« Flâneries 2023 » – # 172 – « Fiction : la route en Pologne »


Ceci est un texte purement fictif.

J’avais décidé qu’il fallait que je parte, que je rentre, que je rejoigne les autres en France. Il semblait que tout serait plus gai dès les premiers kilomètres parcourus pour sortir de Varsovie. Alors, j’ai regardé la carte routière de cette partie de l’Europe, j’ai tout empaqueté, chargé, je suis montée dans ma voiture, j’ai tourné la clé et j’ai pris la route. J’aurais pu faire des haltes, du tourisme, mais je ne l’ai pas fait. Je ne trouvais plus aucun charme à cette partie du monde, à cette vieille ville refaite de neuf, aux ensembles de tours d’habitation, à ces itinéraires interminables dans les forêts épaisses qui cachaient les sanctuaires de drames humains et de la barbarie. Il n’y eut que les arrêts aux stations à essence qui mirent mon impatience à l’épreuve. Relier Varsovie à Annecy est un parcours de géant, monotone. Il faisait chaud dans l’habitacle, le moteur ronronnait. La radio était en sourdine ; les ondes polonaises, tchèques, allemandes n’offraient que peu de plaisir d’écoute, particulièrement à une oreille qui avait fâcheusement envie de retrouver les douces sonorités de sa langue natale. La journée s’écoulait au rythme du compteur kilométrique, la lumière d’août déclinait, la nuit s’installait. Il n’y avait pas de passager avec qui deviser, les pensées tournaient en boucle ou stagnaient. Les heures s’additionnaient, se multipliaient avec les kilomètres et décuplaient la fatigue. Tombe la nuit, s’impose l’éblouissement des phares : en face, derrière, dans les rétroviseurs. Lancinants, les faisceaux lumineux s’accéléraient, se ralentissaient, se raréfiaient, disparaissaient, pour recommencer leur manège, dans cet ordre ou dans un autre. Parfois, brièvement, n’indiquaient plus la direction prise qu’un halo de quelques mètres à la proue de mon zinc et les points rouges luminescents des fanaux arrière des autres voitures. Des crampes agaçaient les jambes, particulièrement les mollets, esclaves enchaînés aux pédales, la nuque, vers laquelle convergeaient toutes les tensions. Il faisait chaud, poisseux. Ne manquait plus qu’un lit pour qu’ainsi bercée me laisser aller à la somnolence puis au sommeil. Des sursauts brusques, des réveils réflexes, me ramenaient à la surface. Tout devint cotonneux, confus ; mes sens conspiraient à rendre l’environnement instable, presque hostile. Cela faisait longtemps que ce n’était plus le matin du jour du départ, que c’était le matin du lendemain : bientôt vingt-quatre heures de conduite, pas ceux du Mans mais de la morne Europe de l’Est. La route était encore sombre quand les lumières lancèrent leurs attaques. Rien ne les avait annoncées. Des salves de faisceaux éblouissants fusaient de tous les côtés de l’habitacle, bombardant mon visage soudain pris de tics nerveux. Fendant ces escadrilles, des gyrophares bleutés remplissaient la vue par la vitre arrière, semblaient entamer une course-poursuite et rechercher l’assaut. Les lueurs tournoyantes se rapprochaient à vive allure ; j’étais prise en chasse. Je croyais devoir tirer à moi le palonnier et augmenter les gaz. Dans cette trombe, ne restaient pour maintenir un cap, que les lignes blanches de la chaussée. Tenir l’effort devint impossible, ce n’était plus qu’un feu d’artifice hallucinatoire. Le combat, inégal, fut remporté par la fatigue qui ne laissât que le strict nécessaire pour poser l’appareil, ranger la voiture, sur le bas-côté. Le moteur coupé, le sommeil s’abattit sur moi et tout disparût.

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