« Flâneries 2023 » – # 149 – « Louvain »


Lorsque l’on marche, tous les sens sont en éveil. C’est d’autant plus vrai quand on avance seul, ce l’est un peu moins si une tierce personne veille à l’orientation. Ne pas avoir à se guider soi-même laisse de la bande passante pour observer et surtout rêver. Les sens donc : l’odorat titillé par le parfum des roses toutes neuves, par l’odeur sucré des blés verts ; le goût satisfait dans sa curiosité par le jus un peu sure d’une cerise tout juste rosie, chapardée sans malice sur une branche débordant d’un muret ; le toucher avec la main qui caresse distraitement les herbes folles envahissant les sentiers et se brûle au contact des orties ; l’ouïe qui saisit les chants d’oiseaux et tente de nommer l’artiste derrière chaque trille comme celle si gaie de la mésange, ou encore celle énamourée de la tourterelle. La vue embrasse le tout autant que chaque détail, se fait botaniste pour reconnaître, ici un noyer, là des aulx sauvages. La vue entraîne aussi la mémoire. Une petite cabane, derrière une grille ouvragée, cernée par la broussaille, rappelle celle d’un vieil homme au fond d’une valleuse cauchoise.

Le terrain n’était pas à lui ; c’était su, mais personne n’aurait bronché. Sa cabane était de bric et de broc, de planches récupérées ici ou là, de bois flotté enlevé au ressac de la petite plage de galets en contrebas des falaises de craie, d’une vieille fenêtre prises dans une ruine. Tout cela avait été patiné au brou de noix, donnant au tout un air sérieux, respectable. Sur le devant, comme pour une villa, attendaient une table nappée et des chaises ; on ne sait jamais, pour l’heure du thé ? Louvain, c’est comme cela qu’on l’appelait, portait une casquette bleue de marin, avec une courte visière. Avait-il été terre-neuvas ? Sa peau était tannée par le soleil et les embruns. Il causait peu, souriait toujours, à ceux qui passaient, promeneurs insouciants mais curieux de ce guingois vibrant aux vents. Peut-être, le plus touchant, un mât fait d’une longue branche, au fait duquel flottait, fièrement, un drapeau tricolore, pour chaque matin monter les couleurs.

Voici, ce qu’au détour d’un chemin, la vue d’une maisonnette, luxueuse pour le coup, a ressuscité dans la mémoire. Tout bien pesé, il avait pu être un vrai marin, sur un navire de guerre ? Il a une tombe à son nom dans ce petit village normand engoncé dans les creux de la falaise. On n’est pas tout à fait mort lorsque l’on se souvient de vous, lorsqu’un rien rappelle votre passage sur terre.

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