365 Nuances de 2019 – #228 – «Gary derrière la caméra»

Un billet, court, chaque jour.

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Un seul et unique exemplaire de la pellicule du film « Les oiseaux vont mourir au Pérou », réalisé en 1968, a pu être retrouvée, quelque part dans le fourbi d’un collectionneur du fin fonds des États-Unis.  Ce fut donc la version française, sous-titrée en américain, qui a été projetée à la Cinémathèque ce dimanche.

Autant dire que l’audience était nombreuse, composée de passionnés de Romain Gary et de nostalgiques de la sublime brochette d’acteurs, disparus pour l’essentiel.

Jean-Pierre Kalfon était l’invité d’honneur, denier acteur survivant d’une distribution rassemblant Danielle Darrieux, Pierre Brasseur, le beau Maurice Ronet et Jean Seberg.  Il a raconté une anecdote du tournage qui donne la mesure de la passion de Romain Gary pour Jean Seberg, son épouse.
A la descente d’avion d’un aller-retour en urgence Séville-Paris pour un problème technique, à l’époque il n’était possible de visionner les bandes sur le tournage même, le co-réalisateur commit, sans le vouloir, une bourde.  Il déclara : « Pierre Brasseur est sublime », sans mentionner Jean Seberg.

Or, ce film n’existe qu’autour d’elle.  Romain Gary en fut retourné, voire encoléré.

L’histoire emprunte beaucoup à « Belle de jour », tirée du roman de Joseph Kessel et jouée par une autre blonde froide et frigide, Catherine Deneuve.
Une « Belle de jour » version Amérique du Sud, le Pérou, sur une plage quasi désertique, seulement habitée par un lupanar, tenu par une Française (Danielle Darrieux) et un bar en faillite, tenu par un Français (Maurice Ronet).

Le mari et son chauffeur ont pour mission de mettre fin, arme au poing, aux souffrance nymphomanes d’Adriana qui passe d’homme en homme sans y mettre même une once de plaisir.  Elle ne peut échapper ni à sa névrose, ni à ses débauches.

Tout l’humour de Romain Gary passe au travers du drame qui essaie de se jouer.  Avoir lu le roman puis visionner le film rehausse chaque réplique et donne à entendre tous les accords de la dérision que le romancier-scénariste-réalisateur prête à toutes les sorties de piste de la vie.

Malgré le drame qui essaie de faire pleurer, la salle fut secouée de rires répétés.

Adriana cherche à se noyer, Rainier la sauve, dialogue :
« – Je ne me souviens plus… Je ne veux pas y penser… Pourquoi m’avez-vous sauvée ? »
« – Ça se fait. Venez. »

Le mari, trompé par sa femme, comme on ne peut l’imaginer, avec des garnisons entières, répond au reproche :
« – Et vous êtes saoul. Vous êtes encore saoul. »
« – C’est uniquement de désespoir, ma chérie. Quatre heures dans la voiture, toutes sortes de pensées… Vous reconnaîtrez que je ne suis pas l’homme le plus heureux de la terre. »

Enfin, toujours le mari, évoquant les réussites du seul psychiatre au monde, le Docteur Guzman de Montevideo, à soigner ces femmes agitées :
« – Rappelle-toi la femme du monde qui ne réussissait vraiment qu’avec des jockeys pesant cinquante-deux kilos exactement… Et celle qui exigeait toujours que l’on frappât à la porte, pendant, trois coups brefs, un long. L’âme humaine est insondable. Et la femme du banquier qui attendait toujours la sonnerie d’alarme du coffre-fort pour se déclencher, et qui se trouvait ainsi dans une situation sans nom, puisque cela réveillait le mari… »

Le film, en France et aux États-Unis, pour la crudité – de l’époque, on ne voit pas grand-chose, mais tout est néanmoins lourdement suggéré – des scènes de débauche a été interdit, censuré.
Autres temps, autre mœurs !

365 Nuances de 2019 – #205 – «Romain Le Magnifique»

Un billet, court, chaque jour.

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Romain Gary s’est donné la mort le 2 décembre 1980.
Il avait enregistré un entretien avec Radio Canada, pour l’émission « Propos et confidences » peu de temps avant ce geste ultime.
Cet échange ne sera diffusé qu’en 1982.

La transcription de ces confessions à l’oral redonne vie au mode très naturel, proche du style teinté d’ironie et de beaucoup d’humour, voire d’auto-dérision, qui a coloré l’ensemble de l’œuvre de Romain Gary.

Il y avoue avoir écrit sous le pseudonyme de Fosco Sinibaldi ; on ne saura qu’après sa mort qu’il aura aussi été Émile Ajar.  Mais on sent, pour qui connaît un peu son œuvre, la pointe de l’aveu ; l’envie, au bord des lèvres, de déposer le fardeau..

« Romain le Magnifique » est un titre parti pris motivé par l’admiration ranimée à chaque lecture, relecture, découverte, redécouverte d’un élément de l’histoire de la vie de cet homme hors-normes.
Lire cet entretien nourrit, une fois de plus, cette admiration.

En quelques mots, Romain Gary balaye les moments essentiels de sa vie avec des traits d’humour qui amènent de vrais éclats de rire et de nombreux sourires.

S’y retrouvent son amour de la France, son admiration pour le Général de Gaulle, son intuition profonde des changements, des évolutions du monde, des mœurs et de la société.

En fin de propos, il dépose au creux de notre réflexion, un credo très personnel par lequel il résume le motif, l’intention profonde et intime de son œuvre : « la passion que j’ai pour la féminité ».
Les trois dernières pages de transcription rendent admirables cette intention profonde, comme une révélation géologique de la formation de son œuvre.

« … ce qui m’a inspiré donc dans tous les livres, dans tout ce que j’ai écrit à partir de l’image de ma mère, c’est la féminité, la passion que j’ai pour la féminité.  Ce qui me met parfois en conflit avec les féministes puisque je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d’une voix féminine, c’était Jésus-Christ.  La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d’amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus.  (…) les droits de l’homme ce n’est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse. »

 

365 Nuances de 2019 – #100 – « Gary à la Pléiade »

product_9782072805431_180x0Un billet, court, chaque jour.

Romain Gary est l’écrivain de la vie réécrite avec humour, ironie.

Quel plaisir de le voir rejoindre le panthéon imprimé des écrivains qu’est la collection « La Pléiade ».

« La Pléiade », ceux qui, dans la lignée des Ronsard, du Bellay, œuvrent à l’unification de la France et du monde francophile à travers sa langue.

À l’aune de l’expérience de sa propre vie, dans la focale de son regard sans concession sur les bouleversements du monde, des luttes raciales aux États-Unis, des anarchistes de la fin du XIXème aux affres soufferts par l’homme vieillissant et à la virilité déclinante, Romain Gary nous enserre dans les griffes de ses mots.

Et ne nous lâche plus. À vie.

Il a, parmi les premiers, mis les pieds – sa plume acerbe – dans le plat de l’écologie, de la préservation des espèces et de leurs écosystèmes dans le passionnant roman « Les Racines du Ciel ». Il y évoque les inéluctables progression, envahissement et destruction du monde sauvage.  En Afrique.  Avec la perte irrémédiable des modes de vie et de l’identité Africaine qui vont avec.

« Abe Fields n’avait jamais été particulièrement porté à la contemplation de la nature, mais cette fois, il fallait vraiment admirer.  Extraordinaire, émouvante, la végétation de plumes couvrait le marécage à perte de vue et, sous les nuages immobiles et pesants, un deuxième ciel, plus proche, vivant et innombrable, celui-là, semblait avoir triomphé de tout le vide de l’autre.  Les oiseaux créaient ainsi , tout près de la terre, un ciel à portée de la main et enfin accessible. »

Romain Gary contrarie notre indifférence quotidienne.  Toujours avec poésie et humour, il met sa plume là où cela fait mal et instille dans les petites incises ainsi ouvertes dans notre conscience souvent apathique une encre aux couleurs de sa lucidité, de ses regrets, de ses drames, de ses doutes.  Universels.

365 Nuances de 2019 – #45 – « Touche pas à mon CDG »

Un billet, court, chaque jour.

Dans ce cas-là, comme antidote, il n’y a (presque) que Romain Gary et son « Ode à l’Homme qui fut la France.

« C’est la grandeur par imitation, par référence et par association d’idées.  Il n’imite pas Saint-Louis, ni Jeanne, ni Louis XI : il les imite tous, prenant à chacun ce qui lui convient, puisant à pleines mains pour bâtir de Gaulle dans le matériau incomparable qui lui offre ce musée imaginaire qu’on appelle France. »

Marianne défigurée. De Gaulle tagué.

Est-ce que « quelqu’un » va enfin siffler la fin de la récré ?

Hein ! Touche pas à mon CDG !