
La vie de romancier de Romain Gary n’aura pas été de tout repos. Plus précisément, son talent à inventer, autant ses thèmes que le style qui leur convient, a déclenché de bien vives réactions. Il s’en amuse dans un entretien avec un journaliste, en 1956, à l’occasion de son prix Goncourt pour Les racines du ciel : « En période historique que nous traversons, dans les temps difficiles que nous vivons, c’est une telle joie, un tel plaisir, de voir qu’un livre, un roman, peut soulever des polémiques profondes, des animosités, des haines, des rancunes, des menaces. C’est merveilleux ! » Peu maître de ces vociférations, ce grand romancier a cherché différents moyens pour ne pas en être victime, dont celui de s’en extraire par la publication sous pseudonyme : Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et enfin Émile Ajar. C’est sous ce patronyme qu’il présente Pseudo en 1976, juste après que, en 1975, déjà sous ce nom, il ait reçu un (deuxième) prix Goncourt pour La vie devant soi.
Il explique, à propos de son effervescence littéraire : « Je ne suis pas maître de mes inventions lorsque j’écris, je ne sais pas pourquoi je leur obéis. » C’est sans doute par ce qu’il, comme chacun d’entre nous, se sent à l’étroit dans lui-même, ce qu’il nomme la « claustrophobie dans sa propre peau ». Comme sa mère le lui a insufflé, il a voulu être tout, tout gagner et plusieurs fois si possible. C’est ce que raconte Pseudo : la façon dont il s’y est pris pour, dans la peau d’un Émile Ajar, raconter l’histoire de Madame Rosa, du docteur Katz et d’Hamil. Aujourd’hui nous connaissons le fin mot du coup monté par Romain Gary pour mystifier l’intelligentsia parisienne qui supputait à qui mieux-mieux sur l’identité réelle du lauréat. Mais dans Pseudo, en 1976, le lecteur ne peut que se confronter au Paul Pavlowitch du récit, auteur angoissé, au bord de la folie, dialoguant avec son psychiatre danois : le docteur Christianssen et un Tonton Macoute qui n’est autre que Gary lui-même. Drôle, poétique, prescient, Pseudo n’est jamais qu’une quête haletante, épuisante, d’identité, d’origines, de racines. D’ailleurs, une phrase résume cette frénésie : « Tout fait semblant, rien n’est authentique et ne le sera jamais tant que nous ne sommes pas, ne serons pas nos propres auteurs, notre propre œuvre1. »
Dans la mise en scène de ce huis-clos presque psychiatrique, à la limite du surréalisme, Romain Gary se recrée lui-même en même temps que son œuvre, il fait couple avec elle, lui qui disait du nombre deux qu’il était l’unité de la vie. Il ne crée ainsi pas une fiction, il est cette fiction, il réussit l’exploit de ne pas être lui-même – ou de l’être vraiment – et de se raconter quand même, non pas en s’échappant de lui-même, mais en se courant après et en s’attrapant. Course poursuite, pour attribuer le langage unique de cette haletante confession à son véritable auteur, à laquelle seule sa mort, le 2 décembre 1980, mettra fin.
1 – « Pseudo »; Romain Gary (Émile Ajar), 1976, Ed°. Mercure de France/Folio Gallimard ; p. 79