365 Nuances de 2019 – #137 – «Marguerite, sans fard»

Un billet, court, chaque jour.

«Ceci n’est pas un roman.»
C’est «La Vie Matérielle» de Marguerite Duras, livrée, par elle-même, sans fard au fil des pages.

Un déballage cru de ses affres, tourments, addictions, idées fixes, manies et autres vicissitudes de «La Vie Matérielle», du quotidien.

Se découvre une personnalité fragile, au penchant pour l’alcool peu éventé pour les amateurs aléatoires de son talent.

– «J’ai vécu seule avec l’alcool des étés entiers à Neauphle.  (…)  Pendant la semaine j’étais seule dans la grande maison, c’est là que l’alcool a pris tout son sens.  L’alcool fait résonner la solitude et il finit par faire qu’on la préfère à tout.
Boire ce n’est pas obligatoirement vouloir mourir, non.  Mais on ne peut pas boire sans penser qu’on se tue.
Vivre avec l’alcool, c’est vivre avec la mort à portée de main.»

Déprimant au point de se faire une loi rigide de ne jamais boire seul.

Heureusement, Charles Baudelaire a fait du vin, qu’il aimait beaucoup lui aussi, des rimes moins noires que les paragraphes de Marguerite.

Gouleyant au point de se faire une loi gaie de toujours boire en (bonne) compagnie.

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;

J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

 

 

365 Nuances de 2019 – #108 – « Modérateur est mon métier »

Un billet, court, chaque jour.

Réflexion sur un article édifiant publié au journal « Le Monde », daté du 10 avril 2019 et signé par Morgane Tual et Martin Untersinger.

« Meurtres, pornographie, racisme… Dans la peau d’un modérateur de Facebook« 

D’une belle idée, un « facebook », un album de promo pour étudiant, est né un cloaque.  Si la majorité des internautes utilisent Facebook à des fins conviviales, il en est allé comme de tout système, à une utilisation criminogène.

L’article partage une série de témoignages de « modérateurs » de Facebook, ceux dont le métier est de passer au crible toute l’ignominie qui gangrène le site.
La voir, la scruter et l’éliminer autant que possible ; à défaut de pouvoir, impuissants, l’éradiquer.

Ces « modérateurs » visualisent à longueur de jour la somme des abjections humaines, celles qui poussent les odieux à filmer leurs propres crimes : « Mon pire souvenir, c’est une vidéo dans laquelle on voit une femme gisant sur le sol, qui a l’air de souffrir, elle a des spasmes, elle vient sans doute de se faire torturer.  Quatre hommes autour commencent à lui asséner des coups de machette sur la jambe.  Elle hurle, ils lui coupent la tête, et la montrent à la caméra. »

J’ai visionné, un jour, au hasard des pages Facebook, une vidéo de ce type, un lynchage de Chrétiens au Nigéria.  Il m’a fallu plusieurs semaines pour évacuer les images.

L’ampleur du phénomène est telle !
Les dérives sont si ancrées, si habituelles que s’y attaquer s’apparente à un travail de Titan.  Et là, on ne parle que des vidéos.  Pas des photos, ni des commentaires.

Il paraît que ces modérateurs sont accompagnés psychologiquement et bénéficient de 45′ hebdomadaires de séance de bien-être.
Pas un ne semble tenir plus de quelques mois à ce poste.

365 Nuances de 2019 – #107 – « Panneau indicateur : de référence littéraire »

image.jpgUn billet, court, chaque jour.

Il faut lever le nez quand on marche, porter le regard plus haut que ses pieds pour accrocher l’anecdote, la référence, l’idée.

Chaque regard en attrape un ou cumule les trois.

Comme ce banal panneau indicateur ce matin, qui donne la route à suivre pour rallier le bureau de poste de la Rue Dupin.

Un bureau de poste Rue Dupin ; simple anecdote géographique ?

Plutôt la référence à un recueil : « Le Bureau de Poste de la Rue Dupin »,  compilation d’échanges de 1985 à 1986 entre François Mitterrand et Marguerite Duras ; deux géants dans leur domaine respectif.

On peut ne pas apprécier les personnages et leurs actions.  Mais ici, ce ne sont que deux amis qui confrontent leurs souvenirs, qui s’expriment comme les témoins d’un temps, qui palabrent autour d’une façon de lire le monde.

A lire et à écouter leurs paroles, on goûte le déploiement d’une grande érudition dans un face à face empreint de respect et d’admiration mutuels ; deux sentiments nés de la peur vécue ensemble pendant l’Occupation.

« Je voudrais retrouver l’épisode de la Rue Dupin.  (…) Alors vous avez été sûr ; la Gestapo était dans l’appartement.  Et vous avez encore pris le temps de me téléphoner.  Vous m’avez dit qu’il y avait le feu là où vous étiez, qu’il se propageait très vite et qu’il fallait que je parte dans les dix minutes.  Quand je suis descendue de chez moi, quelques minutes après, vous étiez au milieu de la Rue Saint-Benoît, à la hauteur de la Rue de l’Abbaye.  Je vous ai regardé et je suis partie par la Rue de l’Université.  C’est seulement aujourd’hui que je comprends que vous m’indiquiez où il fallait éviter d’aller et où il fallait aller.  Vous barriez la direction de la Rue Saint-Benoît.  C’est aujourd’hui que je lis clairement ce que signifiait votre corps arrêté au milieu de la rue.  Quarante ans après.  J’ai obéi sans en avoir conscience. »

L’idée que les mésaventures de l’Histoire créent des amitiés bien singulières.