C-Ma Chronique – #9 – « Dessinez vous-mêmes ce que vous êtes ! »

C’est la Toussaint aujourd’hui.
Une fête catholique.

La messe de ce matin célébrait nos morts, nos Saints en prononçant des mots d’amour et de paix, de pardon et d’espérance.
Nous avons prié pour les victimes des récents attentats mais, aussi, et parce que c’est l’essence même de notre foi, du message du Christ, pour les bourreaux.
Pour qu’un chemin de lumière se trace dans leurs cœurs remplis de haine aveugle.

À la messe ce matin, autour de l’église et au cœur même de l’Église, il y avait l’Armée et la Police pour nous protéger. Pour nous protéger de vous.
Au milieu de cette prière, nous avons dû penser au danger, réel, que vous faites peser sur nous, dans nos sanctuaires, dans nos villes, dans notre pays.

Voici ce que nous sommes devenus : Français, chrétiens, catholiques, mais aussi juifs, et aussi policiers, et aussi militaires, et aussi professeurs : des citoyens, des cibles sans défense.
Voici ce que la longue série de meurtres que vous commettez depuis septembre 2001 a changé dans la vie – presque – insouciante du monde.

C’est ce que vous dessinez.

Maintenant il s’agit de ces caricatures que vous ne supportez pas et qui arment vos mains criminelles d’une haine irrationnelle et irraisonnable.

Les caricatures portent pourtant bien leur nom ; elles ne sont pas la réalité.
Et ça, vous êtes incapables de le réaliser.
Elles sont, en France, un moyen de ne pas tout à fait vous haïr, un moyen de ne pas tout à fait vous rejeter avec vos voiles et vos menus, un moyen de ne pas regretter tout à fait l’accueil que nous vous faisons, les subsides que nous vous offrons, les aides que nous allouons à vos pays d’origine, les générations de nos concitoyens qui sont allés dans vos pays partager le meilleur de leur civilisation ; héritages dont vous n’avez rien appris et que vous avez laissés dépérir.

Ce que vous dessinez aujourd’hui ne construit plus rien, ne civilise plus rien, n’illumine plus rien, ne germe plus, ne crée plus de vie.
Vos dessins tuent, détruisent, effacent, désespèrent, créent le néant de la barbarie.
Vos dessins sont des déserts, le sable de vos mensonges et de vos frustrations ; des terres brûlées où rien ne pousse.

Les caricatures ne sont pas la réalité.
Et ça, vous êtes incapables de le réaliser.
Parce que pour l’admettre il faudrait d’abord que vous soyez capables de vous voir tel que vous êtes.
Il faudrait déjà que vous soyez capables de dessiner votre réalité.

Une caricature est un dessin.
Mais un dessin qui permet le pas de côté, la mise en avant d’un défaut, d’un travers, d’un détail, d’un abus, d’un excès qu’un dessin brut rendrait trop crûment.
Soyez bien conscients que si des dessins devaient remplacer les caricatures, alors, vous verriez votre réalité en face.
Si l’on prend le merveilleux film d’animation : « Les Hirondelles de Kaboul », qui est fait de dessins, alors la réalité, de la scène de lapidation d’une femme par exemple, serait insupportable.

Si on devait dessiner, en réalité, la traduction que vous faites de vos textes sacrés, du 11 septembre 2001 à Madrid et Londres, des décapitations à l’éventration de femmes enceintes en place publique, du massacre du Bataclan à la Promenade des Anglais, de Saint-Etienne du Rouvray à la Cathédrale de Nice, de Jonathan, de Gabriel, d’Arié et de Myriam à Samuel Paty, sans compter les jeunes femmes tondues, les jeunes et les petites filles mariées précocement de force dont l’idée de l’homme, de la vie, commencera par un viol, alors nos vies seraient un film d’horreur.

Soyez bien conscients que si des dessins devaient illustrer vos assassinats, alors il n’y aurait que de l’encre rouge.  Que le rouge du sang versé pour tracer sur le papier : des avions et des flammes, des trains et des bombes, les derniers instants de Cabu, l’agonie du Père Hamel se vidant, pleinement conscient, de son sang, la terreur de ce petit garçon voyant ses parents mourir, et celle de ces deux petits garçons rampant vers leur père mort.

Soyez bien conscients que si l’on devait traduire en dessin ce que vous faites, alors aucun crayon ne pourrait supporter, ne serait capable, de représenter autant de larmes, de cris, de supplications, de souffrances ; toute la somme de la réalité de votre haine.

Les dessins permettraient de vous voir, et vous-mêmes de vous voir, dans toute la noirceur de ce que vous tentez d’imposer au monde.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a derrière l’argent du pétrole, du trafic d’armes, de la drogue et de l’exploitation des hommes.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a sous les voiles et sous les barbes.
Cela permettrait de voir ce qu’il y a derrière votre feinte contrition qui ne cache que votre ferme volonté de sauver, au nom de et pour Dieu, vos vies en prenant celles des autres.
Cela permettrait de voir que vous agissez non pas seulement pour la conversion du monde, mais pour sa conquête.  
Cela permettrait de voir que vous ne voulez pas être des citoyens, mais seulement une communauté guerrière qui s’inspire, plagie, ce que l’Histoire, ses plus dangereuses idéologies et ses plus misérables caciques, a produit de plus sanguinaire.

Toutes les Nations et leurs souverains, tous les peuples et leurs meneurs, toutes les religions et leurs pasteurs, ont connu des heures sombres de crimes et de barbarie.
Mais la plupart sont entrés dans, ont pris le train inexorablement en marche de l’Histoire.  Ils ont ouvert, fouillé, exhumé leurs archives et leurs secrets les plus pénibles.  Ils ont secoué leurs dogmes et fait évoluer leur Tradition.

– « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. »
– « Sans la liberté de dessiner, il n’est point de portrait honnête ; il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits dessins. »

C’est à cette aune, aujourd’hui, que la majorité des citoyens du monde supporte la critique, la mise en cause, la dérision et même, Chrétiens, Catholiques, Juifs : la caricature.

Ils peuvent se dessiner un présent meilleur que leur passé. Ils ne l’effacent pas. Ils prennent une nouvelle feuille et un nouveau crayon.
Ce crayon trace un chemin de lumière, esquisse la paix, l’avenir ; la joie aussi peut-être.

Même sans être couchés sur le papier, vos desseins assombrissent le monde des traits sanglants de la terreur.
Le monde, La France, ne vous laisseront pas tracer tout cela.

Pour refuser la caricature de foi que l’on vous demande d’imposer au monde par le crime, déjà, regardez-vous en face : « dessinez vous-mêmes ce que vous êtes ! »
Pour entrer dans l’Histoire, changez tant qu’il est encore temps.

C-Ma Chronique – #2 – « Cara Italia – Coraggio ! »

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« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

Les nouvelles qui viennent de ta plaine du Pô, de ta Venise, de ta Ravenne et de tes autres provinces ne sont pas bonnes.
Tu as vécu hier, jeudi, ta pire journée de guerre face à ce virus qui, en Europe, t’a attaqué en premier avec le plus de rage, de vigueur et de détermination meurtrière.

Sera-ce la dernière ?
Il faut l’espérer de tout cœur.

Il est établi, qu’ici, en France nous ne sommes pas sur une meilleure pente, mais il serait indécent de ne se préoccuper que de notre petit destin hexagonal quand le tien est si tragiquement assailli par une toute, toute petite molécule qui a défié, trompé toutes les vigilances, tous les grands esprits, toutes les arrogances.

Pour écrire ces quelques lignes, j’ai inventorié tout ce que mon esprit, ma mémoire et mon sens esthétique du beau comptent d’Italie.
J’ai rassemblé sous mes yeux tout ce qui, créé par le pinceau, par le crayon, par le burin, par l’équerre de tes artistes de génie, force mon admiration.
Antonio Vivaldi rythme ma plume de ses concerti pour luth, pour mandolines.
Ses notes rappellent celles tout aussi nobles des Albinoni, Verdi, Pergolesi et Puccini. À chaque note, à chaque accord, s’élève autour de moi, remplit l’espace, la joie pétillante, la joie atavique et profonde de ta péninsule.
Sans être une experte, cette joie, cette fantaisie, cet appétit de vivre se retrouvent dans les mélodies modernes des Lucio Battisti et Adriano Celentano.

Ah ! Quand une salle reprend en cœur « Il ragazzo della via Gluck » !

« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

De l’Antiquité à nos jours, que serait l’Histoire du Monde sans toi ?

Certes, la famille Polo, Marco en tête a ouvert la Route de la Soie vers la Chine qui, du coup, vous le rend malheureusement bien aujourd’hui.

Mais que serait la Démocratie sans Rome, la politique sans Machiavel, l’administration moderne sans les Offices, la Chrétienté sans vos Papes, la Littérature sans Dante, la Peinture sans Raphaël.

Quelle plus belle langue Mozart, avec Lorenzo da Ponte, aurait-il pu mettre dans la complainte de la Contessa di Almaviva ?  Nos cœurs chavireraient-ils autant si la douceur de votre langue ne portait pas si bien « Soave sia il vento » ?

Pinocchio et les Ours de Sicile ne feraient pas rêver des milliers d’enfants de tous âges.
Tous les défilés militaires se ressembleraient sans celui de vos Bersaglieri.
Sean Connery serait resté James Bond et n’aurait jamais eu à résoudre l’énigme de la Rose.

Au plus proche, vers nous Français, combien profondes et anciennes sont les racines de notre Culture que nous partageons avec vous, combien nous devons à vos artistes, à vos princes et princesses ou à quelques unions ?
Pas de Chambord, ni de Joconde au Louvre sans de Vinci.
Pas de dynastie royale française sans Catherine et Marie de Médicis.
Pas de Zola, de Bosco, de Giono sans pères italiens.

L’Amérique n’aurait pas été ouverte au monde sans Christophe Colomb et Amerigo Vespucci.
Londres n’aurait pas de Rue des Lombards et peut-être pas de City.
La pizza serait restée napolitaine.
Et je n’aurais aucune raison de faire pousser du basilic sur mon balcon pour tenter d’approcher, difficilement, le pesto de Gêne.

« Cara Italia »,
« Chère Italie »,

Tu subis le plus dur de toute l’Europe.
La première, tu essuies les foudres et la tempête.
Toute l’Europe suit ton exemple, s’inspire de ta dignité et de ton courage.

Tu as beaucoup à nous dire, à nous montrer.
Nous te devons beaucoup de respect, d’empathie, de soutien et d’amitié.

Va, pensiero, sull’ali dorate;
Va, ti posa sui clivi, sui colli,
(…)
O t’ispiri il Signore un concento

Che ne infonda al patire virtù!

Forza !
Coraggio !

365 Nuances de 2019 – #362 – «Shabbat Shalom»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Il y a les grandes théories, les grands discours et puis il y a les gens sans gloire, le quotidien sans gloire ; la vie samaritaine tout court.

Il n’y a pas de hasard, ni de fatalité.  Il y a bien plus certainement une mécanique invisible, de petits rouages, des bons et des moins bons, dans lesquels chacun insère ses propres petits rouages, consciemment ou inconsciemment, et qui vous amène, par crantage à un lieu L, à un point P, à un instant I.

C’est en deux phrases comme celles-là que pourrait se résumer la petite aubaine de ce matin.
Mais vous savez bien que je vais vous en conter plus.

Après ma séance de course à pied, je me récompense d’un petit café tranquille au bistrot du coin qui jouxte une syna.
Une synagogue pour les non-initiés.

Je sors de cette parenthèse pour me porter de mon pas tranquille vers la maison quand j’observe un Monsieur qui semble hésiter sur un obstacle, sous le porche d’un immeuble ; en arrêt devant un digicode.

J’ai su immédiatement ce dont il s’agissait.
Nous sommes samedi, c’est Shabbat, le Monsieur en question ne peut pas toucher à l’électricité, ne peut pas composer son code.

Alors, enjouée, je lui propose de le faire pour lui.
Là, il a été d’abord étonné puis médusé.
Mais il m’a répondu que son problème n’était pas là, mais en face, à la syna.

Il s’explique.
Le Rabbin et quelques fidèles, coincés par les mêmes rituels de Shabbat, ne peuvent pas y entrer.
Ils sont coincés dehors.

Alors, toujours enjouée, je lui propose de faire demi-tour et d’aller faire le code de la syna.
Il a répondu que ce serait bien et que cela rendrait service.
Il était toujours très étonné et toujours très médusé.

Mais ceux qui ont été encore plus étonnés, encore plus médusés, ce sont les ouailles devant la porte et surtout, surtout, le Rabbin avec une généreuse et longue barbe poivre et sel.
Lui, il a carrément eu un bug.
Une goy, en cheveux, en tenue de running moulante, qui arrive à grands pas et lance :
– « Il paraît que vous avez besoin de moi pour faire le code !? »

Ce sont les ouailles qui se sont mis sur play et l’ont rattrapé.
– « Mais oui, mais oui.  Allez-y ! »

Nécessité fait loi.
Alors, le Rabbin a fait un pas de côté, sans me regarder, sans trop s’approcher et m’a chuchoté le code que j’ai pianoté avec soin.

Je me suis esquivée aussi vite que j’ai débarqué en lançant quand même un leste et joyeux :
– « Shabbat Shalom ! »

C’est la fin de cette historiette sans grande gloire, sans tambour ni trompette, sinon celle de s’être mis à la place de l’autre, d’avoir suffisamment de culture de l’autre et ainsi de pouvoir lui apporter l’aide qui lui correspond.

Pour le hasard, j’aurais couru un kilomètre de plus ou de moins, j’aurais rêvassé cinq minutes de plus ou cinq minutes de moins au-dessus de mon espresso, je ne me serais pas intéressée depuis longtemps au contenu et aux rituels de la Foi des autres, que j’aurais manqué ce lieu L, ce point P, cet instant I.
Je serais passée à côté de ce moment, sans même imaginer qu’il puisse être cet excellent moment.

Ne serait-ce que ces petites secondes à considérer la tête étonnée et médusée du Rabbin avec une généreuse et longue barbe poivre et sel !

Il me reste maintenant à trouver un Curé qui a perdu ses clefs ou un Imam aphone !!!

– « Shabbat Shalom ! »

365 Nuances de 2019 – #359 – «Noël Maronite»

Un billet, court, chaque jour.

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On croit savoir beaucoup de choses alors qu’en fait, projeté dans un contexte différent, dans la réalité des autres, on ne sait rien.

Ou si peu.

La prise de conscience de l’exiguïté de son savoir est autant un moment d’humilité bénéfique, salutaire, qu’un moment de renouveau, de recharge d’une énergie nouvelle pour aller encore plus loin dans la compréhension du monde, dans la compréhension de l’autre, dans l’acuité du regard que l’on peut porter sur son propre univers.

Le Liban, en quelques jours, m’aura offert cette aubaine inattendue.

Le « Notre-Père », le « Credo » des catholiques romains, se récite ailleurs, se récite en arabe.
Et c’est un émerveillement.

– « A-banâ ladhî fis samawât »
– « Notre Père qui êtes aux Cieux »

S’Il n’était qu’aux Cieux.

De la plaine de la Békaa, aux coins des rues de Beyrouth, sur les sommets des montagnes, au cœur de la forêt du Cèdre de Dieu, aux croisements des routes, sur les panneaux à messages variables de l’autoroute, à Michel Aoun qui prie à la messe de Noël, Dieu, Jésus-Christ, la Vierge Marie, les crèches, les croix, les chants s’affichent partout.

Dire que, dans mon hexagone en ébullition, on chasse tous ces signes de foi chrétienne.

Je croyais tout savoir, être remplie de convictions très vivaces avant de m’asseoir au premier rang de l’église Notre-Dame de Bcharré, en surplomb de la vallée de la Kadisha.

Ce Noël maronite m’a montré qu’il restait encore bien de l’énergie à déployer.

Dès les premiers chants, les premiers « mazmouro », je me suis sentie projetée dans le temps des premières églises chrétiennes, celles, dans le désordre, de l’hébreu, de l’araméen, du syriaque, du phénicien, de l’arabe.
Il m’a fallu, au fil de la liturgie, recomposer ma prière, celle que, finalement, de dimanche en dimanche, je récite mécaniquement.  Trop sûre d’en connaître parfaitement le sens, assez orgueilleuse pour imaginer qu’elle est la meilleure.

Quelle joie, quel soulagement de reconnaître au moins ces deux prières et de pouvoir les reprendre, dans ma langue, en communion.
J’aurais connu mon moment de minorité, mon moment de différence au sein d’une communauté soudée.

Je suis sortie de la célébration transportée par la beauté des pièces chantées par une chorale de jeunes aux voix pures, déterminés à porter haut leur foi.
Je suis sortie de la célébration reconnaissante envers la famille libanaise qui nous a pris sous son aile pour partager ce moment clé de la vie chrétienne qu’est la Nativité.

Je suis sortie de la célébration augmentée d’un cœur neuf, encore plus volontaire à exprimer, défendre, sans prosélytisme aveugle, mes convictions chrétiennes.

Ainsi, le lendemain, c’est avec avidité que j’ai visité la vallée « sainte » de la Kadisha, perdu mes pas au milieu des cèdres, eu le vertige en descendant en son point le plus bas pour découvrir le monastère de Mar-Elisha encastré dans la falaise et la végétation.

À ne serait-ce que survoler les combats au prix de leur sang de ces communautés chrétiennes du Levant, du Concile de Chalcédoine, à la conquête musulmane du VIIème siècle, au prix de leur vitalité avec les Pères franciscains et le Général Gouraud, j’ai découvert, en quelques heures, un nouveau sens aux mots foi, culture, enracinement, tradition solidarité et surtout, détermination.

On croit faire beaucoup de choses alors qu’en fait, revenu dans son contexte d’origine, dans sa propre réalité, on réalise qu’on ne fait rien.

Ou si peu.

365 Nuances de 2019 – #358 – «14h15 – La paix par l’émerveillement»

Un billet, court, chaque jour.

Sans titre

Saisir la beauté de l’instant est venue doucement, une sorte de compréhension lente, une montée en puissance, l’agrégation inconsciente d’épiphénomènes.

Sous un soleil radieux, puissant, coquettement flanqué de nuages heureux, je me suis trouvée comme hypnotisée par la beauté des vestiges colossaux, des propylées burinés par les siècles du temple d’Héliopolis.
Baalbek aujourd’hui.

La puissance du culte, de la dévotion qui a conduit des hommes à puiser au plus fort de leur ingéniosité, de leurs sens artistiques pour transformer leurs prières impalpables en beautés tangibles, dignes des Dieux, dignes des Cieux.

Saisie, comme pétrifiée, par la puissante beauté des lieux, il m’a fallu du temps pour laisser ma méditation être envahie par ces mélodies ; une mélodie éolienne, une mélodie ambiante, une autre fugace.

Mélodie du vent.
Un vent puissant, joueur, s’immisçait, ondulait entre les blocs, les portiques, les chapiteaux, les bas-reliefs et se frottait contre la pierre, le marbre et les herbes folles pour un concert, un hymne aux célestes destinataires du lieu.

Mélodie vocale.
Au-dessus des Dieux et de la Déesse Bacchus, Jupiter et Vénus flottaient les chants de Noël  ; « Douce nuit, Sainte Nuit », « Il est né le Divin enfant ».
Ces chants adoucissaient le bleu du ciel, enveloppaient la ville, jouaient de ricochets entre les murs des maisons et les colonnes romaines.

Mélodie de l’invitation.
Soudain, une voix, une exclamation puissante s’élevait : l’appel à la prière, le chant du muezzin.

La beauté de l’instant est née au carrefour de ces trois moments-là, de la collision entre trois partitions spirituelles distinctes : mythologique, chrétienne, coranique.
La beauté de l’instant a fait naître une sorte de liesse, la joie d’une découverte, un sentiment de concorde, les trois mélodies ne se heurtent pas.

Elles s’admirent.
L’émerveillement transporte.
L’émerveillement inspire le respect.
L’émerveillement est source d’apaisement, de paix.

Le monde entier, sur tous les continents, est rempli de ces merveilles de pierre, de ces notes envoûtantes, de ces pigments radieux, de ces mots poétiques inspirés par des générations d’âmes tournées vers le divin en quête de protection, d’amour, de félicité, de pardon, de fraternité, de générosité.

Le sentiment religieux chemine par différentes voies, s’élève depuis différentes voix, se pose sur le ciseau du tailleur de pierre et sur le pinceau des peintres.
Avant le jugement, ce qui s’impose à chacun, c’est l’admiration, le respect, tous deux fruits de l’émerveillement.

Quand cette bulle réflexive a éclaté, j’ai regardé ma montre, il était 14h15.
Il m’est simplement venu à l’esprit que l’émerveillement pouvait être source de paix, d’une paix universelle.

Encore faut-il aller à la rencontre de la beauté chez les autres, en prendre soin, en préserver les témoignages, ne pas en prendre ombrage, ne pas les jalouser, les laisser dépérir, chercher à les détruire.

À quelques heures de fêter la naissance de l’Enfant du pardon universel, j’ai pensé, quelques secondes à la possibilité de cette paix par l’émerveillement mutuel.