
Le 4 avril 1980, Elie Wiesel était l’invité de Bernard Pivot dans son émission Apostrophe. Cet écrivain, philosophe et professeur, américain d’origine roumaine, y donnait une leçon sur l’attitude à adopter face à la souffrance. Dans sa démonstration, il s’appuyait, non seulement sur l’expérience tragique qu’il avait de la vraie souffrance, celle vécue dans la barbarie sauvage des camps nazis, mais aussi sur celle de ses compagnons de douleur avec lesquels il avait conservé et entretenu une grande proximité. Elie Wiesel fait la narration bouleversante de son calvaire, de sa déportation de Sighet en Transylvanie en mai 1944 à la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau en avril 1945, dans son récit biographique « La Nuit », dont il faut retenir une phrase : « Du fond du miroir, un cadavre me contemplait ».
Mais de cet état de cadavre, de tous les sévices endurés, de toutes les humiliations jusqu’à la déshumanisation vécues, dans son monologue face à l’auditoire de l’émission littéraire, il ne tirera que la leçon suivante : « de tous ces enfants, dont le plus jeune avait six ans et le plus âgé dix-huit, qui avaient passé deux ou trois ans à Auschwitz ou à Buchenwald, qui avaient vécu, subi puis absorbé toute cette violence, pas un n’est devenu anarchiste, nihiliste et certainement pas criminel alors qu’ils auraient dû l’être, alors qu’ils auraient peut-être eu le moyen et le droit de le faire. » Réécouter ces propos enseigne une nécessaire humilité face aux problèmes psychologiques minables d’enfants désœuvrés et gâtés, face à des contrariétés matérielles auxquelles les États providence apportent les réponses les plus généreuses.
Et aux enragés des sociétés occidentales, à ces gamins qui ont tout pour vivre heureux et réussir s’ils s’en donnaient la peine plutôt que de ruminer un infondé ressentiment, qui de Chicago à Paris, cassent, détruisent et tuent, directement ou indirectement, Elie Wiesel donne une leçon : quelle que soit sa souffrance, aussi légitime soit-elle, rien ne justifie de la faire subir aux autres.