Odyssée 2021 (#35) – « Marivaudage »

La disette actuelle de distractions hors-les-murs possède quand même quelques avantages pour peu que l’on mette un peu de volonté et de curiosité à rester – ou devenir – chasseur-cueilleur de connaissances.

C’est là que se réalise la chance de la culture dont les germes viennent pour partie des parents, pour partie de l’instructions reçue en classe et pour beaucoup, par la suite de la vie, d’un travail personnel.

À force de cheminement entre les sujets, à chaque petite porte de savoir ouverte avec la clef de la curiosité, le goût se forme.  La culture est un dédale dont on ne cherche pas à sortir, un labyrinthe dont on ne regrette pas les culs-de-sac, parce que chacun recèle un trésor que l’on accumule sans avoir ni le sentiment d’inutilité ni celui d’échec.

L’intelligence humaine a créé tant de merveilles, qu’à s’y intéresser un peu, beaucoup, passionnément, on ne connaît ni l’ennui, ni la rage, ni la rancœur pour le passé où même le présent mais bien au contraire la gratitude pour tous ceux qui, la plume, l’archet, le clavier, le burin, le pinceau à la main ont forgé cette manne inépuisable de beauté.

Marivaudage
– « Attitude, propos d’une galanterie délicate, recherchée, subtile, en particulier dans le domaine amoureux. »
C’est la récolte de la curiosité de cette fin de journée, sonnée à six heures juste par le battant du couvre-feu : un peu de Pierre Carlet de Marivaux et de ses pages du « Jeu de l’amour et du hasard ».
Chaque réplique est un délice.  Chacune se savoure avec lenteur.
Je ne vous en offrirai qu’une :
– « Vous vous trompez, prodige de nos jours ! un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau : votre premier coup d’œil a fait naître le mien, le second lui a donné́ des forces, et le troisième l’a rendu grand garçon.  Tâchons de l’établir au plus vite ; ayez soin de lui, puisque vous êtes sa mère. »

L’Art de dire l’amour.
Il faut aller puiser chez les Grands la manière de forger doucement le Sien.

Odyssée 2021 (#12) – « Laissons Jean-Baptiste à Lachaise »

La petite légende voudrait que ce soit à Molière que l’on doive les trois coups du « brigadier », ces trois coups magiques qui figent le spectateur en l’attente du lever de rideau.
Cette légende dit aussi qu’ils avaient pour office d’invoquer l’indulgence de l’Église sur ce qui se jouait sur les planches.

Un coup « au nom du Père », au nom du « Roi » chez Molière,
Un coup « au nom du Fils », au nom de la « Reine »,
Un coup « au nom du Saint-Esprit », au nom du « Dauphin ».

Une époque où, à la scène, on ne se prenait ni pour Dieu, ni pour son envoyé sur cette Terre.

Molière voudrait-il être transféré au Panthéon ?
Alors qu’Armande, sa chère et tendre, eût tant de mal à le faire inhumer dans le cimetière de la Chapelle Saint-Joseph.

« Mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, l’on a fait le convoi de Jean-Baptiste Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre, illustre comédien, sans autre pompe sinon de trois ecclésiastiques ; quatre prêtres ont porté le corps dans une bière de bois couverte du poêle des tapissiers ; six enfants bleus portant six cierges dans six chandeliers d’argent ; plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche allumés. Le corps pris rue de Richelieu devant l’hôtel de Crussol, a été porté au cimetière de Saint-Joseph et enterré au pied de la croix. Il y avait grande foule de peuple et l’on a fait distribution de mille à douze cents livres aux pauvres qui s’y sont trouvés, à chacun cinq sols. Ledit sieur Molière était décédé le vendredi au soir 17 février 1673. Monsieur l’Archevêque avait ordonné qu’il fût ainsi enterré sans aucune pompe, et même défendu aux curés et religieux de ce diocèse de faire aucun service pour lui. Néanmoins l’on a ordonné quantité de messes pour le défunt. »

« Sans autre pompe ».  C’est ce qu’il faut retenir.
À la Révolution, en 1792, puis de nouveau en 1816, Molière fut « déménagé ».  D’abord au « Musée des Monuments Français » et définitivement au cimetière du Père Lachaise.
Au « Lachaise » ?  Certainement une litote de la République.
La chaise.  C’est d’abord celle sur laquelle Jean-Baptiste Poquelin aurait rencontré l’éternité, et son Créateur, qui trône et qui rappelle son génie aux visiteurs de la Comédie Française.

Son génie.  Sa gloire.
Qui peut parier à sa place sur ce que Molière aurait voulu en faire ?
A tout parier, au sens de votre dévouée chroniqueuse, il aurait voulu qu’on le déclame, qu’on le joue, qu’on rit de ses tirades, qu’on joue ses pièces sans trembler devant la « cancel culture ».
Et que chaque enfant de France, sache pleinement qui il fut et qui il est encore dans notre, justement merveilleuse, Culture.

Il paraît curieux de tant malmener le Théâtre ces derniers mois et de vouloir se servir de la plus éminente de ses plumes pour en tirer gloire.
« Gloriole » aurait dit l’Artiste !

Odyssée 2021 (#7) – « Restez sur scène »

Weber

Je dois à Jacques Weber mon premier émerveillement au théâtre.
Sans doute Cyrano a-t-il eu de nombreux interprètes, mais lorsque l’on a douze ans, cet émerveillement-là dure toute une vie, d’autant plus qu’il est fondé sur une véritable performance de jeu d’acteur.  Jacques Weber le dit lui-même, au théâtre, il n’y a pas de choses secrètes, tout se voit.  Et le talent, d’abord et toujours.

Je reprends Rostand de temps à autres et dans chaque réplique, c’est Weber que j’entends.  Le grand art fait écho longtemps.
– « Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause ! » – Acte IV, scène III

Le grand Art reste sur scène.  Le grand Art s’affiche à l’écran.
Le grand Art ne se commet pas dans l’arène du quotidien.
Le grand Art ne se commet pas à donner des leçons.

Et d’ailleurs, le public ne le demande pas.

Il demande à Adèle de se taire aux César.
Il ne demande pas de pétitions.
Il ne demande pas des incitations à la vaccination.

« Restez sur scène »
Le grand Art est une parenthèse, des trois coups au tombé de rideau, du « moteur » au « coupez ».
Un Art de dire, de déclamer, de rire, de réciter qui happe le spectateur dans la fiction d’un rôle, que lui-même a joué, joue et jouera, pour toute ou partie, à un moment de sa vie.
C’est du connu, du vécu, du perçu, du ressenti ; du craint et du méprisable, du possible et du désirable.

Alors, si Cyrano, abandonnant Roxane, enlevait son pourpoint, descendait dans la rue, vitupérait pour d’autres sujets que cette « belle cause », celle de l’amour, du texte et de la prose, je le renverrais à sa propre conclusion :
– « Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. » – Acte Ier, scène IV

365 Nuances de 2019 – #355 – «Molière revient bientôt ?»

Un billet, court, chaque jour.

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L’humour se placarde parfois sur des supports bien surprenants.

Sur la façade d’un immeuble qui aurait succédé aux murs de la maison qui aurait vu naître Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière pour sa gloire et la postérité, s’affiche, en sous-titre de sa naissance en ce lieu potentiellement illustre, les harangues suivantes :
« Prochainement ouverture »
« Bringing back the smile * »
* NDLA : « Vous allez retrouver le sourire » ; pour respecter la loi sur l’usage du français dans la réclame.

Molière revient bientôt ?

Va-t-on enfin pouvoir à nouveau se moquer des puissants de ce monde ?
Va-t-on de nouveau rire de tout avec tout le monde ?
Va-t-on revenir à une liberté de parole, celle qui permet d’appeler un chat un chat ?

A regarder le détail de l’ex-voto, on y note une erreur de taille : la date de naissance.
Molière est né en 1622 et non en 1620.
Il serait en réalité né au 96 de la Rue Saint-Honoré, où s’échafaudait un ancien « Pavillon des Singes » !
Pavillon ou monnaie de singe ; de quoi rire me direz-vous !

La réclame est donc doublement fausse et mensongère.
L’ouverture n’aura lieu de sitôt et ainsi, le sourire n’est pas près de vous retrouver !

Il aurait été possible d’en déduire du Beaumarchais et du besoin de liberté de blâmer, mais malgré la supercherie, nous en resterons à l’inégalable « Malade Imaginaire » :
– « Il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus*. »

Molière est mort en et sur scène en jouant « Le Malade Imaginaire ».
Il était réellement malade.
Pas certain qu’il lui ait été donné le temps de sourire une dernière fois.
S’il se réveillait ici, Rue du Pont-Neuf, ou là, Rue Saint-Honoré, il retrouverait malheureusement le déplaisir d’avoir cru à ce beau songe qu’est la liberté de parole et de ton.

Il fallait peut-être la noblesse d’un Roi, d’un Louis XIV, pour assumer en même temps la raillerie et en même temps les éloges flatteurs.

 

 

* Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière – « Le Malade imaginaire», 1673

365 Nuances de 2019 – #149 – « Isabelle est Marie »

Un billet, court, chaque jour.

Isabelle Huppert joue le rôle de Marie Stuart.
Isabelle est Marie.

Ce n’est pas une pièce de théâtre.  Il s’agit davantage d’une performance artistique, voire d’une prouesse oratoire.

Il y a certainement un peu d’ironie dans ces mots ; le mots critiques d’une profane confrontée à un inédit en matière de jeu d’acteur.
Ce jeu inusité m’a pourtant bien prise dans ses filets.

Rien ne rebute Isabelle Huppert en matière de rôles sombres ; celui-ci emporte tout.  Si la folie a pris Marie Stuart dans les dernières heures précédant son exécution, alors le jeu d’Isabelle Huppert la retranscrit parfaitement.

La panique des dernières heures d’une reine condamnée à mort happe tous les sens grâce à une mise en scène organisée comme un concerto à trois dimensions : la dimension du monde avec le jeu de lumières violentes, la dimension de la lutte pour le pouvoir avec la cacophonie musicale de Ludovico Einaudi que tente de dominer, de toutes ses forces, en une troisième dimension, la voix démente, divagante de Marie, acharnée à égrener tous ses drames.

Je suis entrée dans sa panique comme on entre dans le tunnel de la mort ; la vie de Marie qui défile à vive allure, les images et les mots les plus tragiques de sa vie qui reviennent répétitivement assaillir un esprit pas suffisamment mis à bas par vingt années de captivité pour avoir perdu une once d’énergie de vaincre.

Isabelle va jusqu’à danser les mots de ces délires.
Impossible d’être distrait.  On est là avec elle, dans la geôle mentale de Marie Stuart et nulle part ailleurs.