« Flâneries 2023 » – # 156 – « Un monde bascule »


La base aérienne 181 Ivato – BA 181 – est une ancienne base de l’Armée de l’air française située sur l’île de Madagascar ; elle plante désormais l’aéroport international d’Antananarivo. L’autre nom de cette grande terre de l’océan Indien est l’Île Rouge qui supporte l’histoire du film éponyme. Le grand Cinéma emmène le spectateur dans d’autres dimensions, c’est bien d’un transport de ce genre dont il s’agit ici, on perd pied en 2023 pour vivre intensément les dernières heures de la présence post-coloniale française.
Tout en émotions, en sensations, en perceptions, l’histoire de la famille Campillo est semblable à celles des familles de militaires, mouvant au fil des affectations, qui vivent en comité restreint, ici donc sur la base 181, à l’écart d’une société Malgache en pleine mue et plein soulèvement post-coloniaux. Le pays s’émancipe d’une tutelle et d’une présence française encore sensiblement prégnante et contraignante.

Mais la cheville de l’intrigue est Thomas, un petit bonhomme de huit ans, taiseux, fin observateur du monde des adultes et rempli de rêves, en l’occurrence celle de l’héroïne de la Bibliothèque rose, Fantômette. À travers ses yeux, c’est la mosaïque de souvenirs d’enfance du réalisateur, Robin Campillo, que l’on vit. Oui, on vit ses souvenirs : son amour pour sa mère, son regard sur les menus détails d’un monde protégé et paradisiaque qui se défait. « Tu as toujours un œil qui traîne », lui dit sa mère. Même quand on n’a pas envie d’être regardé, même lorsqu’il faudrait, et c’est ce que font bien les adultes, regarder ailleurs pour ne pas affronter la réalité. Thomas l’affronte lui, avec l’exemple du courage et de la présence d’esprit de la petite héroïne masquée dont il emprunte jusqu’au déguisement.
Il observe le jeu conjugal de ses parents, le jeu souvent de dupes des adultes, entre représentation sociale et trop grande séduction amoureuse, entre autorité paternelle et obéissance hiérarchique, entre ceux qui repartiront en métropole et ceux qui resteront pour prendre en main le destin de leur nouvelle Nation.

Tout au long du film, se ressentent la fragilité, la désagrégation jusqu’à la désintégration d’un monde sécurisé et sécurisant, celui des années 1970 qui scellent définitivement les portes du rêve colonial français. Se ressent aussi toute la fragilité, l’insécurité des sentiments à l’exception de l’amour maternel, qui, comme le scande la chanson qui rythme le film : « My love for you is an eternal flame », est inexpugnable.

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