« Flâneries 2023 » – # 228 – « Monstrueux »


La vue devrait être un rêve sans limite ni obstacle. Seul le souffle de l’air jouant entre les cimes, le long des pentes, entre les aiguilles de sapins, devrait se faire entendre et bercer les nuits. Mais la vue est une barre, un alignement de fenêtres, des cages éclairées, comme on en observe dans des dizaines de villes de banlieues défavorisées. Des notes de raï, ou de rap, ou d’on ne sait quoi de vulgaire et d’affligeant, désolent le calme que réclame la nuit en alpage. Les voitures s’alignent comme plus précieuses que des bijoux. Le paysage est entaillé de pylônes, zébré par les câbles des remonte-pente. L’herbe est pelée ; les sèves du printemps, avec les saisons déboussolées et la chaleur excessive, ne lui permettent plus de retrouver une verte et éclatante beauté après le laminage des skieurs. La nature est effacée, la montagne est niée ; il s’agit là d’une ville, d’un dortoir, d’un consommatoire : un monstrueux assemblage pour loisirs en mode industriel. C’est une expérience à vivre que d’être partie intégrante de ce décor où rien n’appelle à une quelconque communion avec l’environnement. Ce ne peut être considéré que comme un passage d’une boîte citadine à une boîte en altitude, d’un lieu de dilapidation à un autre. Oui, tout ceci, qui ne sert ni la nature ni l’homme, qui ne relie en rien, harmonieusement, équitablement, le céleste, le minéral, le végétal et l’humain, ne peut être que qualifié de monstrueux. Et c’est l’homme lui-même qui a voulu, conçu, construit, colonisé cette monstruosité. Et c’est la nature qui en déplore et les causes et les effets.

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