« Flâneries 2023 » – # 171 – « Rêve rouge & acier »


À un moment, elle releva la tête. Il n’y avait plus personne. Il lui fallut quelques secondes pour s’en assurer tant aucun indice, ni sonore ni visuel, ne l’avait préparée à une telle scène. Les longues tables d’étude étaient les mêmes, leur bois toujours aussi blond et brillant, les lampes étaient presque toutes allumées, projetant leur halo ambré sur les livres encore ouverts, sur les carnets remplis de notes, sur les crayons en attente. Le silence était particulièrement épais, même, il semblait matérialisé, palpable. Elle-même se sentait très irréelle, comme si ce qui se présentait à son regard émanait d’une caméra, était projeté depuis elle. Il lui était difficile de bouger ; elle n’osait pas. Elle craignait de provoquer quelques chose. Elle se sentait minuscule, assise là, au milieu de l’immense salle de lecture fortifiée de rayonnages débordant de livres. L’atmosphère chaleureuse rendue par l’abondance de bois, par le rouge profond des tapis, par la lueur douce des lampes, contrastait avec la sévérité, le froid, de l’acier et de la lumière blanche projetée de l’extérieur par les immenses baies vitrées. Tout à coup, ils résonnèrent. Des bruits saccadés, extrêmement réguliers, un claquettement métallique. Ils remplissaient tout l’espace, tambourinaient fort dans sa tête. C’étaient des pas. Il se rapprochaient. Leur écho se feutra. Ils devaient maintenant parcourir le très long couloir couvert de moquette rouge carmin. Cela s’arrêta un bon moment. L’attention aurait dû devenir angoisse mais curieusement cela ne se produisit pas, cela ne se traduisait pas physiquement ; son cœur ne battait pas, elle ne sentait ni ne ressentait rien.

Voilà ce que c’est de construire des bibliothèques immenses sillonnées de dédales à n’en plus finir pour aller de sa table de travail aux toilettes, de tout couvrir de béton gris et de laisser l’acier sonore des vertigineux escalators immobiles travailler l’imagination des pauvres littérateurs. La bibliothèque de recherche est bondée. Toutes les tables sont occupées, à dextre et à senestre deux scribouillards pianotent sur les claviers de leur ordinateur. Rien que du normal ; il ne fallait pas rêver d’autre chose. Mais, tout bien pesé, la chaleur humaine : c’est quand même pas mal.

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