365 Nuances de 2019 – #108 – « Modérateur est mon métier »

Un billet, court, chaque jour.

Réflexion sur un article édifiant publié au journal « Le Monde », daté du 10 avril 2019 et signé par Morgane Tual et Martin Untersinger.

« Meurtres, pornographie, racisme… Dans la peau d’un modérateur de Facebook« 

D’une belle idée, un « facebook », un album de promo pour étudiant, est né un cloaque.  Si la majorité des internautes utilisent Facebook à des fins conviviales, il en est allé comme de tout système, à une utilisation criminogène.

L’article partage une série de témoignages de « modérateurs » de Facebook, ceux dont le métier est de passer au crible toute l’ignominie qui gangrène le site.
La voir, la scruter et l’éliminer autant que possible ; à défaut de pouvoir, impuissants, l’éradiquer.

Ces « modérateurs » visualisent à longueur de jour la somme des abjections humaines, celles qui poussent les odieux à filmer leurs propres crimes : « Mon pire souvenir, c’est une vidéo dans laquelle on voit une femme gisant sur le sol, qui a l’air de souffrir, elle a des spasmes, elle vient sans doute de se faire torturer.  Quatre hommes autour commencent à lui asséner des coups de machette sur la jambe.  Elle hurle, ils lui coupent la tête, et la montrent à la caméra. »

J’ai visionné, un jour, au hasard des pages Facebook, une vidéo de ce type, un lynchage de Chrétiens au Nigéria.  Il m’a fallu plusieurs semaines pour évacuer les images.

L’ampleur du phénomène est telle !
Les dérives sont si ancrées, si habituelles que s’y attaquer s’apparente à un travail de Titan.  Et là, on ne parle que des vidéos.  Pas des photos, ni des commentaires.

Il paraît que ces modérateurs sont accompagnés psychologiquement et bénéficient de 45′ hebdomadaires de séance de bien-être.
Pas un ne semble tenir plus de quelques mois à ce poste.

365 Nuances de 2019 – #107 – « Panneau indicateur : de référence littéraire »

image.jpgUn billet, court, chaque jour.

Il faut lever le nez quand on marche, porter le regard plus haut que ses pieds pour accrocher l’anecdote, la référence, l’idée.

Chaque regard en attrape un ou cumule les trois.

Comme ce banal panneau indicateur ce matin, qui donne la route à suivre pour rallier le bureau de poste de la Rue Dupin.

Un bureau de poste Rue Dupin ; simple anecdote géographique ?

Plutôt la référence à un recueil : « Le Bureau de Poste de la Rue Dupin »,  compilation d’échanges de 1985 à 1986 entre François Mitterrand et Marguerite Duras ; deux géants dans leur domaine respectif.

On peut ne pas apprécier les personnages et leurs actions.  Mais ici, ce ne sont que deux amis qui confrontent leurs souvenirs, qui s’expriment comme les témoins d’un temps, qui palabrent autour d’une façon de lire le monde.

A lire et à écouter leurs paroles, on goûte le déploiement d’une grande érudition dans un face à face empreint de respect et d’admiration mutuels ; deux sentiments nés de la peur vécue ensemble pendant l’Occupation.

« Je voudrais retrouver l’épisode de la Rue Dupin.  (…) Alors vous avez été sûr ; la Gestapo était dans l’appartement.  Et vous avez encore pris le temps de me téléphoner.  Vous m’avez dit qu’il y avait le feu là où vous étiez, qu’il se propageait très vite et qu’il fallait que je parte dans les dix minutes.  Quand je suis descendue de chez moi, quelques minutes après, vous étiez au milieu de la Rue Saint-Benoît, à la hauteur de la Rue de l’Abbaye.  Je vous ai regardé et je suis partie par la Rue de l’Université.  C’est seulement aujourd’hui que je comprends que vous m’indiquiez où il fallait éviter d’aller et où il fallait aller.  Vous barriez la direction de la Rue Saint-Benoît.  C’est aujourd’hui que je lis clairement ce que signifiait votre corps arrêté au milieu de la rue.  Quarante ans après.  J’ai obéi sans en avoir conscience. »

L’idée que les mésaventures de l’Histoire créent des amitiés bien singulières.

365 Nuances de 2019 – #74 – « Se représenter la souffrance »

401px-Nortier.enfantsUn billet, court, chaque jour.

28 avril 2019 : « Journée du souvenir de la déportation »

Journée de mémoire.  Mais pas de mémoire froide.

Une mémoire incarnée par la souffrance de ces hommes, ces femmes.
Et de ces si petits enfants.

Sur cette plaque, le nom de dix-sept enfants.  En juillet 1944, ils étaient âgés de deux à onze ans.

Pas de mémoire froide possible, quand on met en miroir ces petits et ceux que nous côtoyons tous les jours autour de nous ; remuants, joyeux, rieurs : vivants.

Sur cette liste, un insupportable supplément d’horreur et de tragédie :

Onze ans, Myriam ;
Neuf ans, Marthe ;
Sept ans, Jacques ;
Six ans, Liliane ;
Quatre ans, Simone.

Cinq frères et sœurs au cœur de dix-sept enfants que personne n’a pu, ou voulu, arracher à la barbarie.

Il faut, pour une mémoire incarnée, altruiste, imaginer la douleur de ces petits.  Arrachés à leurs parents.  Transbahutés de place en place.  Le train.  L’écrasement.  L’arrivée, là-bas, à Auschwitz.  La faim.  La soif.  La nuit, le noir.  Les clameurs.  Les larmes, les sanglots.  L’incompréhension.  La peur du noir.  La terreur.  La sidération.

Et le crime.

Seuls, si démunis, face à la machine.

Au cœur de cette nécessaire mémoire, il faut, un moment, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, se représenter la somme de ces souffrances, de ces arrachements.

Se représenter leurs souffrances pour ne jamais, jamais, abandonner sa capacité à penser ses actes.  Et ceux des autres.