C-Ma Chronique – #7 – Gouverner dans le jardin à la Française

Au cœur d’une crise sans précédent, alors que les prémices d’un marasme accentuent l’ampleur et la profondeur des doutes qui plombent la société Française, j’ai cherché le germe d’une réflexion positive, d’un élan utile au renouveau de nos fonctionnements qui ont montré leur essoufflement et leurs limites.

Au travers de la presse écrite et des nombreuses tribunes, souvent remarquables, publiées pendant cette période, j’ai décelé un manque : celui d’aller retrouver en nous-mêmes, dans les racines de notre Histoire, un idéal, aujourd’hui égaré, éreinté par la critique et l’insulte, qui permettrait de faire de notre richesse profonde un atout pour redevenir puissants.

Ce manque, je l’ai identifié depuis bien longtemps, au cours de virées et promenades dans toute la France, en observant tout simplement les rues, les façades, les églises, les jardins.
Par exemple, Paris et ses jardins, même les alentours du Palais de l’Élysée, souffrent d’un grand laisser-aller : des avenues entières sont colonisées par la jachère, les herbes folles.
Indiscipline, ordures, saleté, anarchie, désorganisation, paresse sont les mots qui me sont venus à l’esprit.

Pour revenir aux tribunes parues dans la presse qui ont cherché à expliquer la crise : ses origines, ses conséquences -, à imaginer des solutions, elles passent à côté de ce défaut criant dont témoigne pourtant cette prolifération d’herbes folles : l’abandon.  Autrement synonyme de laisser-aller, de sauvagerie.

De décivilisation.

Abandon d’une esthétique ataviquement française, qui trouve ses origines dans notre Histoire la plus ancienne et qui symbolise bien plus qu’une relation violement dominatrice de l’homme à la Nature : le jardin à la Française.

Beaucoup de grandes plumes sont allées chercher les analyses, la comparaison et les remèdes dans d’autres esthétiques, dans d’autres conceptions, souvent étrangères, de l’organisation des hommes.  Ces esthétiques, certainement très alléchantes mais qui ne sont pas les nôtres, expliquent en partie les échecs répétés des hommes qui nous gouvernent à fixer et à tenir un cap.

Nous, Français, ne sentons plus depuis longtemps l’appel d’un horizon meilleur ou d’une ambition commune qui nous embarquerait.

Tout ce laisser-aller des herbes folles semble proposer une nouvelle esthétique : celle de la nature libérée, rendue à elle-même et qui produirait des effets bénéfiques, structurants, créatifs et rénovateurs.

Mais c’est un mensonge.

Le jardin à l’Anglaise, pour ceux qui en connaissent les principes, donne l’illusion d’une nature laissée à sa libre inspiration.  Mais il suppose en amont, tout autant de contrainte et de mise au cordeau que le jardin à la Française.  Le peintre Anglais s’est peut-être substitué à l’architecte Français mais, dans les deux cas, le géomètre et son fil à plomb illustrent la puissance dans la main de l’homme.

Les herbes folles, l’anarchie et la violence de la Nature qui reprendrait le pouvoir ne sont pas des vérités pour l’Homme.  Brute, la nature sauvage n’est pas accueillante, viable pour lui.  Les herbes folles, la jungle le renvoient à sa nature fragile, à son animalité.
En revanche, le jardin, le potager, le paysage, auxquels il a mis la main, renvoient à un espace dans lequel il peut non seulement survivre, mais vivre, à un espace dans lequel il peut devenir humain.
C’est à dire un espace propice à s’accorder avec ses semblables et à créer avec eux de l’harmonie malgré leurs diversités.

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Les herbes folles que l’on nous propose de laisser prospérer dans nos villes, c’est de la cosmétique qui n’atteint pas le cœur des problèmes.
La cosmétique sert à masquer les défauts, à embellir ce qui n’est pas présentable à l’état brut.  La cosmétique, à la différence de l’esthétique, ne soigne pas ; elle n’a de vertu ni thérapeutique, ni médicinale.  Elle sert à préparer un nouvel usage, à entretenir une illusion, à maintenir artificiellement en bon état ce qui se dégrade.
Mais la cosmétique ne transforme pas, n’a aucun effet sur ce qui est déjà gâté, périmé, mourant.

Ainsi, quand à chaque pas dans les rues de Paris et bien d’autres villes de France, sur les façades, sur les toitures, les faîtages et les moindres interstices de nos plus beaux monuments, civils, militaires, religieux, on observe des parcelles, des murs, des dentelles de pierre, des statues entièrement livrés aux chiendents et aux salpêtres, il paraît notoire, évident que l’on a renoncé, dans et au-delà des jardins, à agir sur les « choses » ; ces « choses » civilisatrices que sont l’ordre, la police, la justice, l’éducation, la culture, l’Art dans toutes ses déclinaisons.

Voilà ce manque.

La France a renoncé à agir par elle-même sur elle-même, avec ses mains, en retroussant ses manches.  Elle a renoncé, non seulement à poursuivre une esthétique qu’elle connaît pourtant bien – autant que l’Éducation Nationale et la Culture permettent de la transmettre -, qui est son essence, sa raison d’être et son Histoire, mais aussi à l’entretenir pour lui conserver son lustre.
Elle s’éparpille et s’abaisse à de vaines théories historicides, genricides, racialistes plutôt que de cultiver son merveilleux jardin à la Française.
De ce renoncement, de cette ingratitude par oubli et ignorance, que les différents commentateurs démontrent sévèrement à longueur de tribunes, les Français n’en sont pas totalement fautifs.

Tout une cohorte récente de gouvernants, dirigeants, intellectuels, artistes hystérisés, leur ont martelé, dans la verve psychotique d’une langue approximative, souvent sur la base d’un inculture crasse et d’une malhonnêteté partisane, que leur Histoire était non seulement finie, mais qu’ils devaient en avoir honte.
Qu’ils devaient oublier leurs richesses, cesser d’aller y trouver des modèles d’inspiration et d’admiration pour y adosser leur ligne de conduite.

De nos jardins de simples, héritiers des iatralipice et des pharmacopolae de la Rome Antique, continués par nos ordres monastiques, la France, d’Antoine Joseph Dezallier d’Argenville à André Le Nôtre et Adolphe Alphand, a utilisé cet Art, pour illustrer sa conception, son esthétique de l’organisation de la Nation et de son fonctionnement.

Beaucoup n’ont voulu y voir que la seule marque de l’absolutisme et de l’arbitraire.  Mais, si, à des fins idéologiques, on peut tordre négativement, coupablement l’Histoire, on peut, certes tout aussi idéologiquement, la relire d’une façon moins calomnieuse, plus valorisante, transcendante, universelle et y trouver notre essence, notre vérité, notre beauté : notre esthétique profonde de peuple de génie.

C’est probablement ce qui pêche cruellement en France, à tous les niveaux de gouvernance politiques, religieux, administratifs, militaires, économiques, sociaux et familiaux ; nous avons bariolé, dénaturé, à coups de cosmétique, ce que nous sommes, ce que nous avons, pluriséculairement, de beau en nous.

C’est le résultat efficace d’une stratégie de manipulation.
Les Français – des villes comme des champs -, savent que les mesures, les lois, les orientations qui sont prises ne sont pas embryonnées dans leurs gênes, ne sont pas adaptées à leur nature, qu’elles sont souhaitées, pensées loin de chez eux par d’autres autorités, pour répondre à des ambitions qui ne les serviront pas.  Pris de doutes profonds sur la congruence des politiques menées avec ce qu’ils sont, avec ce qu’ils veulent, avec ce qu’ils méritent, ils y répondent inégalement par des réactions d’apathie, de résistance ou de révolte.

Il ne faut pas croire pour autant que les révoltés qui manifestent le plus violemment sont ceux dont la souffrance est la plus authentique et la plus justifiée.
Il est réflexivement plausible de comprendre que les plus fragilisés d’entre se laissent prendre aux sirènes de tous les charlatans exotiques et que, dans leur ensemble, désarmés de toute fierté d’eux-mêmes, ils deviennent les victimes passives de tous les chacals.

Il est demandé aux Français de croire qu’ils sont les seuls responsables de leurs malheurs, à cause de l’insuffisance de leur intelligence, de leurs capacités et de leurs efforts.  Les Français, ceux qui connaissent, comprennent, ressentent vraiment leur Histoire, au lieu de se révolter contre le système, s’auto-dévaluent, se culpabilisent ; se vouent, bafoués, à l’éternel bûcher de la bien-pensance.
C’est cela qui engendre leur état dépressif, qui inhibe leur capacité d’action, de créativité, leur génie, que beaucoup, de par le monde et dans l’Histoire, ont envié, ont eu à redouter – envient et redoutent encore.

Mais la France n’est pas finie.
Seulement certains souhaitent sa fin.

C’est pourquoi, ce constat, le principe du jardin à la Française est crucial.
Parce que cet Art, comme tous les Arts dont nos grands Princes se sont entourés, dit bien plus, symbolise bien plus, inspire bien plus qu’une simple prouesse technique et tord le cou à toutes les interprétations, revisites fallacieuses de notre héritage.

Quand le 21 janvier et le 16 octobre 1793, les bourreaux ont exposé les têtes suppliciées de Louis XVI et Marie-Antoinette à la vindicte populaire, quand ils ont laissé mourir de mauvais traitements Louis XVII, ils n’ont pas seulement assassiné un homme, une femme et un enfant, ils n’ont pas simplement échangé les visages d’un ordre social pour d’autres visages d’un autre ordre social, ils ont coupé les racines d’un peuple et ils ont aussi mis fin à deux esthétiques.
Celle du jardin à la française et celle du hameau.
Celle d’un ordre structurant, protecteur et celle de son renouvellement.
Ils balancent depuis entre la peur de perdre l’une et la méfiance de s’engager dans une autre.

Il ne s’agit pas ici de regretter ou de vouloir restaurer vainement un passé.  Il s’agit d’un essai de compréhension.

Louis XVI représentait l’esthétique d’un rapport français au monde puissant, élégant, élevé.  Marie-Antoinette, celui d’une ouverture, d’une émancipation possible.
Il s’agit d’une époque où l’esthétique française inspirait le monde, les Arts les plus brillants, les conversations les plus élevées où les femmes avaient toute leur place.
Une époque, 1783, où Benjamin Franklin savait qu’il trouverait notre aide ; la fin de la Guerre d’Indépendance Américaine a été signée à Paris.

Les Français ont mis fin ou accéléré un processus qui, inéluctablement, était en marche.  Il n’y avait pas besoin de têtes coupées pour cela.
Ils ont appris, dans cette fracture, à rejeter toute esthétique transcendante ; rejet qui, dans les soubresauts de l’Histoire, nous conduit à l’appauvrissement actuel.  Nous avons vécu pendant des siècles sur cet héritage qui fond aujourd’hui comme une Peau de Chagrin.

Les Français ne se sont jamais vraiment remis de ce régicide, des massacres et des colonnes infernales qui sont restés dans leur mémoire profonde.
Comme un atavisme, comme la reproduction d’un schéma familial, cette mémoire s’est réveillée chaque fois qu’un Prince a voulu les replacer sur le chemin d’une esthétique transcendante.  Tous les chefs qui se sont succédés à la tête de la France ont subi, tout en gardant leur tête sur leurs épaules, un rejet sous différentes formes.

Il y a une erreur sur le sens du jardin à la Française.
Il n’est pas symbolique d’une contrainte, d’une autorité arbitraire et aveugle.
Il est un équilibre entre ce qui relève du régalien, de l’indispensable au fonctionnement de toute société, de toute organisation et ce qui revient à l’initiative individuelle, au contingent, au créatif.
Il représente un modèle de perfection vers lequel chacun peut tendre, un axe autour duquel les complexités et les aléas du monde peuvent s’ordonner, un rempart contre lequel les drames peuvent s’écraser.

Le jardin à la Française est aussi l’école du travail d’orfèvre de longue haleine, du soin, de l’effort, de la créativité, de la transmission, de l’héritage.
Il symbolise le devoir du Prince, du dirigeant, du maître, du parent.  Il leur inspire de se concentrer sur leur rôle, de bien faire leur métier, d’assumer leurs responsabilités, de transmettre un héritage et des savoirs, de prévoir l’avenir et d’en assurer les moyens.
Il manifeste la supériorité du temps long, de l’effort et du mérite sur l’instantanéité, le caprice et l’assistanat.
Il leur impose également, et par capillarité à leur Nation, une élégance, un savoir-être.  Les lignes, les volutes du jardin à la Française sont la dignité que l’on se doit à soi-même et à ceux que l’on gouverne.
Il en va jusque dans notre langue, notre Art de la Conversation si proche du jardin à la Française, dont la grammaire, la variété des mots et des expressions, sont les graines, les outils et l’ordonnancement d’une pensée prolifique et libératrice.
Comme pour le jardin, si la langue n’est plus entretenue alors, la pensée se délite, s’assèche, ne porte plus ni fleurs, ni fruits.  La parole se fait violence quand elle est étouffée par la violence des herbes folles.

C’est ainsi qu’à partir du jardin, chacun est appelé, quelle que soit sa condition, à avoir de la tenue, à passer de l’état brut, sauvage de nature à l’état de dignité, à fournir des efforts pour sortir de sa condition, non seulement par un travail de forme mais aussi par un travail de fonds.

Au contraire des herbes folles, de la jachère, le jardin à la Française trace un chemin lumineux pour sortir de l’ombre.
On ne voit rien dans la confusion de la broussaille.  Tout s’y cache.  Tout s’y perd.  Tout y meurt.

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Il y a une magie absolue à parcourir Vaux-le-Vicomte : les jeux savants et subtils de perspectives, où le château reste le repère, même lorsque l’on s’en éloigne.  Tout est à sa place, joue son rôle en plein.  La moindre herbe y devient plante, y devient décor, participe au beau.

Le jardin à la Française a été la concrétisation, la synthèse, le syncrétisme de tous les racines et de tous les apports de l’Histoire à la Nation, du Jardin d’Eden à ceux de Babylone, des mythes grecques aux héros de la puissance romaine.  Son esthétique s’est répandue à travers l’Europe, a fait école.

Louis XIV a vu dans l’esthétique de Vaux-le-Vicomte – inutile de polémiquer sur les ressorts des affaires Fouquet -, un moyen d’asseoir son pouvoir après les affres de la Fronde qui avait porté la violence jusqu’au pied de son lit.
Mais, au rebours d’y trouver seulement l’ombre d’un pouvoir menaçant, on peut voir dans ces jardins, le travail d’un pouvoir qui crée des conditions favorables, l’ambition d’un pouvoir qui ouvre des perspectives d’avenir, la justice d’un pouvoir qui impose un équilibre entre la contrainte et la liberté.

En France, comme dans l’ensemble du monde, d’Amarna à Chichén Itzá, de la Cité Interdite au Palais de la Zarzuela, derrière chaque merveille, il y a une esthétique.
Mais, jamais dans aucun pays comme en France, l’esthétique du pouvoir n’aura autant tiré tout un peuple vers le haut dans la durée, que les talents qu’elle a inspirés soient issus de son sol ou venus de l’étranger.

Oui, c’est là la vertu d’un pouvoir bâti sur une esthétique du beau et du vrai, il inspire les troupes et attire les talents.
Aujourd’hui, cette esthétique mutilée ne fait plus recette au point que rares sont les Nations qui prennent modèle sur nous.
Aujourd’hui, cette esthétique flétrie ne mobilise plus qu’une poignée de fidèles, n’attire que les talents les plus douteux ou les plus rapaces.

En dépit de ces lavages de cerveaux, chaque fois que l’on a voulu affaiblir cette esthétique, en abandonner la conduite à des médiocres, la laisser en pâture aux rapaces ou aux puissances étrangères, alors, la nature profonde des Français a pris le dessus pour y mettre fin et reprendre la main.

C’est ce qu’il se passe en ce moment en France, probablement aussi dans beaucoup d’autres Nations, peut-être même aussi dans les entreprises.
Les Français demandent la fin du cosmétique, du faux, du court terme.  Ils demandent à ce que l’on en revienne à une esthétique fondatrice, fédératrice et soucieuse de l’avenir, construite sur le temps long et dans laquelle ils se reconnaissent.
Les Français souhaitent que les Politiques, les Chefs, les Dirigeants cessent d’invoquer servilement une autorité extérieure pour masquer leur impuissance, de renoncer à toute ambition, qu’ils renouent, principalement, prioritairement, avec le travail à la Française de leur jardin.
Les Français veulent sentir qu’ils sont aux tâches qui les concernent, chacun à leur métier, sans dispersion et, en l’occurrence, sur le principe du jardinier, avec autant une esthétique du particulier qu’une esthétique d’ensemble, qu’ils sèment des graines pour eux avant de penser aux récoltes des autres.

Quand un Politique, un Chef, un Dirigeant renonce ou fait fi de l’esthétique de son Peuple, de ses troupes et de ses équipes, alors il perd toute autorité et toute légitimité.

Le jardin à la Française, comme tous les beaux jardins, comme toutes les œuvres d’art, inspire à chacun de s’élever, de chercher à se surpasser.  Il est une esthétique autant à titre individuel que collectif.  Cette esthétique centrale irradie.
Le jardin à la Française est le modèle, le cadre.  Mais aussi une limite.
Circonscrit à son périmètre, pour l’État à ses fonctions régaliennes, il n’empêche pas le reste de la Nature et par extension, le Peuple, les troupes, les salariés, de déployer leurs talents, selon leurs spécificités, leur complémentarité, leurs moyens, leurs aptitudes, leurs talents.
Mais chacun, sans nuire aux légitimes ambitions des autres, a pour finalité l’esthétique, l’œuvre commune.

C’est ici que les herbes folles – autrement dit le laisser-aller, l’anarchie, la sauvagerie, la vulgarité -, qui envahissent nos rues, nos édifices et au-delà, la sphère dirigeante, forment une cosmétique fallacieuse, perverse et destructrice.
On ne peut pas être en même temps herbes folles et en même temps jardin à la Française.  Du moins ce n’est pas ce que les Français attendent.
Ils veulent ressentir de la fierté, cette esthétique collective transcendante.
L’État, le pouvoir et ses serviteurs, les dirigeants de façon générale, n’ont pas à ressembler, à se fondre dans le commun.
Ils ont à être au-dessus.  Ils sont là pour marquer l’heure et le rythme, anticiper les bouleversements, planifier et rassembler les moyens pour y faire face.

C’est dans une telle esthétique, dans cette volonté de perfection, que les Français trouveront de l’attrait et reconquerront une meilleure psyché d’eux-mêmes.
Psyché faite d’énergie conquérante, d’action, d’excellence, de mérite, de performance et de puissance qui ne sont ni des anachronismes, ni des gros mots mais des graines de vitalité et d’unité.

Lors de la tempête Lothar de 1999 qui a ravagé la France, ce sont les arbres trop vieux, les troncs mal enracinés, les forêts artificielles qui ont souffert, qui sont tombés.
Ce qui était solide, enraciné, c’est à dire aussi le schéma d’ensemble, le dessin originel de notre jardin à la Française -, n’a pas été perdu, parfois tout juste affecté.
A Versailles par exemple, il aura suffi, certes avec beaucoup de travail et du temps, de s’inscrire dans l’existant.

C’est cela l’enseignement du jardin à la Française.
Le temps long, le travail de fonds, la stratégie, la transmission et l’héritage, l’exemplarité, la sélectivité ; des principes qui n’empêchent ni la diversité, ni la modularité, ni la créativité et surtout pas le renouvellement.

La Vème République, jardin à la Française constitutionnel, en est une application.
Elle est le cadre esthétique d’un pouvoir souverain, ancré, concentré sur sa belle ouvrage, sur son exemplarité, sur son équité, sur son impartialité et son souci, au final, que nul, qu’aucune herbe folle, germée sur son sol ou apportée par le vent, ne vienne altérer la pluri-sécularité, la légitimité et l’amour de notre esthétique commune.

365 Nuances de 2019 – #353 – «Renaître de ces cendres exemplaires»

Un billet, court, chaque jour.

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19 décembre 1964
André Malraux – Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon

« Monsieur le Président de la République,
Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. »

« Le chef d’un peuple de la nuit. »
Est-il besoin d’être objectivement, officiellement en guerre pour qu’un peuple se sente dans la nuit ?
Est-il besoin d’être objectivement, officiellement en guerre pour avoir besoin d’un Chef ?

Croire que les violentes agitations sociales qui troublent quasi continuellement la France depuis maintenant plus d’un an sont seulement le fait, la conséquence, l’émanation de purs caprices bassement matériels constitue une erreur d’appréciation qui signale une méconnaissance crasse du caractère du peuple français.

On dit le Peuple français râleur.  Cela ne fait aucun doute.
Le coq, dressé sur ses ergots, en est une parfaite illustration.
Mais, souvent, le coq, coqueline tout à fait à propos.

C’est bien ce qu’il se passe en ce moment.

Chacun, au travers du territoire français, se sent le coq qui pressent et prévient de quelques dangers.

Ces chants de coqs, ces signaux à la Cassandre, cristallisent deux intuitions profondes.
– L’intuition d’être gouvernés, depuis au moins trois mandats, par des Chefs venus pour se servir et non pas pour servir.
Un doute profond de leur asservissement à des idéologies, des puissances extérieures contraires aux intérêts nationaux.
– L’intuition que, dans les projets de modernisation, de quelque nature qu’ils soient, les acquis français ne fondent plus le socle incontournable à une réflexion de référence, ne constituent plus une priorité par rapport à des minorités invasives et que nos systèmes politiques, judiciaires, administratifs, sociaux sont bradés, dépecés au titre de considérations purement ethniques, sociétales et comptables imposées par des tutelles non démocratiquement élues.

Les Français sont râleurs mais ne sont pas idiots.
Ils ont une excellente acuité des territoires, autant géographiques, économiques, industriels que culturels, livrés sans combat à l’ennemi, ils ont clairement identifié qui saborde, ridiculise, vend, brade leur âme.
Ils ont clairement identifié les groupements d’intérêts qui se cooptent, se promeuvent, s’amnistient entre eux.

Une majorité d’entre eux sont de futurs Jean Moulin.
Encore désordonnés.

De Jean Moulin, Malraux disait, dans le discours du transfert de ses cendres :
« Ce n’est pas lui qui a fait les régiments, mais c’est lui qui a fait l’armée : il a été le Carnot de la Résistance ! »

Les peuples, quand les idéologies de basse extraction marquent le pas face aux fondements régaliens et aux lois de l’évidence et de la réalité, reprennent leur souffle et se mobilisent.
C’est ce qu’il se passe en France en ce moment.

Il manque juste le Carnot de circonstance.
Pour que le Peuple Français commence à renaître de ces cendres exemplaires, celles de Jean Moulin, précisément en ce jour de mémoire.

« Reviens ici, Jean Moulin, après ces terribles cortèges : les suppliciés du Bataclan, les victimes de la Promenades des Anglais, le courageux Arnaud Beltrame, le Père Hamel sans défense, Sarah Halimi l’assassinée et tant d’autres … !
Reviens ici ! Et que nous ne manquions ni de courage, ni de détermination ! »

365 Nuances de 2019 – #352 – «Things to do today !»

Un billet, court, chaque jour.

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« Au Bonheur des Listes » est un recueil que j’ai acheté il y a quelques temps, presque exclusivement pour une seule d’entre elles, une liste de « choses à faire », de « things to do today », un pense-bête particulier, celui de l’un de mes artistes fétiches : Johnny Cash.

Au milieu des « pense-bête » de Georges Perec, Pablo Picasso et Rudyard Kipling, se trouve celui d’un chanteur à la vie incroyable, tragique et magnifique, romanesque à souhait.

La photographie montre un « pense-bête » désarmant de simplicité.
Un formulaire pré-rempli, sur lequel il se contente d’énumérer des choses, des tâches triviales qu’il ne doit pas oublier d’accomplir.
Quelques objectifs à atteindre, des excès à éviter.
Toute la complexité d’un homme pour qui la vie ne coule pas de source, n’est pas si simple.

Cela semblerait bien simplet, si Johnny n’y avait noté quelques mots bien précis, deux petits mouvements du cœur à ne surtout pas négliger :

– « Kiss June »
– « Not kiss anyone else »

– « Embrasser June »
– « N’embrasser personne d’autre »

Deux objectifs sentimentaux au milieu d’autres obligations qu’il inventorie sur ce bout de papier.
Il trouve le besoin de consigner ces gestes affectifs : des traductions physiques de son amour pour la belle chanteuse de country ; des nécessités vitales nécessaires à sa santé, à son art.
À son inspiration.

Au détour des contraintes physiologiques, le seul fluide qui permet à son moral, souvent chancelant de suivre une ligne :  celle de l’amour de et pour June.
Une ressource qui permet de tenir la vacuité du quotidien.

Dans ces deux petites notes, ces quelques coups de crayon, se concentre une somme émouvante d’amour, un amour exclusif, qui se suffit à lui-même.

365 Nuances de 2019 – #351 – «Les secrets de la Rue Lauriston»

Un billet, court, chaque jour.

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La Rue Lauriston est en réalité la Rue de Jacques Alexandre Law de Lauriston.

J’y passe chaque matin.

Elle est longue, en faux-plat montant, puisqu’elle rejoint la Butte Chaillot.
Elle longe un des plus imposants réservoirs d’eau de la ville de Paris.

Lauriston fut fait Maréchal en 1823 par Louis XVIII.
Il connut une très brillante carrière aux côtés de ce Prince.  Pourtant, il combattit essentiellement sous le règne de Napoléon Ier.
Lui et l’Empereur firent connaissance pendant leur formation militaire et ne se quittèrent pour ainsi dire plus par la suite.

La rue qui porte son nom aurait pu se contenter d’incarner cette gloire, ces hauts faits d’armes.

Malheureusement, la gloire de cette rue s’est assombrie, pendant la Seconde Guerre mondiale, de l’installation d’une antenne française de la Gestapo, conduite par Pierre Bony et Henri Chamberlin, dit Henri Lafont.
Les autorités allemandes se sont appuyées sur des truands français comme ceux-ci pour leur travail de basse police.

Ce lieu infâme se situait au numéro 93, on le surnommait : la « Carlingue ».
Lire le récit, l’inventaire des méfaits continus de ces deux hommes avant et pendant la guerre et des actes de barbarie auxquels ils se sont livrés avec zèle sur des Juifs et des Résistants donne des sueurs froides.

La Rue Lauriston est aujourd’hui une rue bien vilaine : triste, sale et sombre.
Il faudrait peut-être étirer les rayons de la Place de l’Étoile où elle prend son élan, pour y apporter un peu de lumière, un peu de la lumière des héros dont les noms, comme celui de Lauriston, font briller l’Histoire de France.

Remaquiller des plus belles Gloires, les heures sombres de notre Histoire.

365 Nuances de 2019 – #344 – «Flaubert gueule»

Un billet, court, chaque jour.

Gustave_flaubertVictor Hugo disait de son ami, Gustave Flaubert, né un 12 décembre, il y aura bientôt presque deux cents ans :
« Vous êtes un de ces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu’aucun n’abat. ».

Dans deux ans, ainsi, nous fêterons les deux cents ans de la naissance de ce grand écrivain, de ce maître de la pureté de la phrase.
Ce qui m’incite à plagier partiellement Victor Hugo pour dire :
« Vous êtes un de ces hauts sommets de la langue française qu’il est bien difficile d’atteindre. ».

Pour cette maîtrise de la phrase, il faut, comme l’auteur de « Madame Bovary », gueuler son texte.
« Flaubert gueule en son gueuloir !»

Il est vrai, de ma maigre expérience, que trouver l’équilibre juste des mots est une épreuve intense.
Dans mon cas, à ce stade, il ne s’agit que de courts billets.
De petits jets qui s’essaient, avec pugnacité, à atteindre une sonorité, un rythme, un style, purs du moins authentiques, en ligne, en harmonie avec ce que l’on attend des mots, ou plus exactement la sensibilité que l’on tente de traduire avec eux.

Le moment de déclamer son texte, aussi humble soit-il, est une épreuve de vérité.
Je le fais à chaque billet.
Entre le moment où les mots s’inscrivent sur le papier et le moment où on les sent suffisamment harmonieux pour les faire vivre par la voix, que de ratures, que de remaniements, que d’hésitations.

Arrive, à force de remettre l’ouvrage sur l’établi, de le tailler, de le polir chaque fois plus finement, l’instant où le texte, prononcé, déclamé, est un merveilleux temps de contentement.
Il est vrai que plus l’écriture est fréquente, plus l’entraînement est intense et va chercher, solliciter tous les muscles de l’esprit qui permettent à la main de tracer des mots sans effort, plus ces mots sont fidèles à la pensée.

Flaubert est bien un sommet à atteindre, à essayer d’atteindre, pour, à travers quelques mots, décrire, donner à sentir, à faire vivre une réalité romancée.

« Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu’elle n’était plus.  Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu’il disait.  »

Une ligne, saisie au hasard parmi celles de la dernière page de « L’Éducation sentimentale », montre cet équilibre, cet ordre où chaque mot fait cheminer le lecteur dans l’esprit des personnages, une chaîne très cohérente, où aucun écueil, aucun obstacle ne heurte l’esprit.

Si l’écriture se gueule à haute voix, dans les bureaux, dans les jardins, c’est aussi parce la pensée elle-même, dans nos esprits, dans nos cerveaux, se gueule par les mots, cherche et trouve une voie.