365 Nuances de 2019 – #121 – « Que c’est joli ! »

Un billet, court, chaque jour.

Je n’ai pas encore retrouvé la possibilité de courir.  Guérir prend du temps.  Alors je marche.

Autre rapport à l’effort, autre rapport à la performance, autre rythme et donc, autre rapport au temps.

Tout est toujours aussi joli, cependant, ce n’est pas tout à fait le même : « que c’est joli ».  Ce ne sont pas tout à fait les mêmes liens qui se tissent avec les éléments.
Les éléments effleurent la course ; ils imprègnent la marche.

Le paysage est le même mais, au rythme de la course, sa perception passe sensiblement en retrait de l’effort physique.  Il faut arrêter le temps pour en regoûter la texture.
En marchant, même à une allure soutenue, l’attention aux détails du chemin gagne en acuité.  Le temps du pas vous lie à sa texture.
L’œil comme l’esprit glanent le charme des plus petites choses, celles qui, chacune à leur place, expriment la puissance insoupçonnée de leur insignifiance ; les tesselles d’une mosaïque aux mille nuances.

« Que c’est joli ! » vient crescendo, comme une épargne scrupuleuse, des sensations mises de côté une à une, comme de petits sous gagnés un par un et cachés dans un bas de laine.

Si en courant, le compte se remplit à l’occasion, presque uniquement de beautés ou de charmes très saillants, et marchant, les plus petits détails gagnent enfin leur valeur.
Marcher n’est plus flamber, c’est thésauriser, construire un patrimoine imperceptible, respectueux du moindre sequin.

« En Marche »

Chroniques Estivales – #10 – Humeurs & Choses Simples

(Ecriture au 1er jet)

Umberto Eco postulait « qu’un titre doit embrouiller les idées, non les embrigader ».  Vaste programme.  Mais, ici, vous pensez bien que l’auteur n’a d’autre idée que de vous faire cheminer le long de ses propres pérégrinations. Il n’y a pas l’ombre d’une gauloiserie ou même d’une arrière-pensée.

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@ Guillemette Callies

Voici simplement la dixième et dernière de mes « humeurs estivales », publiée sur le vif en ce jour de rentrée scolaire qui sonne le glas des congés d’été.

J’ai vu du pays.  En voiture : plus de 4 500 km.  Et à pied … ; cela se chiffre aussi en kilomètres mais surtout en dénivelé.  Tout cela au cours de la plus longue pause jamais faite depuis mes études.

Et que la France est belle.  

Qu’elle vaut la peine de s’y perdre ; au volant ou chaussé de Pataugasse.  Pas une once de fainéantise constatable tant on y voit la main et le travail de l’Homme dans chaque courbe du paysage.

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@ Guillemette Callies

 

Henry David Thoreau : « Qu’est-ce qui fait qu’il est parfois difficile de déterminer dans quelle direction nous allons marcher ?  Je crois qu’il y a un magnétisme subtil dans la Nature qui, si nous y cédons inconsciemment, nous indique la bonne direction.  Il n’est pas indifférent pour nous de savoir quel chemin nous empruntons.  Il y a un bon chemin, mais nous sommes très assujettis à l’insouciance et à la stupidité, et sommes enclins à emprunter le mauvais. »

Avec insouciance, mais sans stupidité, j’ai laissé mes roues et mes godasses me guider par les routes et les chemins.  Et que c’était bon de retrouver la véritable essence du chemin, le véritable sens de se mettre « en marche ».

Reconquérir l’essence et le sens de la vie.  Essence et sens brouillés par la vitesse, la fulgurance mais aussi la répétition du quotidien.  Par le mimétisme et le conformisme.

Un même chemin parcouru dix fois recèle, à chaque nouvelle occasion, des tournures différentes.  Se mettre « en marche », ce n’est pas mécaniquement poser toujours un même pas.  C’est au contraire, dans le confort d’un chemin connu, améliorer ce pas, affiner son emprise au sol, enrichir le contact avec ses aspérités mais aussi renouveler son regard, être surpris par les menues facéties de la Nature.  C’est lutter pied à pied avec l’indifférence, accepter de se redonner une chance d’être émerveillé.

C’est se mettre en situation de voir ce que l’on n’avait pas remarqué auparavant, toutes ces petits détails fragiles qui nous semblent acquis et qui, par indifférence, par paresse, par stupidité, par ignorance, voire par absence de curiosité, menacent de disparaître.

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@ Guillemette Callies

« En marche » pour sillonner cette beauté, pour sentir l’offrande des sentiers.  Pour marquer, à chacun de nos pas, notre intérêt pour tous les efforts de la Nature, surtout les plus ténus et les moins visibles, pour tout ce labeur pluriséculaire, conjoint de la Nature et de l’Homme.

Ne se met pas en marche qui veut.  Il est possible de tracer sa route en aveugle et en sourd.  Ignorer souverainement la manne généreuse de tout ce spectacle.  Mais ce ne serait alors que comédie, que mascarade.  Ce serait être là sans mériter d’y être, en intrus, en imposteur.

Marcher n’est pas tricher.  Marcher est faire corps avec ce qui est donné.  C’est rendre grâce à l’exceptionnel, c’est dénicher la richesse au coeur du banal, du soi-disant connu.  C’est s’appuyer sur le réel, sur l’enraciné.  C’est réfléchir au sens réel des dons unifiés de la Nature et de l’Homme pour éviter de jeter l’anathème sur quelques petites aspérités qui justifient l’effort sans en altérer la finalité.

En invitant à la marche le long ces quelques lignes, vain d’embrouiller ou même d’embrigader.

« En marche », ce n’est pas un ordre, ce n’est pas un slogan.  C’est une attitude.

Attitude pour comprendre qu’il n’existe pas de pas supérieur à l’autre.  Que chaque pas est différent, unique, précieux. Que chaque pas reflète une identité propre, une histoire singulière.

Attitude libre et responsable dont l’effort, petit, moyen ou grand, appelle au respect.