« Flâneries 2023 » – # 200 – « Douze livres et des centaines de pensées »


Une nuit de ses dix-sept ans, alors qu’il vient d’être adopté par l’empereur Antonin le Pieux et devient de fait son successeur, Marc Aurèle rêve qu’il a des épaules en ivoire qui lui permettent de porter les plus lourds fardeaux. Bon présage: fait empereur, il aura bien les épaules solides et il supportera bien les plus lourds fardeaux. S’il a accepté son sort et accompli son devoir, c’est parce qu’il est profondément stoïcien ; il affronte la vie telle qu’elle se présente. Cependant, exercer le pouvoir n’entre pas dans son naturel bien plus porté vers la philosophie. Il ne cessera de mesurer la faiblesse de ses moyens et de son pouvoir face à la contingence et à l’irrationalité de la marche du monde. En dépit de ses lourdes charges : vagues de peste antonine, guerres répétitives contre les turbulents Parthes ou Marcomans et nombreux voyages, il trouvera, tout son règne durant, le temps de rédiger presque chaque jour, des « choses », des « Pensées pour moi-même » ; une sorte de journal, à mi-chemin entre le bord et l’intime. Lire les digressions stoïciennes de ce pontifex maximus est une école au quotidien. N’importe quelle page ouverte au hasard offre un passage instructif, édifiant et profitable. Y revenir régulièrement permet de s’initier et de s’exercer au raffinement et à la subtilité que peut atteindre la pensée, dès lors que celle-ci ne se laisse pas contrôler par le désir du plaisir, par la peur, la douleur. Les digressions de Marc Aurèle apprennent à comprendre le monde sans passer par l’émotion, mais en s’ancrant plutôt dans le réel, en remettant chaque chose à sa place, en admettant leur interdépendance. À cette aune, s’apprend intimement quelle part chacun doit prendre, comment chacun doit agir dans le plan de la nature, notamment : œuvrer avec les autres, traiter chacun de manière juste et équitable. La conclusion qui s’impose, et qu’aucun autre stoïcien n’a autant portée que cet auguste, est la relativité de la vie : autant petits et humbles que grands et vénérés, tous, nous sommes voués à la putréfaction, à l’insignifiance et à l’oubli. Soit, combien dans l’ordre du monde, tant en substance qu’en durée, nous somme infinitésimaux.
Une fois écrits, une fois lus, ces principes semblent limpides, faciles. Pourtant, combien les font leurs ? On espère, on tend vers cet idéal, mais à trop le méditer, on ne le mène que peu, voire pas ; on contourne sans cesse, lâchement, le hic et nunc, remettant sans cesse le prioritaire, l’indispensable, à demain.

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