
« Blockbuster » indique de la vocation d’un film qu’il doit « casser la barraque », qu’il doit marquer les esprits. C’est bien le cas du film Oppenheimer de Christopher Nolan qui retrace avec une grande intensité, autant dans le scénario que dans la manière de filmer en Imax, l’aventure, non seulement du savant physicien Robert Oppenheimer mais aussi de la mise au point réussie de la bombe A, dont chacun connaît les premiers essais dans le désert américain et l’utilisation en 1945 sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki pour forcer le Japon à la reddition et mettre un terme définitif à la Seconde Guerre mondiale.
L’acteur Cillian Murphy recompose presque à la perfection le personnage d’Oppenheimer et il est possible d’en juger en visionnant un de ses très rares entretiens mené par Pierre Desgraupes pour la télévision française, le 5 juin 1958. C’est dans un français parfait que le scientifique s’exprime et, ce qui frappe, avec une voix et un ton d’une douceur qui ne laisse en rien deviner la détermination et l’autorité avec lesquelles il a mené le Projet Manhattan au Nouveau-Mexique, à Los Alamos, dès 1939.
Le film est construit sur quatre entrelacs narratifs qui retracent différentes étapes de son parcours : son séjour comme étudiant-chercheur à Cambridge en Grande-Bretagne ; les années épiques de développement de la bombe à Los Alamos ; son audition de sécurité en 1954 où il perd, avec son accréditation Défense, tout prestige et toute résonnance politique pour faire entendre ses doutes ; l’échec des ambitions politiques du Sénateur Lewis Strauss qui a œuvré traitreusement pour faire tomber Oppenheimer et qui sera désavoué publiquement pour cela.
Dans son entretien avec Pierre Desgraupes, il avoue : « J’ai eu des doutes sur la bombe atomique et je crois que j’ai eu raison d’avoir des doutes. » Communiste d’atmosphère mais loyal à sa patrie, c’est parce que juif qu’il accepte de s’investir dans le Projet Manhattan : pour reprendre de l’avance sur les recherches nazies et permettre de défaire Hitler. Mais le Politique ne tiendra pas compte des doutes qu’il émet dès qu’il atteint un degré suffisant dans sa connaissance de la fission nucléaire et qu’il prend conscience de ses conséquences potentiellement apocalyptiques. Il voyait juste et ne put qu’en constater l’horreur après l’anéantissement des deux villes japonaises.
Toujours dans cette entretien, il insiste sur la nécessité du développement de la connaissance scientifique tout en nuançant la nécessité de lui donner tous les et n’importe quels développements pratiques surtout quand ceux-ci peuvent conduire à des ravages de cet ordre. Il pensait aussi, paradoxalement, qu’avec une menace potentiellement si destructrice entre les mains des grandes puissances le risque de guerres ultérieures de l’ampleur des Première et Seconde Guerres mondiales disparaîtrait ; que cela neutraliserait les velléités combatives.
Tant de sang a continué à couler dans le monde depuis 1945, que son hypothèse ne se révèle que comme une horreur ultime mais toujours possible dans un monde ataviquement guerrier.