Odyssée 2021 (#25) – « Oubliés ici. Mais héros ailleurs »

Le 4 décembre dernier, dans une interview particulièrement en-même-temptiste, la plus Haute Instance de notre République lançait un appel à créer un recueil de noms, issus de la diversité, pour baptiser, sinon rebaptiser à la mode actuelle, c’est-à-dire une mode révisionniste, sinon auto-daféiste, un certain nombre de voies et édifices publics.

Quelle bonne idée !
Parce que, en France, nous ne manquons pas de ces héros extra autant qu’ordinaires, de ces hommes et femmes, simples citoyens la plupart du temps, militaires et hommes publics bien souvent, qui se saisirent, ici, sur notre sol de France, et ailleurs, en d’autres lieux, de nobles causes.
Et qui leur donnèrent parfois leur vie.

Les chantres de la gauche progressiste résument l’ambition du projet en ces termes :
« Le recueil des noms de la diversité a pour ambition de valoriser des parcours positifs, des engagements, des histoires fortes.  Il s’agit de femmes et d’hommes des quatre coins du monde ou qui sont nés en France.  D’une façon ou d’une autre, ils et elles ont marqué leur époque et nos imaginaires, du XIXème siècle à nos jours.  Toutes les régions françaises sont représentées, des dizaines de pays d’origine dans le monde traversent les fiches biographiques.  Ces noms appartiennent au monde de la culture, du sport, de la recherche, des sciences et médecine, au monde ouvrier et de l’entreprise, mais aussi au milieu associatif.  On retrouve côte à côte des gens très connus et des personnes moins connues, qui se sont distinguées par une action plus localisée. »

Cela ressemble à de la pêche au filet dérivant.  Pourvu que le maillage soit serré.

– « des quatre coins du monde ou qui sont nés en France »
C’est le « ou », pronom ici exclusif, voire relativiste, qui est intéressant.  Au cas où nous n’aurions pas assez de ces noms chez nous.
Nous produisons nous-mêmes nos propres gloires sans avoir besoin d’aller farfouiller dans l’Histoire des autres.  Mais, pour le savoir, il faudrait d’abord s’en souvenir et, avant cela, desceller nos mémoires.

À chercher des héros pour faire plaisir, souvent à la pire frange de ceux qui piaillent et qui réclament la reconnaissance de personnages aux vies parfois bien troubles, on en oublie, insultant leur sacrifice, ces héros discrets.
Oubliés ici.  Mais héros ailleurs.

Dans cette veine, pour aider, j’ai une belle liste de soixante noms, dont je doute fort qu’aucun élève en France, sache à quel héroïsme ils se rattachent.

Ceux du Régiment de Chasse « Normandie-Niémen » (aujourd’hui « Régiment de chasse 2/30 Normandie-Niémen » basé à Mont-de-Marsan) formé en 1942 pour aider les Soviétiques à combattre les Nazis.

Si ces élèves pourraient, probablement, situer la Normandie, ils caleraient certainement sur la seconde partie du titre de ces hommes de légende : « Niémen ».
Si la France a peu ou prou, sauf des initiés, gommé la mémoire de ces hommes, en Russie, des citoyens fleurissent régulièrement les tombes de ces pilotes français tombés et inhumés sur place.
Là-bas, ils sont encore des héros.

Ailleurs encore, en Macédoine par exemple, au Cimetière militaire français de Skopje, il y a les tombes de tous nos Compatriotes, ces Poilus d’Orient qui, aux côtés des Britanniques, sont tombés aux Dardanelles, dès 1914, pour contrer l’Allemagne alliée, déjà à l’époque, à l’Empire Ottoman.

Si vous en voulez encore, il y tous ceux qui ont combattu pour l’indépendance de l’Amérique.  On connaît La Fayette, mais qui se souvient encore de Rochambeau ?  Qui sait que Picquet de La Motte est un combattant avant d’être une avenue ou une station de métro ?

Bientôt des rues Commandant Pouliquen, Commandant Tulasne, Lieutenant Marcel Bonniot ?
Qui sait encore qu’Alexis Soyer était un cuisinier-philanthrope français qui est parti faire merveille à Londres où il a créé un modèle de soupe populaire ?
Toute une litanie « de parcours positifs, d’engagements et d’histoires fortes ».
Voilà ce qu’à peu près, Chers Amis, nous pourrions faire renaître s’il restait à une certaine clique encore un peu de lettres et un peu d’esprit, de la mémoire et beaucoup d’honnêteté.

Odyssée 2021 (#21) – « 1,93 »

Il m’est arrivé, il y a bien longtemps, d’assister en la Basilique Saint-Denis, à une messe commémorative de la mort du Roi Louis XVI, un 21 janvier 1793.

L’Histoire reste très abstraite dans les livres.
Il faut aller côtoyer les lieux, même vidés de tous signes d’une vie bien lointaine, dont nous sommes incapables de même imaginer les contraintes du quotidien.  Il faut encore s’intéresser à ceux, dont la ferveur, nourrie de génération en génération, entretient la fidélité à un souvenir, à une idée, à une époque ; à un homme, un Souverain en l’occurrence.

Observer cette foule, autant d’anonymes que de grands noms, prier d’une même voix à la mémoire de Louis XVI, fut une révélation.
Je ne me doutais pas qu’un si grand nombre de personnes, deux siècles plus tard, aimeraient tant et toujours la Monarchie et sa plus tragique victime.

Ce fut pour moi une vraie surprise.
Comme quand on prend la mesure, dans sa vraie dimension sensorielle et physique, de quelque chose dont on a toujours entendu parler mais dont on se rend compte que ce n’est pas une légende, que cela existe vraiment et que cela ne ressemble en rien à ce que les ouï-dire de toutes natures, des plus savants au plus vulgaires, des plus authentiques au plus fallacieux, ont pu donner comme portrait tronqué.

Il semble que la foule, ce jour-là, Place de la Révolution, bien que galvanisée par une haine moutonnière, au moment où Louis XVI montait sur l’échafaud, saisie par la réalité et par l’effroi, se tut, une fraction de seconde.

Ce fut pour eux une tragique surprise.
Louis XVI mesurait un mètre quatre-vingt-treize.

Jamais, nourri d’un caricatural imaginaire collectif, aucun badaud n’aurait imaginé son Roi si grand, si droit, si puissant.
Que c’était un homme, comme eux, de chair et de sang.

Pour beaucoup, dans cette fraction de seconde, il aura certainement fallu aller chercher, dans toute la débauche de la logorrhée pamphlétaire, dans toute la hargne et la vindicte de la meute populaire, quelque chose chez cet homme qui ressemblait au monstre qu’on leur avait décrit et qui justifiait, à cette heure, qu’on en réclame, férocement, la tête et le sang.