« Flâneries 2023 » – # 152 – « Grosse erreur »


Il y a des repas qui reste sur l’estomac. C’est la faim, heure du déjeuner oubliée et largement dépassée qui a poussé à ce viatique. Mais le remord était déjà prégnant en passant la commande sur la borne digitale qui permet d’assouvir ce besoin primaire sans entrer en contact avec le moindre être humain. Une fois la tonne de gras-salé-sucré empaquetée dans ses multiples emballages éco-responsables, mais qui sont déjà cent fois plus dispendieux qu’une assiette en porcelaine et ses couverts, et enfin installée au soleil sur un n’importe quoi de muret aux abords de ce gigantesque centre commercial, il n’est pas difficile de prendre conscience de ce que cette disette passagère a permis comme entorse, voire comme insulte à la gastronomie ordinaire. Cela fait un peu penser au dessin animé Ratatouille ; il vaut mieux un petit en-cas noble qu’une pitance sortie des usines à bouffe, pas loin de la poubelle alimentaire.

Le clou fut enfoncé par la lecture d’un article du Figaro daté d’avril. Chaque année, au pays de la poule-au-pot, du foie gras et du Gevrey-Chambertin, il se vend 2,6 milliards de burgers sur 5,4 milliards de sandwiches. Donc, acheter un repas dans ces échoppes-tuent-la-faim participe à l’assassinat de l’Art culinaire hexagonal par les hamburgers, bagels, burritos, wraps, poké bowls et au summum de ce pire : les kebabs. Incroyablement, Henri IV le Béarnais doit s’en retourner dans sa tombe, la France est devenue le pays de cocagne de la malbouffe mondiale. En résumé, nous avons perdu le sens et l’usage de nos trois repas quotidiens, assis à une table dressée, armés de nos couteau et fourchette, devant un bol alimentaire sain, local et économe. La patrie de Vatel, Gaston Lenôtre, de Brillat-Savarin, Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky et Raymond Oliver, est devenue, après les États-Unis, le deuxième contributeur au chiffre d’affaires de McDonald’s.

Il n’est désormais pas de restaurant, d’auberge, de bistrot qui ne propose de hamburgé à sa carte. Souvent, il est évidemment plus cuisiné que sa version industrielle prête-à-emporter. Il n’en reste pas moins que nous nous sommes fait coloniser, pas loin de subvertir, par ces préparations, symboles, non seulement du mal-manger, mais de la déchéance d’une certaine tenue, d’un certain raffinement. Un burger glouti à la sauvage dans la rue est au repas ce que la basket et à l’escarpin : un effondrement.

Trois bouchées ont suffi à achever le sentiment culpabilité et à tuer la faim. Le combat contre la décivilisation doit déjà commencer là, dans le refus de devenir un simple système digestif dominé par le marketing et emporté par les régressions enfantines du manger avec les doigts. Vraiment, ce fut là une grosse erreur et tout doit être mobilisé pour ne jamais y revenir.

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