.

Oui !
Le pire et le meilleur se côtoient.  Mais nous ne sommes pas si bêtes pour perdre du temps et dévoyer notre intelligence en accordant de la valeur aux réflexions d’écervelées échevelées bariolées et devons plutôt chercher à muscler, autonomiser, vitaminer notre capacité à penser, si possible en rupture.

Oui !
Cette pandémie, le désordre tragique qu’elle provoque, les mensonges et dysfonctionnements meurtriers qu’elle fait émerger, les incapacités qu’elle révèle, nous autorise à cesser de nous laisser porter par les chantres et autres bonimenteurs politiques, les penseurs en chambre et les bons citoyens.

Ah !  Les penseurs en chambre !
Qui hier n’osaient pas un mot plus haut que l’autre de peur de perdre leur « utilité publique » ou qui prêchaient les coupes drastiques dans les services publics collectifs qui ne se maintiennent que par le sacrifice, l’altruisme et le dévouement de quelques hommes, quelques héros de cette France d’en bas qui fume des « Gauloises » et ne porte pas de costume.

Ah ! Les donneurs de leçons !
« Violer le confinement, c’est insulter la science et trahir la République ».
Leçon valable sur tout le territoire français sauf ceux que justement cette belle République a perdus.
Rappeler la « Nation » à la rescousse pour étayer l’effondrement de cet amateurisme dont hier encore on se gargarisait en tribune.

Ah ! Les journaux du confinement, les bouteilles à la mer, les on-rase-gratis, les y’a-qu’à-faut-qu’on !

Les crises agissent comme la marée descendante, elles laissent apparaître ce qui était caché sous l’eau, éventuellement ceux qui s’y baignaient nus.
Pour les personnes, les personnalités, les organisations, cette crise sanitaire est une claque.  L’eau s’est retirée d’un coup, comme la marée, à la vitesse d’un cheval au galop.  Un par un, les masques tombent (l’image qui, en cette période de pénurie désolante, n’a pas pour intention l’ironie mauvaise).

Dans tous les cercles, le pire comme le meilleur se réveille et se révèle : les peureux, les anxieux, les délateurs, les vilipendeurs, les optimistes, les créatifs, les courageux, les téméraires, les généreux.

Dans le cercle des grands de ce monde, même sans avoir le moindre penchant conspirationniste, il faut avouer que concernant beaucoup d’entre eux, de sérieux doutes émergent ou se confirment.  Il arrive de laisser aller nos « petites cellules grises », comme dirait Hercule Poirot, à des questions du type : « à qui profite le crime ».
Au hasard ?
Ceux qui vantent l’Europe tout en achetant des F16.  Ceux qui prônent l’écologie, ferment leurs centrales nucléaires mais qui, à coup de pelleteuses géantes défoncent leurs territoires, éliminent des villages entiers pour en revenir au charbon.  Ceux qui rabotent la PAC en usant et abusant d’une main d’œuvre à vil prix venus de pays à bas coûts sociaux de l’Est et de la Méditerranée.

Pour les organisations – étatiques, politiques, économiques -, on sent d’abord, outre de coupables conflits d’intérêt, comme une défausse, une dilution de la responsabilité morale mais, plus certainement un aveu d’incurie, de laisser-aller de longue date.  Le tout conjugué explique en grande partie l’incapacité à anticiper les crises, ces fameuses « surprises stratégiques », oxymore pour avouer que l’on a été pris de court ou, pire, que par excès d’assurance, d’arrogance, de paresse, de confinement intellectuel, voire de cynisme on n’a pas su anticiper.

Oui, c’est le moment : « Aux armes, confinés ! »
Dans cette débandade, le chef, les chefs, celui et ceux qui ont pour fonction, par délégation temporaire de pouvoir, de conduire une nation, ne tiennent désormais leur légitimité que par l’effet de l’indulgence médiatique.

Cette légitimité est en réalité une illusion.  Vous, moi, nous tous nous en rendons bien compte.  Qui d’autre, sinon eux, ont créé les conditions des différentes crises, qu’elles soient financières, terroristes, humanitaires et ici sanitaires.

Des crises successives, celle des « gilets jaunes » par exemple, ils ne tirent aucun signal.  Les alertes de la France d’en bas, sur le désarmement des services de l’État jusqu’au plus profond des territoires, se révèlent tellement vraies aujourd’hui dans cette crise sanitaire où tous les moyens font défaut, de l’Hôpital aux Forces armées, des Forces de l’Ordre au système pénitentiaire et au traitement migratoire.
Malgré la débauche du « Grand débat », tout craque, tout explose, tout crève.  Il n’a servi à rien d’autre qu’à des effets de manche médiatiques et soporifiques.

Un joli bonneteau : « Il est où mon problème ? Là ? Non.  Là ?  Non plus.  Alors perdu ! »

Seuls une technocratie formée en éprouvette et la logique comptable des tableurs guident la décision.
Un stock de matériels d’urgence, c’est une ligne comptable en trop.  On supprime.
Une réforme des retraites ?  Vite, vite ! Peu importe la réflexion de long terme.

Nous sommes, pour la première fois dans l’Histoire, conduits par des dirigeants, majoritairement issus de milieux sociaux extrêmement élitistes et des mêmes formations académiques, qui n’ont connu dans leur chair aucun conflit armé, ni aucune pénurie, dont peu ont une situation familiale stable et quasiment aucun n’est issu de milieux ouvriers ou ruraux.

On discute, on discute en entre soi, dans les salons, dans les réservoirs de penseurs, pétri de la certitude de tout connaître sans être allé véritablement sur le terrain sinon en coup de vent, en touriste, sans jamais se demander comment une théorie redescendra dans la rue, sans jamais faire fonctionner l’opérabilité et l’efficacité des 100 euros décidés en haut et qui se réduisent à 10, voire moins, éreintés qu’ils seront centime par centime dans les méandres du millefeuille administratif européen et hexagonal.

Oui, à nouveau : « Aux armes, confinés ! »
Ne cédons plus à notre paresse de corbeaux perchés sur nos petits conforts, nos futilités, nos petits divertissements, nos petits loisirs et nos petits réseaux ; lâchons ces fromages infâmes, secouons nos ailes et volons de toute la force de nos pennes revigorées vers un destin que nous nous serons choisis, que nous aurons construit par nous-même plutôt que de se laisser prendre au jeu de renards fallacieux et de fourmis qui se nourrissent de nos propres richesses.

Il est temps de regarder ce que nous avons laissé faire par d’autres et ailleurs.

Les masques qui manquent cruellement aujourd’hui sont les jumelles qui faisaient cruellement défaut aux États-Majors en 1940.
Aujourd’hui l’État mobilise jusqu’à nos vieux draps pour fabriquer seuls nos masques, nos propres boucliers, quand déjà hier, Il lançait un appel à la Nation pour des dons particuliers de jumelles de chasse et de face-à-main.

France, pays ouvert.  Paris, ville ouverte.
Débâcle sanitaire d’aujourd’hui.  Débâcle militaire d’hier.

« Aux armes, confinés ! »
Retroussez vos manches, exigez, simples citoyens de bons sens, d’avoir, vous aussi, comme ces fameux experts qui vous demandent d’écoper l’eau des voies du navire qu’ils ont eux-mêmes ouvertes, voix au chapitre pour que la France dont vous rêvez se traduise, grâce à des dirigeants enracinés dans la même glaise que la nôtre, en actes et en dignité retrouvée.

365 Nuances de 2019 – #173 – « Au Clou »

Un billet, court, chaque jour. 

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« Vos rêves ne vous appartiennent plus.  Nous les possédons aussi désormais. »
C’est à ce moment-là que son cauchemar s’est éteint.  Un affreux cauchemar de cigale.

Une petite cigale dispendieuse, dépensait, dépensait ; elle croyait que cela pourrait durer toujours. Elle achetait des tas de choses, de trucs et de bidules inutiles.  Elle distribuait de-ci, de-là ; à tous ceux qui réclamaient.  Ceux qui réclamaient furent d’abord gentils, puis ils réclamaient toujours plus, et de moins en moins gentiment.
Ils savaient qu’elle était une manne intarissable et qu’elle cédait, à la flatterie souvent, à la menace le cas échéant.

L’argent ?
Il semblait que la source ne devait jamais se tarir.  C’était facile.  Elle ne savait même pas d’où il venait, elle en avait toujours à sa disposition.
Tous ceux qui lui prêtaient, des peuples de fourmis, étaient toujours très obséquieux.  Ils semblaient l’aimer beaucoup.

Comme elle se faisait plaisir de mille façons futiles, elle ne s’occupait plus de ma maison.  Celle-ci tombait en ruine.  Mais cela n’avait pas d’importance puisqu’elle s’amusait.

Ses consœurs moins prolixes lui donnaient bien quelques avertissements.  Mais rien ne pesait.
Alors les autres communautés de cigales se mirent à regarder son délire avec mépris.  La petite cigale perdit bientôt tout leur respect et toute son influence.

Le ciel s’assombrit brusquement d’un amoncellement du nuages épais et noirs.

« Que faisiez-vous au temps chaud ? »
C’était une voix de fantôme, celle d’une monstrueuse fourmi.

Et là, le rêve est devenu moins agréable.  Plus de miel dans la voix, plus de flatterie.

La fourmi a grandi, grandi.
Et des dizaines d’autres fourmis ont déferlé et se sont agglutinées autour d’elle.
Et la cigale s’est vue accrochée par les élytres à un clou.

« Au Clou ».  Elle était au clou.
A force de dépenser, elle avait engagé tous ses biens, toute sa petite carapace, même ses élytres.
Elle avait aussi engagé tous ses congénères.

La fourmi, suivie de centaines d’autres fourmis venues de partout de l’univers des fourmis, tout aussi implacables, envahirent tout son domaine, tout le territoire de ses compatriotes cigales.

La cigale eut beau tenter de gémir, de plaider, rien ne pouvait arrêter la meute.

La fourmi en chef, dominant de son ombre la cigale agonisante, lui asséna d’une voix tonitruante :
– « Je possède 99,6% de tout ce qui était à toi.  Moi et mes semblables t’avons prêté, prêté, presque gratuitement, tout cet argent que tu as semé au vent.  Les 0,4% restant te donnent juste le droit de respirer encore un peu pour voir l’ampleur du désastre dans lequel tu es entré.  Moi et mes sœurs avons désormais droit sur toi et sur tout ce que tu possèdes.  Tu devras désormais te contraindre à nos lois.  Tu devras travailler, travailler. Et rogner, rogner jusqu’à la corde, sur tous les plaisirs de cigale que toi et tes congénères avez connus jusqu’à présent.
Vos rêves ne vous appartiennent plus.  Nous les possédons aussi désormais. »

C’est à ce moment-là que le cauchemar s’est éteint.
C’était un cauchemar et seulement un cauchemar de cigale.

365 Nuances de 2019 – #120 – « Le cerveau seul »

Un billet, court, chaque jour.

En cours de théologie (oui, je suis des cours de théologie chrétienne.  Histoire de croire en connaissant ce à quoi je crois…), en plein exposé d’anthropologie chrétienne, alors qu’était évoquée la manière dont venait à nous l’idée de Dieu, le sujet s’est posé sur le fait que cette idée de Dieu, en 2019, pourrait ne s’envisager que désincarnée.

Un philosophe contemporain, en vie, très médiatique prône une telle vision.

Merci à toi Jésus-Christ d’avoir fait le job, mais maintenant que nos civilisations, grâce à ton sacrifice, ont mis l’Homme au centre des enjeux avec le bonus de l’exigence de s’aimer les uns les autres, il est possible de s’assumer tout seul, avec ses angoisses et surtout celle de la mort.
Allez, cessez de croire naïvement en la vie éternelle ; vivez le bonheur de la minute : uniquement le présent, sans projection vers l’avenir, sans espérance.

L’amour humain comme ultime sens de la vie.  (Oui, certes !)
Laisser tomber Dieu.  Ayez la foi, comme ça, seulement en l’amour d’esprit à esprit.

Juste le cerveau.  La vie, l’amour, l’espérance : détemporalisés, désincarnés.

Sans corps.
Passeport pour le transhumain ?
Le corps comme une machine sous SAV avec extension de garantie.
Et l’esprit ?

Cela m’a rappelé une nouvelle de Roald Dahl : « William and Mary« .
En bref :
William meurt.  Mais a offert, post-mortem, son cerveau à l’expérimentation d’un collègue neurochirurgien, Landy.
« La tête et le cerveau n’ont pas besoin d’être reliés au corps pour rester en vie. »

Passons les détails des écœurantes manipulations chirurgicales et venons-en au moment où la veuve, Mary, se trouve devant un bocal rempli de liquide, où flottent un des yeux et le cerveau de son défunt-vivant-mari.
Œil et cerveau reliés par moult tubes et tuyaux à un cœur artificiel.

« Vous sentez-vous tout à fait bien William ? »
Question posée à un œil sans visage.  Macabre et terrifiant.

Cette épouse, qui n’a jamais été heureuse avec ce mari froid et autoritaire, sans aucun égard, réalise la domination sans limite qu’elle pourrait désormais exercer sur cet œil et ce cerveau sans corps, sans accès à la parole et sans possibilité de se défendre.
Elle allait pouvoir lui imposer toutes les réponses aux frustrations qu’elle avait vécues.

« Je désire le ramener à la maison. »
D’un regard froid et vengeur, elle tire une bouffée d’une cigarette qu’elle n’aurait jamais été autorisée à fumer du vivant de William, et rejette la fumée sur l’eau du bassin où « se trouve son mari ».
– « Je me demande si je ne préfère pas mon mari sous sa forme actuelle ? »
Pas de disputes, pas de critiques, pas d’ordres à respecter.
Il est « à disposition ».

Un cerveau, un esprit sans corps.  Livré au bon vouloir d’une épouse rancunière qui va donner cours à toute la vengeance possible.
Sans défense.
Là, on s’aperçoit que le corps est le bouclier de l’âme.

Juste le cerveau.  Voilà ce qu’il reste dans la foi du philosophe.
Ne considérer que le cerveau et faire fi du corps.
À certains égards, cela ressemble au cas Vincent Lambert.

C’est peut-être pour cela que Jésus-Christ a été envoyé, corps et âme sur terre.  Nous sommes des êtres incarnés ; le corps est l’habitacle de l’esprit et l’esprit ne vaut que par le corps.
L’un sans l’autre serait livré sans recours à la merci d’une volonté extérieure, possiblement souvent mal intentionnée.

« Le Sourire »

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

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Création / Montage – Guillemette Callies – Reproduction interdite

En fait, tout a commencé chez le coiffeur.  J’ai une fâcheuse – ou plutôt une heureuse – habitude d’arriver en avance, histoire de faire une razzia de magazines et de rattraper mon retard en matière de ragots, potins, rumeurs, mondanités et autres superfluités.

Je fais comme ma mère, je lis les revues à rebrousse-poil en commençant par les horoscopes – passés – et les recettes de cuisine que je photographie avec mon smartphone mais que ne préparerai probablement jamais.

Bref.

Vous n’avez certainement pas ouvert ce billet pour connaître mes histoires de merlan, quoi que dans 99,99% des cas, on en ressort avec un grand sourire justement.  Et même qu’on dit tous que cela devrait être remboursé par la Sécurité Sociale.

Et c’est justement là où le bât – le sourire – blesse.  Ou plus exactement dans les magazines.  La photographie qui illustre ce billet est un montage que j’ai composé à partir de publicités et de reportages cannibalisés, découpés au fil des revues.  Si vous regardez cette image attentivement, vous constaterez qu’elle est composée au 2/3 de visages qui ne sourient pas.  Et vous pourriez prendre n’importe quelle pile de magazines, féminins ou non, chez votre coiffeur ou chez votre dentiste, le même ratio s’appliquerait.

Dans cette veine, vous pouvez allumer votre poste de télévision, il en ira de même.  Il y a bien sûr de nombreuses séquences de rires ; mais de rires forcés, organisés, fruits de rapports polis, de moqueries et de cynisme.

Mais le rire n’est pas le sourire.  Le rire n’agite pas les mêmes muscles du visage.  C’est un réflexe.

Le sourire est un mouvement inné. Il a des fonctions physiologiques, psychologiques vitales mais également une fonction d’attraction sociale apaisante.

S’il est inné, le sourire se construit et construit l’identité étape par étape.  Pour passer du sourire spontané et réflexe du nourrisson au sourire différentiel, volontaire ou émotionnel de l’adulte, il faut un long apprentissage qui dépend essentiellement de la mère.  En imitant sa mère, le nourrisson, le bébé, l’enfant – et ainsi de suite – en acquiert les nuances et les particularités culturelles.  La quantité de sourires et d’attentions que reçoit l’enfant influence directement ses propres sourires.  Une mère déprimée sollicitera moins son enfant qui sera plus insensible, aura un sourire plus discret.  A cet égard, il est avéré que les mères aient une sexualisation précoce de leurs gestes, de leurs soins et de leurs attentions au bénéfice de filles et au détriment des garçons.

Pour en revenir à la photo, on peut donc remarquer une frontière bien nette entre les visages fermés et les visages souriants.  Les visages qui tirent la tronche sont pour vanter de grandes marques de parfums, de sacs à mains.  Les mannequins sont accrochés à ces objets tels les esclaves de l’Antiquité égyptienne à leurs effets puisque leur (sur)vie en dépendait en cas de renvoi.  Manifestement, porter des marques hors de prix ne leur apporte pas la moindre satisfaction et ne leur tire aucun sourire.  On peut même dire qu’ils s’emmerdent ferme.  Comme quoi : des millions de dollars de marketing inutile ! Dommage que les antidépresseurs ne soient pas fournis avec les magazines !

D’ailleurs, à l’instar de ces magazines à la triste figure, si vous vous branchez – comme je l’ai testé moi-même en cobaye de mon propre propos – pendant quelques heures non-stop sur les chaînes de télévision, celles d’information en continue en particulier, pensez à vous réserver une cure anti-déprime.  Une approche verbale syntaxique uniquement intero-négative qui ne fera pas bander vos muscles zygomatiques.

Pour le troisième tiers de la photo, il faut noter que les rédactions n’ont pas encore sombré dans la réécriture culturelle, anticléricale et diversitaire puisque ce sont encore le couple, la famille, l’amitié, l’amour, le travail, la dé-consommation et le « sans-tech » qui prennent une pose plus avantageuse.

Encore faut-il séparer les vrais sourires émotionnels des sourires volontaires.  Il semblerait que les vrais sourires soient ceux qui laissent apparaître les dents.

Le sourire a toujours été représenté par les Arts.  Eh oui ! Même en musique !  Un sourire s’entend au téléphone.  Prenez l’exemple de la « Symphonie des Jouets » de Léopold Mozart, vous comprendrez dès les premières mesures qu’il n’a pas du sourire souvent dans son enfance.  Il semblerait cependant qu’en peinture, montrer ses dents soit une esthétique récente.  Le premier exemple de ce type serait l’autoportrait d’Elisabeth Vigée Le Brun avec sa fille.  Avant les progrès de l’hygiène bucco-dentaire et de la dentisterie, soumettre ses crocs à l’épreuve du pinceau était réservé aux personnages connotés négativement comme le peuple ou les sujets ne maîtrisant pas leurs émotions.  Passé le trac des débuts de la photographie, le « cheese » s’est imposé assez longtemps avant que le Diable qui s’habille en Prada ne remette un froid venu d’avant le XVIII° siècle sur le papier glacé.  Depuis tout le monde fait la tronche.

Si le sourire, hors contexte, hormis celui des nourrissons et du « lou-ravi », est dépourvu de sens, il joue un rôle de méta-communication.  Par exemple, lorsqu’on lit un article sur Michel Rostang ou sur Pierre Cornette de Saint-Cyr, le méta-message des photographies qui illustrent les articles sur leur passion pour leur métier, c’est que c’est vrai.  Que ces mecs kiffent leur métier.

Heureusement, il y a des gars – et de filles – qui ont encore leur cerveau en lien étroit avec leurs muscles.

C’est donc une preuve que le cerveau et le corps sont étroitement liés.  Sur le photo-montage illustrant ce billet – coin bas à droite – il y a une phrase accompagnant le sourire lumineux d’un homme : « trouvez le job qui va vous faire aimer le lundi ».  Et je citerai-là un de mes anciens supérieurs qui avait – a toujours – une phrase merveilleuse, qui interroge tous les matins : « si vous n’avez pas ou plus le sourire en arrivant au bureau, ce n’est pas la peine de venir ».  Encore faut-il que les managers soient attentifs aux (méta-)messages qu’ils font passer (notamment durant les entretiens de fin d’année).  Un manager peut convoquer tous les sourires de la terre, mais si lui-même est renfrogné, toute son équipe affichera de même.

Sourire, susciter le sourire est donc une éminente responsabilité : parentale, sociale.  Il est porteur de sens.  Il est un enjeux humain essentiel.

Dans les situations professionnelles – ou autres – difficiles, le sourire peut être le rempart, la digue, le pied-de-nez, l’arme, la réponse ; bref un instrument de lutte.

Le sourire, l’optimisme, relèvent d’une décision intérieure.

Si l’environnement joue un rôle évident dans notre propension à l’optimisme, nous en restons acteurs ; et rester acteur de ce sourire, de cet optimisme est une question de survie.  Dans un article récent de l’Équipe (« Sourire fait-il courir plus vite ?»), il est démontré que « sur les longues distances, sourire en fronçant les sourcils rend l’effort plus facile ».  Nous sommes donc, avec le sourire, acteurs de notre biologie.  Le sourire participe à l’homéostasie, l’ensemble des processus vitaux permettant à l’organisme d’œuvrer à son auto-conservation.  Les « affects », les sentiments, sont des perceptions mentales de l’état interne du corps et des émotions qui le modifient en permanence.  Les sentiments sont utiles à un organisme en ce qu’ils lui apportent à tout moment une information.

« Le challenge du sourire », se muscler un peu chaque jour, permet, même par temps rude, de s’orienter résolument vers ce qui est beau, vers ce qui marche et vers ce qui ne peut que faire du bien.

La conséquence heureuse, le cadeau est en bout de parcours comme franchir une ligne d’arrivée après un long effort, en l’occurrence de travail sur soi.  Le sourire, signe extérieur d’un optimisme naturellement bien musclé (sans dopage, ni paradis artificiels !), permet de régénérer la plasticité du cerveau en dépit d’une supposée stabilité de nos connexions neuronales façonnées par nos comportements.

Ce sourire, cette méta-information, se répercute sur notre environnement lequel répond en conséquence.

Voilà le cœur de mon propos.

Il faut combattre ce cancer politico-médiatique de la phraséologie intero-négative, de l’auto-flagellation, de l’auto-négation, de la dépersonnalisation, de l’acculturation, de la repentance, de la victimisation, de la résignation.  Là se trouve la source de cette plastique chagrine qui tue notre sourire.  Il faut bannir de notre décor, de notre esthétique ces tapisseries médiatiques de visages compassés, inquiets, blasés, méprisants, passifs, asexués.

Pour ainsi restaurer une psyché tournée vers la joie.

Le sourire a diverses fonctions : calmer l’agressivité, accueillir, rompre les tensions entre étrangers, consoler, encourager une action ou une réponse amicale, rompre l’isolement.

Alors, il faut risquer le sourire jusqu’à l’eutrapélie : une bonne humeur, une vraie joie intérieure construite de choses et d’amitiés simples.

Cela ne se fera pas par magie.  « Aide-toi et le ciel t’aidera » semble gueuler mon très cher Johnny Cash : « We have to get back to injecting ourselves into our work.  Otherwise, we’re regurgitators, and not even good ones.  You’ve got a song you’re singing from your gut, and you want that audience to feel it in their gut too.”

« Si vous avez un sourire, balancez-le du fonds de vos tripes.  Que le monde le reçoive au fonds des siennes »

Ce ne sont pas les médias, ce ne sont pas les marketeurs, ce ne sont pas les politiques, ce ne sont pas les stars, ce ne sont pas les parcs d’attraction, ce ne sont pas les coachs, ce ne sont pas les « 10 leçons pour réussir ceci », ou les « 5 méthodes pour éviter cela » qui changeront nos vies.

C’est à chacun de se remettre à inventer un sourire, un sourire qui ne soit qu’à soi, à nul autre pareil et qui par sa singularité, sa force atteigne les autres dans leur cœur et dans leurs tripes.

Et je détourne une phrase de Roger Pol-Droit, réinventer son sourire, c’est : « disposer de soi-même, décider de son seul désir, changer les lois – des médias – au lieu de s’y plier ».

Ainsi, il faut se rappeler que le sourire se cultive en face à face. 

Laisser les portables dans nos poches pour que nos bébés n’imitent pas ces milliers de têtes penchées sur l’épaule dans un torticolis cellulaire et se rappeler, à chaque seconde, que le temps « perdu » à se pencher sur eux est une rente illimitée pour leur futur bonheur.

Retourner dans les magasins et rendre le sourire aux centaines de centres villes agonisant.

Remettre quelques outils entre nos mains pour renouer avec le beau geste et la belle ouvrage.

Se battre pour que notre décor, notre environnement quotidien : maisons, rues, villes, routes, parcs, jardins, forêts, plages, littoraux, sauvegardés, entretenus amènent un sourire de joie esthétique au premier regard.

Regarder les œuvres d’art, les monuments et les statues du passé non comme des condamnations éternelles mais comme des causes, certes malheureuses, mais spécifiques et temporaires qui nous ont permis d’arborer aujourd’hui un sourire libre, un sourire « sapere aude », qui ait le courage de s’appuyer sur son intelligence propre et non sur des diktats.

Et ainsi faire chaque jour, de chaque sourire un antalgique aux douleurs du monde, une source de chaleur, une lumière irradiante, un mouvement naturel de l’âme – urbi – qui remplit les âmes – et orbi.

Et faire rayonner cette émotion chère au regretté Jean d’O :

« La joie est une grâce venue d’ailleurs.

Elle éclate.

Elle nous transporte.

Elle nous ravit au-dessus de nous-mêmes. »

 

Sources :
– Patrick Drevet, « Le Sourire », Gallimard, 1999
– Antonio Damasio, « L’esprit ne peut exister sans le corps », Les Echos, décembre 2017
– Stefano Lupieri , « L’Optimisme, ça vaut le coup d’essayer », Les Echos Week-end, octobre 2016
– Robert Cormack, « Where are our Guts », Octobre 2017
– “L’Art pour Credo”, Paris VIII°, N091, Magazine municipal
– Colette Monsat & Hugo de Saint Phalle, « J’ai horreur de la cuisine à la télé », Michel Rostang, Le Figaroscope, novembre 2017
– Nadine Coll, « La Vie sans Tech », Version Femina, 2017
– David Abikern « Confession d’un serial shopper », 01 Net Magazine, 2017
– Guillaume Bregeras, “New York, la Solitude du Coureur de fonds”, Les Echos Week-end, novembre 2017
– PascalRondeau, « Sourire fait-il courir plus vite ? », L’Equipe, 3 novembre 2017
– Roger Pol-Droit, « Disposer de soi-même », Les Echos, 14 octobre 2017
– Jean d’Ormesson, « Le Guides des Egarés » », Gallimard, 2016
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